La maison

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L'inspiration pour l'écriture me vient à chaque instant, et tous les thèmes me font de l’œil : moments de vie, poésie, science-fiction, fantastique, humanité... Je suis également publiée  [+]

Image de Hiver 2021
Antho avait agi sur un coup de tête.
Debout, les bras croisés, il contemplait la maison en soupirant. Il jeta un œil à sa voiture, fit rouler les clés de la maison dans sa main, et soupira de nouveau.
— Allez, un, deux... murmura-t-il pour se donner courage.
Lentement, Antho avança vers l’entrée. Il dut s’y reprendre à trois fois avant de parvenir à pousser la porte, qui s’ouvrit dans un grincement à faire trembler les enfers.
Dans le hall, il chercha à tâtons le panneau électrique. Ça sentait le moisi, le mur était poreux. Nat aurait détesté toucher ça.
Non, il ne devait pas penser à Nat. Pas maintenant. Plus jamais.
Il rétablit l’électricité. Une faible lueur s’alluma dans l’ampoule du salon, et une autre en haut de l’escalier. Antho se dirigea vers le salon.
Autour des fenêtres condamnées de planches, il eut la surprise de constater que tous les rideaux n’avaient pas disparu. Il ne comprit pas pourquoi la présence de ces vieux rideaux le rassura – ils n’étaient même pas beaux, ces rideaux –, mais il se sentit tout de suite mieux à leur vue. L’autre très bonne surprise était la présence d’un canapé, seul au milieu du néant de la pièce. Il s’y assit sur le bout des fesses, n’osant trop s’affaler.
Solide, ce canapé... Confortable même !
Antho ne put réprimer un rire nerveux : pas besoin de passer des semaines dans la tente, finalement !

Il avait acheté cette maison pour une poignée de pain (dixit l’agence immobilière), autrement dit l’entièreté de son PEL (dixit son banquier). Cela devait faire quinze ou vingt ans que personne n’avait habité la maison et que l’agence immobilière désespérait. Ils avaient sûrement débouché le Vouvray après qu’il eut signé.
Loin de tout, la maison possédait tout ce dont il avait besoin pour se changer les idées : des travaux, des travaux, et encore des travaux. Autant d’activités manuelles qui siéraient parfaitement à oublier son ancien boulot derrière un bureau.
Et le petit appartement de centre-ville qu’il partageait avec Nat.
Non, vraiment, il ne pouvait pas regretter son coup de tête.

Après avoir contemplé le plafond sale pendant bien plus longtemps qu’il ne le méritait, Antho retourna à la voiture pour débarquer son frigo. En voyant l’engin, il commença à regretter d’avoir refusé l’offre de son père de venir l’aider.
Doté d’une planche à roulettes et d’un système de levier avec des cordes, il eut finalement raison de la bête qui trouva sa place dans la cuisine adjacente au salon.
La nuit était tombée.
Les yeux lourds, Antho s’allongea sur le canapé et s’y endormit tout habillé.
Un frisson le réveilla peu avant l’aube. Il regarda, un peu hagard, autour de lui, puis se leva pour attraper un caleçon propre dans sa valise.
Un oiseau ricana derrière une fenêtre, qui le fit sursauter. Il réalisa alors qu’il avait faim, froid, et comme il devait bien commencer par quelque chose, il décida d’aller faire des courses.

Devant les portes du Leclerc, un petit monsieur très âgé (grosse écharpe et béret sur la tête) se dirigea vers un couple non moins jeune et ils entamèrent une discussion avec entrain. Un peu plus loin, un autre groupe du troisième âge semblait refaire le monde, affalé sur leurs chariots.
Les vieux ont plus de vie sociale que moi !
Antho se mit à rire dans sa barbe, et très vite ce rire devint nerveux, puis une larme coula le long de sa joue, et encore une autre.

