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La main gauche

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Geoffroy

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L’atmosphère se faisait un peu lourde dans le grand hall des expositions. Certains visiteurs s’éventaient en agitant leur carton d’invitation, d’autres se donnaient de l’air avec leurs chapeaux ou un magazine. Entre plusieurs annonces faites par la préposée du comptoir des informations, on pouvait entendre un brouhaha homogène et constant.
Nous étions vendredi en début d’après-midi, il ne devait pas être loin de quatorze heures. Comme d’habitude d’imposants groupes d’étudiants remplissaient le gros des chemins qui bordaient les différents stands. Chaque année, la foire du livre connaissait le même type de fréquentation. Et le week-end arrivant, cela ne ferait que s’intensifier.
À l’entrée de la première salle, de grands panneaux renseignaient les interactions possibles avec des auteurs, les animations littéraires et les conférences. Des personnes âgées armées de leurs lunettes passaient avec attention de ces tableaux aux programmes papier qu’ils tenaient dans leurs mains tremblantes.
Les allées, dessinées au cordeau, menaient toutes à la même place centrale, l’agora, telle que la dénommait le prospectus. Le long de ces passages de moyens et petits éditeurs cherchaient à écouler leurs réalisations sur des étals plutôt réduits. Pas évident de se faire remarquer. Plus loin, les grosses légumes disposaient de dizaines de mètres carrés d’affiches publicitaires flambants neuves ainsi que d’une armada de vendeurs expérimentés prêts à actionner leur tiroir-caisse.
Cet espace d’échanges voyait défiler tout le monde : de l’écrivain amateur au plus talentueux, du stagiaire à la directrice de collection à la renommée internationale. Impossible de ne pas transiter par ce carrefour où depuis le début du salon la principale chaîne de radio française enregistrait son émission culturelle.
L’horloge affichait 14h30.
La première rencontre de l’après-midi allait commencer. Si les sièges destinés aux spectateurs n’étaient pas encore tous occupés, les rangées se remplissaient vite.
Trois assistants avaient aménagé la petite scène avec soin. Deux chaises en plastique attendaient un célèbre présentateur et la romancière la plus lue en francophonie cette année. Face à eux, des bouteilles d’eau ainsi qu’une tablette sur laquelle l’animateur pourrait, s’il le souhaitait, consulter les questions d’internautes inspirés. Tout était organisé pour que l’interview se déroule à merveille. Arrivés par deux côté différents, les deux vedettes se firent la bise. Lui, très sûr de lui, une série de fiches dans la main, elle, plus modeste, le regard moins direct.
— Bonjour Caroline Drouot ! dit-il en ajustant le micro qu’il venait de prendre en main.
— Bonjour Monsieur Pivot.
— Puis-je vous féliciter ou bien risquerais-je d’être trop redondant au vue des nombreux éloges que vous recevez dans la presse ?
Son interlocutrice, marquant une certaine gêne, rougit un peu.
— Vous avez atteint aujourd’hui 500.000 exemplaires vendus de votre livre évènement « Par delà cette porte ». Vous devez être au comble de votre joie, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit-elle laissant éclater son sourire. C’est inespéré, inattendu. J’essaye de prendre du recul par rapport à tout ça, de garder les pieds sur terre.
— Je vous comprends, cela ne doit pas être facile de passer comme cela de l’ombre à la lumière.
— En effet...
Les abords de la scène se trouvaient à présent remplis de monde, chacune des chaises était occupée. Dans les environs immédiats, on entendait déjà les mouches voler.
— « Par delà cette porte » dit-il en présentant la couverture à l’assistance, c’est l’histoire d’une femme qui cherche à sauver sa famille en entrant à l’asile.
— Oui, c’est le combat d’une mère qui se sacrifie pour ses enfants.
— Du moins elle croit le faire. Elle se fait interner par amour d’une certaine façon.
— C’est bien ça, pour faire croire à ses enfants qu’ils sont sains d’esprit. Pour les guérir, elle va s’accuser d’être elle-même malade.
— Voilà, sauf qu’elle va s’apercevoir qu’elle ne va pas très bien non plus, renchérit le présentateur en tirant sur sa chaise. C’est une histoire de fou.
— On peut dire ça, conclut la jeune femme en buvant une gorgée d’eau.
— Si vous êtes d’accord, j’aimerais poursuivre cette interview en vous demandant la place qu’a pu avoir la perte de votre bras ?
— Ce n’est pas mon sujet préféré, mais puisque vous me le demandez... dit-elle dans un soupir. Je vais vous répondre.
— Je ne souhaite pas vous mettre dans l’embarras.
— Non, je comprends votre curiosité. Je ne sais pas si elle est justifiée ou légitime mais je suis écrivain, je sais ce que c’est que la curiosité. Je m’attendais à cette question...
