La Maison

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Quoi de plus exaltant que de retrouver sa maison après une absence prolongée. Je ne suis pas casanier mais quand on a des habitudes, il est difficile de s'en passer. La douce chaleur de l'âtre, la tendresse d'une femme, des plats délicieux mijotés à petit feu. Ces images en tête, ces odeurs, me donnent d'agréables frissons et me plongent dans une chaude torpeur rassurante.

Ma mémoire me joue bien des tours maintenant mais je me rappelle d'une fois, alors en déplacement en Normandie, ce manque ne s'est pas fait ressentir.

J'étais alors commissionnaire pour une chapellerie à Paris et je décidais de démarcher du Havre à Fécamp en passant par Étretat. La prolongation de la ligne Paris-Rouen jusqu'au Havre permettait aux bourgeoises des beaux quartiers parisiens de venir se détendre en bord de mer. Les maris débarrassés de leur femmes, rejoignaient bien vite le lit de leur maîtresse.
Ces dames étant seules, leur vendre de jolis chapeaux revenaient à tenir une confiserie devant les yeux d'un enfant. Elles se jetaient dessus et dépensaient l'argent de ces messieurs à grand renfort de jalousie vengeresse.

A la fin de la journée, la plus grande partie de ma marchandise était écoulée. Je me mis à la recherche d'un endroit où passer la nuit pour reprendre le train dès le lendemain matin.
Je déambulais au hasard des rues, m'arrêtant dans un café de temps en temps pour étancher ma soif et demander quelques bonnes adresses. Après quelques recherches infructueuses, j'entrais dans une d'auberge lumineuse d'où exhalait une exquise odeur de langue de bœuf ravigote. Ce fût le lieu où je trouvais mes renseignements. Deux gentilshommes assis à une table devant moi m’indiquèrent, le sourire aux lèvres, un établissement renommé.

Après quelques verres en leur compagnie, je sortais quelque peu éméché et me dirigeai dans des ruelles mal éclairées et luisantes d'humidité. Las de quinze minutes d'une marche chaloupée, j'arrivai enfin à l'endroit indiqué.
C'était une petite maison blanche coincée entre une vieille chapelle grise et la boutique noire d'un charbonnier fermée pour cause de première communion.
La façade, sur laquelle en lettres d'or apparaissait crânement le nom du logis, capturait la lumière blafarde de la rue. Les colombages de bois brun en ressortaient d'autant plus et leur placement en formes géométriques rappelait cette affreuse tour Parisienne en construction pour l'exposition universelle. Une grande marquise de bois recouverte d'ardoise brillantes protégeait l'entrée d'où on apercevait le port en pleine activité.

La porte s'ouvrit sur un grand salon aux notes chaleureuses et apaisantes. Un tapis de gueule et d'or recouvrait le sol, couvrant le moindre bruit de pas. On s'y enfonçait tant il était épais, sensation moelleuse après ces pavés glissants et inégaux. De grandes tentures recouvraient les murs. Elles représentaient pour la plupart des scènes romantiques dans des jardins fleuris au printemps. Le moment où ces nouveaux rameaux fièrement tendus, s'offrent leurs premières fleurs, légèrement ouvertes, prometteuses.
Au plafond deux lustres de cristal diffusaient une lumière tamisée donnant aux fresques un soleil de belle saison qui réchauffait ces couples immobiles pour l'éternité.
Le long des murs et dans des alcôves étaient disposées des méridiennes et des causeuses aux formes cambrées telle une doucine. Elles étaient occupées par des couples ou des femmes seules affalées, sirotant de petits verres de Troussepinette.
On m'orienta vers un comptoir où une femme d'un certain âge, juchée sur un haut tabouret faisait ses comptes. Elle leva les yeux et me salua d'un regard, étonnée de voir un nouveau venu à cette heure tardive. Je me présentai et lui fît part de ma requête. Le prix annoncé m'apparaissait tout à fait correct et nous fîmes affaire immédiatement.
Je décidai de me détendre avec un dernier verre. Bientôt, les jeunes femmes seules assises dans les canapés me rejoignirent. L'une d'elles, Rosa, une jeune blonde avec de jolies taches de rousseur s'intéressa particulièrement à mon métier et me complimenta longuement sur mon corps ferme et musclé puis sur ma silhouette encore svelte. Le champagne se mit à couler à flots et de discussions nous en vînmes à des effleurements puis à des contacts plus charnels. L'argent des chapeaux disparaissait aussi vite que la pudeur de ma compagne.

Quelques heures plus tard, Rosa m’entraînait à l'étage, sur le palier une odeur de sueur et de sexe me libéra de mes dernières résistances. Nous entrâmes dans la chambre rose. Dès lors, elle prit possession de mon corps comme aucune femme ne l'avait jamais fait.

Le lendemain matin, je me réveillais avec la tête embrumée et quelques bribes de souvenirs, agréables tout d'abord puis affolés, quand je pris conscience des événements. Rosa avait disparu. Je rassemblais rapidement mes affaires et descendais en courant, ne pensant qu'a prendre mon train.
Je me présentais au comptoir, la taulière toujours dans son livre de compte, me donna la note, un sourire en coin. Un moment d'angoisse me pris à la vue de mes dépenses et de leur nature. Rosa avait été généreuse. Mon argent n'était plus.

Je courus à la gare, pris mon train de justesse et je m'effondrais dans une banquette. Je repensais à ma nuit avec Rosa et souriais, les yeux dans le vague. Puis me revint en tête que je devrais expliquer la disparition de la marchandise et de l'argent. J'étudiais un scénario de vol dans une ruelle et décidais de maintenir cette version. Je m'assoupis et Rosa vint envahir mes rêves les plus sensuels
pendant tout le voyage.

Je me réveille en sursaut certaines nuits en pensant à cette soirée. Les images s’estompent au bout de quelques secondes mais il reste gravé dans ma rétine, les lettres d'or de la façade : Maison Tellier.
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