Les portes du magasin s’ouvrirent enfin et Antho prit tout son temps pour remplir son caddie de provisions et objets du quotidien. Après trois tours inutiles à flâner dans les rayons, il prit délibérément la caisse avec le plus de monde, laissant traîner ses oreilles dans les conversations de ses voisins.
(« Mme Bertrand vient encore d’être grand-mère, vous avez vu dans l’journal ? » « Oui, Jeannot est encore tombé... Sa fille essaie de le convaincre d’utiliser une canne, mais tu connais Jeannot ! »)
Machinalement, Antho sortit son téléphone. Décidé à ne pas être dérangé sur les différents réseaux, il était resté en mode avion depuis une semaine, mais il voulait quand même vérifier que Nat...
Trois appels manqués : un de son pote Léo, deux de sa mère. Un seul message vocal. Il remit le téléphone dans sa poche sans l’écouter.

Quand il traversa le petit chemin de terre qui menait chez lui (il se forçait à penser chez moi, ce n’était pas encore naturel, comme si la semaine écoulée n’avait été qu’un long rêve) et qu’il aperçut le toit d’ardoise noire, Antho ressentit soudain une vague d’optimisme, comme si la petite bâtisse elle-même lui faisait bon accueil. Il se hâta de décharger victuailles et outils pour se mettre au travail.
Il commença par déclouer les planches aux fenêtres et à en nourrir la cheminée. Dans la cuisine, il se fit cuire des pâtes dans sa casserole toute neuve après avoir (seulement un peu) peiné à allumer la vieille plaque de gaz. En guise de dessert : banane et barre de Mars.
Après son repas, il entama une mission nettoyage du rez-de-chaussée. Il ne monta à l’étage que lorsqu’il eut terminé.
Antho avait signé l’achat de la maison sans même la visiter (quelques photos avaient suffi à le persuader qu’elle convenait parfaitement à son état désespéré), et parcourait donc son étage pour la première fois.
Il y régnait une forte odeur de renfermé, bien plus dense qu’au rez-de-chaussée. Une chambre, un grand débarras qui pouvait faire office de petit bureau, la salle de bain et les toilettes en étaient les seules pièces, vaguement éclairées par des ampoules en fin de vie. Antho se hâta de soulager sa vessie et de prendre une douche qui aurait pu être plus chaude. Demain, il devrait s’attaquer à dépoussiérer l’étage.
Après un dîner constitué de fromage et d’une tranche de jambon, Antho s’enroula dans son duvet sur le canapé. À peine eut-il posé la tête sur son nouvel oreiller qu’il s’endormit.

Comme la veille, Antho se réveilla avant l’aube. Il déposa une nouvelle planche dans l’âtre et, muni de son arrache-clou, remonta à l’étage. Il commença par ôter les planches de la fenêtre de la salle de bain pour pouvoir aérer, et s’attaqua ensuite à la grande fenêtre de la chambre. À l’instant même où il retira son premier clou, l’ampoule vacillante au plafond s’éteignit. Antho poussa un juron dans le noir, se retourna pour chercher l’interrupteur, puis poussa un cri de surprise.
Sur le mur en face de lui, en peinture fluorescente invisible à la lumière, une courte phrase aux belles lettres rondes, presque enfantines, était apparue :
« Je t’aime. »
Antho mit un certain temps à calmer son cœur, les yeux rivés vers le mur.
La maison était bien fermée à son arrivée et, à part la saleté, rien n’était délabré : il y avait donc peu de chance que quelqu’un s’y soit introduit pour la vandaliser... Et quand bien même, pouvait-on vandaliser avec un « Je t’aime » ? (oui, pensa Antho. Oh oui).
Ces mots à l’encre fluorescente devaient dater de l’époque des anciens propriétaires. Qui les avait écrits, à qui s’adressaient-ils ? Il savait qu’il n’aurait jamais les réponses à ces questions, mais il ne pouvait s’empêcher d’être intrigué. Le cerveau engourdit, il passa tellement de temps les yeux scotchés au mur, que les mots s’imprimèrent sur ses rétines. Doucement, il approcha de la paroi. D’une lenteur infinie, il déposa son index sur la lettre J et en caressa la boucle. C’était froid.

Et puis l’ampoule au plafond se ralluma. Le texte disparut et Antho retrouva peu à peu ses esprits. Il s’attaqua très lentement à un autre clou de la planche, s’attendant à tout instant à une nouvelle défaillance de l’ampoule au plafond.
L’ampoule resta allumée.
Quand il eut retiré la planche et que la lumière du jour s’infiltra dans la pièce, il se rapprocha du mur et passa la main là où il avait vu les mots. Rien. Ni peinture visible ni relief n’était perceptible. On avait utilisé une encre exceptionnelle ! Ou peut-être avait-il rêvé ? C’est une histoire qui aurait fait criser Nat ça, pour sûr !
Non. Ne pas penser à Nat. Combien de fois devait-il se le répéter ?

Les planches sous le bras, Antho redescendit à la cuisine. Nouvelle tournée de pâtes !
(Si ses parents savaient qu’il prenait des coquillettes au petit déjeuner... D’ailleurs, sa mère n’avait pas encore rappelé... Étrange.)
Pris d’une inspiration soudaine, Antho s’empara de son téléphone et parcourut la liste des quelques morceaux enregistrés sur l’appareil. Des morceaux qu’il se trimballait de portable en portable depuis l’époque du lycée.
« Boulevard of Broken Dreams » résonna contre les quatre murs du salon et il se mit à danser autour du canapé (danser, par Antho : sauter partout, agiter les bras dans tous les sens, se baisser brusquement, se relever, suer de folie).
Quatre minutes et quarante-huit secondes plus tard, il s’affala à terre, contre le dossier du canapé, et éclata de rire. Sous ses fesses, le sol froid se réchauffait. Antho se sentit, pour la première fois depuis longtemps, parfaitement en paix.
Ses pensées s’envolèrent vers Nat, mais pas de la fin, non, du début de leur histoire. Antho sourit. C’était beau, le début d’une histoire comme celle-ci.

Un roucoulement d’oiseau le réveilla d’un coup. La luminosité avait changé, le soleil devait avoir dépassé son zénith. Ça, pour une sieste... Les pâtes froides avaient eu le temps de coller dans la casserole !
Nouveau roucoulement, suivi d’un bruissement d’ailes.
Antho se releva brusquement. Il n’entendrait pas le pigeon aussi distinctement s’il se trouvait dehors. Il était pourtant certain de n’avoir ouvert aucune fenêtre, comment diable un piaf pouvait-il faire la java chez lui ?
Troisième roucoulement.
Oiseau invisible au rez-de-chaussée.
Antho se dirigea vers l’escalier, mais il n’avait pas monté trois marches qu’un pigeon fusa sur lui. Il eut le temps de se protéger la tête avec les bras et d’avoir une pensée pour Alfred Hitchcock, puis il redescendit pour ouvrir en grand la porte d’entrée. Muni d’un balai, il s’évertua à chasser l’ovipare qui, opiniâtre, avait vraisemblablement décidé de s’installer au-dessus du frigo. Après une longue lutte, l’oiseau prit son envol et quitta les lieux pour de nouvelles aventures dans le jardin.
— Victoiiire ! cria Antho.
« Woare, oare oare, oa, a... » reprit l’écho avec un timbre de volatile.
Cela le fit frissonner. Hyperventiler. Il dut s’asseoir sur le canapé. Ré-apprendre à respirer.
Un pigeon mec, ce n’était rien qu’un pigeon.
UN-PUTAIN-DE-PIGEON.
Une bourrasque émergea de l’escalier. Comme une marionnette, Antho se leva, raide et livide, et commença l’ascension.
L’air venait de la chambre. Il devait y avoir un trou quelque part, suffisamment grand pour que le pigeon ait pu s’y engouffrer. Explication simple, logique. Raisonnement efficace.
Mais nul orifice dans les parois ne venait corroborer cette théorie.
Antho réalisa qu’il avait posé la main sur l’emplacement du « Je t’aime » invisible. Il caressa toute la largeur du mur, puis celui d’en face. La sensation d’un mur à l’autre était différente, comme si...
Antho frappa trois petits coups contre l’autre mur.
Oui. Ça sonnait creux. À y regarder de plus près, Antho remarqua une fissure, tout en haut, près de la cloison avec la fenêtre.
Il leva le bras, mais il était trop petit pour atteindre le plafond. Agacé, il redescendit au rez-de-chaussée pour trouver quelque chose qui pourrait lui servir de marchepied.
Dix minutes et quelques jurons plus tard, il était de retour dans la chambre avec sa valise et sa mallette à outils.
Il déposa la valise à plat contre le mur et, en retenant son souffle, commençant par la pointe des orteils, il déposa son pied dessus. Puis le deuxième.
Antho expira, en équilibre sur la valise.
Il atteignit le bout du mur en levant le bras jusqu’à extension maximale des tendons. Il sentit un léger souffle sur sa main : il y avait bel et bien un appel d’air par ce trou. Ce foutu pigeon avait sûrement un diplôme de contorsionniste pour être parvenu à s’extirper de là, mais au moins le mystère était résolu : Antho se trouvait devant un faux mur. Et il éprouvait maintenant un besoin irrésistible de savoir pourquoi.

Le coup de marteau partit instinctivement. Une fumée de plâtre lui tomba sur le crâne et dans les yeux. La surprise lui fit perdre l’équilibre au cours d’un long « merde ! » tonitruant durant lequel il glissa de la valise et se retrouva les quatre fers en l’air. Malgré une douleur à la cheville et une certaine honte, Antho réalisa quelque chose : donner ce coup de marteau l’avait rendu plus léger.
Libéré d’un poids dans l’estomac.
Il se remit sur pied en pensant à Nat. À son regard lumineux.
ET BOUM ! Il frappa le faux mur d’un nouveau coup de marteau.
Et la douceur de ses mains...
BOUM !
Et son rire de petite souris...
BOUM !
Ses dernières paroles qui brûlaient encore son cœur...
BOUM BOUM BOUM !
Antho lâcha le marteau et à continuer à agrandir le trou en arrachant le plâtre de ses propres mains.
Toutes ces années, et il n’était qu’un moins que rien, hein ? Même pas drôle, chiant comme la mort... Est-ce qu’un mec chiant comme la mort ferait ça, hein ? HEIN ?
Le temps se mit en pause alors qu’Antho, pris dans une frénésie salvatrice, ne pouvait s’arrêter de détruire la paroi. Il réfléchissait plus, un, deux, trois, rythmé par ses coups jusqu’à en perdre le compte.

Soudain, après avoir parcouru tout son corps de l’encéphale jusqu’au bout de ses doigts qui, seuls, fourmillaient encore d’excitation, son adrénaline sembla s’être échappée. Quand toute la poussière de plâtre eut fini de danser dans les airs, Antho recula pour mieux voir ce qu’il venait de libérer.
Il émit un sifflement éberlué.
Là, sur toute la largeur du véritable mur de la chambre, était dessinée une grande fresque au centre de laquelle se trouvait un arbre majestueux.
Antho ne s’y connaissait pas vraiment en arbres, mais celui-ci ressemblait vaguement à l’idée qu’il se faisait d’un chêne. Un gros chêne au feuillage épais et aux multiples branches... Bien qu’il fût certain que, sur les véritables branches de chêne, il était rare de voir accroché des ballons en forme de lunes qui tiraient vers le ciel.
Chaque ballon représentait un cycle du satellite naturel de la Terre, avec la pleine lune au centre. Antho compta treize ficelles, mais les deux premières du cycle ne tendait que vers le vide. Les deux premiers croissants-ballons semblaient avoir explosé.
Un nouveau courant d’air s’infiltra par le trou qui, sur ce mur-là, était bien plus gros que sur celui du faux mur. Antho frissonna.

Il laissa le soleil d’hiver déposer ses rayons sur les lunes de la fresque pour descendre au jardin. Là, il s’appliqua à trouver la meilleure pierre possible, le caillou élu, celui qui comblerait parfaitement le trou, comme une bague de fiançailles sur un doigt aimé...
Il mit un certain temps à le trouver. Mais le caillou, au moins, ne lui rirait pas au nez.
Muni de son précieux, Antho retourna dans la chambre. La pierre collait parfaitement.
Maintenant que ni air ni pigeon ne pouvait s’y infiltrer, il faisait bon, dans cette chambre. Il faudra que Antho songe à y amener un lit. Oui, un lit serait très bien ici, juste sous le « Je t’aime » invisible, en face de l’arbre à ballons-lunes. Il y serait très bien, dans cette chambre.
Sa chambre.
Il allait quand même devoir nettoyer un peu. Il balaya jusqu’à ce qu’il fasse trop sombre pour y voir quoique ce soit. Seules les jolies lettres rondes, J, E, T, A, I, M, E, illuminaient de nouveau la pièce. Antho redescendit presque à contrecœur, en laissant la porte ouverte.
La journée était passée en un éclair, pleine de découvertes, et Antho n’avait finalement rien mangé ! Ni vérifié son téléphone... Un bref aperçu lui apprit qu’il avait encore un appel manqué de sa mère. Si elle s’inquiétait trop, elle finirait pas débarquer...
Il chercha l’endroit du salon où il pouvait avoir au moins deux barres de réseau (le coin gauche à l’opposé de la cuisine) et passa l’appel fatidique.
— Allô ? Ah ben quand même !
— Salut M’man.
— Alors, cette maison ? Tu sais qu’on est à deux doigts de débarquer, avec ton père ?
(Antho eut un léger sourire.)
— Pas tout de suite, j’ai pas de meubles encore...
— Mais tu avais tellement de meubles dans ton ancien appart !
— Oui, et bien c’était à Nat.
En réalité, la moitié des meubles en question lui appartenaient, mais il ne voulait plus rien à voir avec eux.
— Ah... Mais tu vas pouvoir en racheter ?
— Oui Maman, j’irai demain... Enfin, lundi, tout est fermé le dimanche par ici !
— Louveteau, tu es sûr que tu ne veux pas qu’on t’aide ?
Antho inspira bien fort avant de répondre.
— Non, Maman, j’ai besoin de faire ça tout seul. Je te rappelle dans quelques jours. Merci pour tout. Et à Papa aussi. Bises.

Antho dormit d’un sommeil très profond cette nuit-là. Quand il se leva, il n’avait même pas mal au dos. Pas même l’ombre d’un torticolis. Encore mieux : dehors, il faisait beau.
Après avoir avalé rapidement une barre de céréale aux abricots, Antho sortit dans le jardin.
Quinze jours plus tôt, si on lui avait dit qu’il prendrait plaisir à passer tout un dimanche matin dehors par moins cinq degrés, Antho aurait bien ri.
Mais voilà, Antho ausculta avec plaisir chaque centimètre carré de son hectare de terrain ; il s’excusa auprès d’une file de fourmis pour le dérangement ; il ordonna dans un coin tous les cailloux par taille de grandeur, puis de couleur ; il fit un tas avec les branches d’arbre et un autre avec les feuilles. Il ramassa quelques marrons en entendant la voix de son grand-père qui, dans une autre vie, lui apprenait la distinction d’avec les châtaignes : « Marron tout rond pas bon, châtaigne, j’m’y pique j’y saigne, ça baigne ! »
Antho regarda le gros marronnier et, saisi d’une impulsion soudaine, courut sous les épaisses branches et enlaça le tronc. D’une main presque tremblante, il le caressa en suivant les stries de l’écorce.
Il pouvait sentir la sève parcourir le tronc, glisser comme un torrent jusqu’au bout des branches. Puis la sève entrait par ses doigts et venait réchauffer ses veines. Elle passa à travers son cœur et remonta le long de sa gorge. Il la sentit dans chaque pore de son visage, la sève, et puis elle se mit à couler de ses yeux.

Antho n’avait aucune idée de l’heure à laquelle il entra de nouveau dans la maison. Motivé par sa matinée, muni de son tout nouvel aspirateur, il grimpa les escaliers à vive allure.
Devant la porte de la chambre, il prit cependant le temps de respirer. La veille, il avait tout laissé en plan : les restes du faux mur et la poussière de plâtre n’avaient pas dû disparaître pendant la nuit. Antho regarda son aspirateur d’un œil inquiet, comme on regarde un ami avec lequel on hésite à faire un mauvais coup.
— Ça ne serait pas raisonnable, hein ? On ne va pas s’épuiser à faire ça maintenant ?
Il donna une petite tape affectueuse sur la porte et se tourna vers les autres pièces, qui furent nettoyées avec autant d’attention que si la reine d’Angleterre venait lui rendre visite demain.
Il fut surpris par la nuit d’hiver, celle qui tombe sans prévenir. Il redescendit donc et tomba épuisé sur son canapé. Il n’eut même pas le temps de s’enrouler dans son duvet avant de s’endormir.
Pourtant ce ne fut pas le froid qui le réveilla. Au contraire, il faisait plutôt bon, pour la saison.
Non, il fut réveillé par un rire.
Antho se leva d’un bond.
— Hihihi.
Un rire joyeux, chaleureux. Un rire de petite fille qui fait sa coquine.
Immobile au milieu du salon, Antho n’avait jamais senti son cœur battre aussi fort dans sa poitrine. Il pouvait compter, un à un, les poils qui se dressaient lentement, mais durement sur ses bras. Il écouta le silence, et le silence cria dans ses tympans.
C’était un rêve, n’est-ce pas ?
— Hihihi.
Il se retourna violemment ; la pièce derrière lui était vide. Il courut presque jusqu’à la cuisine, où il tapa l’interrupteur pour illuminer les lieux.
Vides, évidemment. Mais, maintenant qu’il y pensait, le rire ne provenait pas de derrière lui, plutôt, du côté, non ? Ou bien... d’en haut ?
Les jambes d’Antho se mirent à trembler. Il était hors de question qu’il monte les escaliers cette nuit. Hors de question.
Il éteignit la lumière, mais ne bougea pas. Il resta là une éternité, à se persuader que le rire n’était qu’un pigeon, un autre foutu piaf qui faisait son nid juste à côté d’une fenêtre. Et puis, très lentement, en gardant une main sur le mur, Antho retourna se coucher. En n’oubliant pas de s’emmitoufler dans son duvet cette fois.

Lundi. Difficile de croire que, à peine deux semaines auparavant, sa cheffe l’avait convoqué dans son bureau, juste après la première pause café.
— Bon, Anthony, tu sais qu’on est très content de toi ici, hein ?
Il avait rougi.
La cheffe tapotait le cahier bleu devant elle. (Pourquoi se rappelait-il si précisément la couleur de ce fichu cahier ?)
— Tu sais que ta période d’essai arrive à échéance demain, hein ?
Il l’ignorait. Enfin, il l’avait su, mais il avait oublié.
— Je ne vais pas y aller par quatre chemins, hein ?
Cette manie de finir toutes ses phrases par une marque interrogative ! Il aurait dû se douter qu’elle n’allait pas lui annoncer les préparatifs d’une fête pour son anniversaire.
— On ne peut pas te garder.
Il avait alors cessé d’écouter. Il entendait d’une oreille qu’il est question de restrictions budgétaires, son poste va sauter, voilà, elle-même est très triste que ça se passe comme ça, mais la décision vient de plus haut, tu comprends, hein ?
Mais Antho n’avait plus qu’une pensée en tête : après-demain, il serait libre.
Libre de se lever encore plus tard, libre d’aller flâner dans un parc, libre de rester sur le canapé, libre d’exploiter sa créativité, libre de...
— Non, mais ça va pas ? C’est pas des vacances le chômage !
Nat n’avait pas du tout apprécié la nouvelle du jour. Ils s’étaient bien engueulés ce soir-là. Ainsi que le soir suivant, où Nat avait fini par se barrer en claquant la porte.

Maintenant, Antho se retrouvait seul dans une maison (sa maison) au beau milieu de la campagne. Il pouvait se passer tant de choses en deux semaines ! Il n’avait même pas songé un seul instant à ses applications bloquées par le mode avion. Le calme lui faisait du bien.
Pourtant, il se décida à ouvrir son appli du Bon Coin pour parcourir les petites annonces. Il repéra près d’ici une table ronde avec quatre chaises, une petite commode, une table-basse en verre, et même – bien que le vendeur se trouve un peu plus loin – un sommier avec matelas !
Il parvint à prendre rendez-vous avec tous les annonceurs et se préparait à partir chez l’un d’eux quand, la main sur la poignée de la porte d’entrée, il se souvint du rire de la nuit précédente. Il resta immobile quelques secondes, le temps de réaliser que le silence l’enveloppait comme un plaid en hiver, et puis il partit.

Antho dut faire plusieurs allers-retours entre sa maison du bout du monde et les particuliers chez qui il récupérait son nouveau mobilier.
La première fois qu’il revint avec ses quatre chaises et la table ronde, il retrouva la maison étonnamment froide. Pas le temps de vérifier la chaudière cependant : il devait encore rouler une trentaine de bornes pour aller chercher sa table basse, et il ne voulait pas être en retard. Alors qu’il craignait de retrouver de la glace aux fenêtres en revenant une heure plus tard, Antho fut surpris de constater que la température avait de nouveau augmenté. Comme il avait un peu de temps avant le rendez-vous commode, il grimpa à l’étage examiner la chaudière, au-dessus des toilettes.
Elle avait plus de vingt ans, mais une petite LED verte était allumée – plutôt bon signe. Elle possédait également deux boutons régulateurs à tourner, entourés de symboles qu'Antho ne comprenait pas. Il les laissa tels quels pour l’instant. De toute façon, la température douce de la maison semblait s’être stabilisée.
En passant devant la chambre, il s’arrêta soudain. Ne l’avait-il pas laissée ouverte, la dernière fois ?
Non.
Vraiment ?
Bah, le vent l’aura poussé...

Avant de partir pour la mission commode, il se dégourdit les jambes dans l’allée qui menait à la maison, puis se balada le long de la petite route qui menait au village. Il faisait froid, mais l’air était pur et le ciel bleu.
— Bonjour ! salua-t-il un vieil homme qui promenait son chien. Belle journée, n’est-ce pas ?
L’inconnu paraissait ravi d’avoir quelqu’un avec qui parler. Il demanda à Antho s’il vivait dans le coin puis enchaîna avec diverses anecdotes à propos de la maison que personne ne voulait acheter. Quand il le laissa enfin partir, Antho dut presque courir jusqu’à sa voiture, car il allait être en retard pour son rendez-vous.
Avant d’ouvrir la portière, il eut une impulsion soudaine : il posa les deux mains sur le mur de sa maison et le caressa comme s’il s’était agi d’un bon toutou.
— Alors, tu fais parler de toi dans le village, hein ? Chipie va !
Très heureux de sa rencontre et de son efficacité dans la journée, Antho donna une dernière tape affective sur le mur de la maison. Il s’engouffrait dans sa voiture quand une salve de vent poussa la portière jusqu’à l’ouvrir en grand. Antho se précipita pour la retenir et entendit alors un rire de petite fille.
Il tourna immédiatement la tête autour de lui puis leva les yeux vers une fenêtre à l’étage.
La fenêtre de la chambre.
Il n’y avait là rien à voir, juste la vitre sans rideaux qui laissait deviner la pièce plongée dans la pénombre. Rien ni personne. Pas même le vent, qui avait cessé aussi vite qu’il était apparu.
Et pourtant, Antho sentit les poils dans sa nuque se hérisser. Il passa machinalement la main dans ses cheveux.
Ce sentiment d’être observé... Est-ce que le vieux monsieur de la promenade l’avait suivi jusqu’ici ?
Vieux monsieur, promenade, revenir ici en courant...
Antho se souvint qu’il devait se dépêcher, en retard. Il quitta sa propriété en jetant des coups d’œil frénétiques dans le rétroviseur.

Il fut de retour moins d’une heure plus tard, le cœur lourd.
Le cinquantenaire aux petites lunettes carrées et les cheveux grisonnants qui lui avait vendu sa commode lui avait expliqué qu’il économisait en vue de célébrer ses trente ans de mariage. Antho en était resté coi : il était tout à fait le genre d’homme qu’il s’imaginait que Nat deviendrait un jour. Élégant et raffiné, à vendre leurs vieux meubles aux petits jeunes sur le Bon Coin.
Mais Antho ne verrait pas Nat vieillir. Il pouvait remettre au placard ses rêves d’envoyer un jour de jolis faire-parts « Anthony et Nathan sont très heureux de vous accueillir samedi 28 juillet pour célébrer leurs 30 ans de mariage ».
Il n’y aurait pas d’anniversaire. Il n’y aurait pas de mariage du tout.
Antho regrettait à présent d’avoir pris cette commode qui allait lui rappeler Nat. Comme s’il avait besoin de ça !
Il déposa son nouveau meuble dans le salon et fila à l’étage avec un sac poubelle. Nettoyer la chambre devrait lui changer les idées.

Il profita des derniers rayons du soleil qui pénétraient par la fenêtre pour déblayer le sol.
Antho avait toujours aimé ce moment de la journée quand, le ciel de la nuit nous prenant par surprise, on réalise que l’on ne voit plus rien.
Quand il se tourna pour allumer l’ampoule au plafond, il se retrouva face au mur du « Je t'aime ». Et il fit un bond.
Du sol au plafond, le mur était recouvert de « Je t’aime » de tailles différentes, toujours de cette écriture ronde.
Antho se sentait exactement comme le jour où, pour rire, son cousin lui avait versé sur la tête un grand pichet d’eau glacée. Il dut employer toute sa force de conviction pour avancer jusqu’à l’interrupteur.
Et la lumière fut : les messages disparurent du mur instantanément. Antho observa chaque millimètre de la paroi, mais, comme la dernière fois, il était impossible de voir l’encre. Peut-être avait-il rêvé ? Il éteignit la lumière, juste pour être sûr. Tous les messages réapparurent, brillant dans l’obscurité.
Il ralluma vite. Des fourmis semblaient courir le long de sa colonne vertébrale. Il sentit la sueur sur son front. Il faisait chaud, bien trop chaud dans cette pièce.
On se calme, c’est peut-être de l’encre qui met du temps à apparaître, ou qui n’apparaît pas toujours selon, je ne sais pas moi, la pression atmosphérique, il faudra que je demande à Zoé, elle s’y connaît, je vais trouver une explication, je vais...
Le regard d’Antho se posa soudain sur le mur d’en face, celui avec la fresque aux croissants de lune.
Dont quatre avaient maintenant disparu, laissant leur fil vide tendu sur l’arbre comme des tiges dont on aurait coupé les fleurs.
Le rire de la petite fille se mit à résonner dans la pièce. La porte claqua.

Antho hurla. Il se précipita sur la porte et dut lui donner un grand coup d’épaule pour qu’elle daigne s’ouvrir. Le rire de la petite fille, venu des murs, du plafond, de l’air lui-même, ne s’arrêta pas tandis qu’il courait dans les escaliers. Il ne prit pas la peine de saisir son manteau : il sortit de la maison et se précipita à sa voiture sans regarder en arrière. Une fois dans l’habitacle, le rire cessa. Antho chercha à démarrer, mais se rendit compte avec effroi que la clé ne se trouvait pas sur le contact.
Dans son rétroviseur, il pouvait voir la fenêtre de la chambre qui s’ouvrait lentement. Le rire recommença, doux, amusé.
Antho inspira un grand coup.
Il n’avait pas le choix.
Il sauta de la voiture et courut en sens inverse. Une fois à l’intérieur, sous le rire musical de la fillette, il agrippa furieusement son manteau et en vida les poches.
OÙ EST CETTE PUTAIN DE CLÉ ?
Le canapé. Antho se souvint l’avoir balancée sur le canapé après avoir ramené la commode. Il plongea et enfouit sa main entre les coussins pour la retrouver. Quand il cria victoire et se retourna pour déguerpir, la porte d’entrée se referma d’un coup sec.
Et le rire se tut.

Dans le lourd silence qui suivit, Antho fut incapable de bouger. Aucune bûche ne brûlait dans la cheminée, mais il faisait de plus en plus chaud.
La voix de la petite fille retentit de nouveau, mais cette fois elle ne riait pas.
— Je t’aime, souffla-t-elle comme souffle le vent.
Non, il ne faisait pas chaud. Il faisait chaleureux.
— Je t’aime, s’éleva encore la voix.
La main d’Antho se décrispa lentement.
— Je t’aime, répéta la maison.
Alors, Antho reposa la clé de sa voiture sur le canapé.
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