— Bien sûr, lança Bernard Pivot d’un air convenu.
Le public se trouvait de plus en plus suspendu aux lèvres des intervenants.
D’elle-même la jeune femme poursuivit :
— Au début, j’étais folle de rage, j’en voulais à la terre entière. Puis, j’ai commencé à relativiser. C’est surtout parce que je me suis aperçu d’un revers étonnant à cet effroyable coup du sort.
— Comment donc, dites-nous en plus ?
— Jusque-là, j’avais toujours écrit l’entièreté de mes textes de la main droite. Je suis droitière. Enfin, j’étais droitière pour être plus juste. Je veux dire qu’avant de les taper moi-même sur l’ordinateur, je prenais la peine de tout écrire à la main. J’ai toujours trouvé que c’était agréable de tenir le stylo au bout des doigts, cette sensation de préhension. Ce léger contrôle. Cette illusion de maîtrise.
— Davantage qu’avec un clavier ?
— Mon Dieu oui, c’est incomparable. Et puis, on y peut rien, l’écriture c’est le seul moyen d’imprimer sa griffe. Sa patte personnelle.
Après une semaine de lamentation, je me suis mise à écrire avec la main gauche. Je ne supportais plus de regarder mon moignon, c’était beaucoup trop dur. J’avais trop mal. Il me fallait extérioriser cette souffrance abominable.
— Mais vous étiez capable d’écrire de la main gauche ? Je veux dire, vous êtes ambidextre ?
— Ecoutez, je n’en savais rien. Mais oui, après quelques gribouillis, quelques ratures, il s’est produit quelque chose d’inattendu, de l’ordre du magique, du fabuleux. Alors que je n’usais jamais de cette main pour quoi que ce soit, mes doigts se sont accrochés à ce stylo et ont commencé à glisser sur la feuille de papier. En moins d’une demi-heure, je me suis découverte capable d’écrire à une vitesse qui rivalisait avec celle de la main droite. C’était incroyable. Et aussi curieux que cela puisse paraître, les mots qui venaient n’étaient pas ceux de la femme pleine de rancune que je pouvais être quelques minutes auparavant. Mais au contraire, il s’agissait de paroles légères et apaisées. Ma main poursuivit ce travail et durant un mois presque jour pour jour, ne m’arrêtant que pour manger et dormir, j’ai noirci toutes les pages de deux gros cahiers spiralés.
— Vous connaissiez un soudain regain d’inspiration. C’est donc cet essai réussi qui vous a offert la possibilité de vous remettre en selle ?
— Oui mais pas seulement... C’est beaucoup plus que ça...
Le silence qui les entourait s’étendait à tout le hall des expositions, les gens voulaient savoir, connaître la suite de l’histoire.
— Avant l’accident, j’étais très dépressive, je pensais que je ne parviendrais jamais à réaliser ce que je croyais être mon rêve. Que personne ne pourrait jamais lire mes textes, les comprendre. À l’époque, je travaillais pour une boîte d’évènementiel, un travail que je voulais quitter. Bref, ça n’allait pas.
Je rentrais chez moi en prenant le train, longeant la voie de chemin de fer. Accaparée par ces pensées négatives. Je n’ai pas réalisé que l’un d’entre eux allait entrer en gare.
Pire que ça, poursuivit-elle, le train ne s’arrêta pas et la moitié de mon bras a été emporté. Je ne comprends toujours pas comment je m’en suis sortie, j’ai perdu la moitié de mon bras martelait-elle encore choquée. J’ai quelques souvenirs de ce quai mais j’ai perdu connaissance dans l’ambulance.
— Excusez-moi, je suis peut-être allé trop loin avec mes questions.
L’émotion dans la pièce était partout palpable. Une certaine gêne aussi.
— Non, écoutez ce n’est pas si récent. Je dois pouvoir en parler. Pendant près de dix ans, j’ai galéré. J’ai présenté moi-même chacun de mes manuscrits chez les éditeurs. Six en tout. Je suis restée des heures dans les salles d’attentes de Gallimard, Flammarion, Actes Sud et presque tout ce que la France compte de maisons sérieuses, avec comme fol espoir d’être écoutée par un professionnel, que le message de mes histoires puisse passer. J’ai rencontré des dizaines de personnes pour m’aider, pour rendre mon style plus fluide, plus souple, plus rond. J’ai suivi quantité de cours, toutes sortes de stages, d’ateliers d’écriture. Rien n’y faisait personne n’a jamais voulu du plus petit de mes récits.
On me refusait tout le temps. Je recevais de bons conseils. On me suggérait de retirer les adverbes. Je le faisais. Il m’arrivait de pester dans mon for intérieur. Mais dans l’ensemble, je me suis conformée à ce que l’on me demandait. Pourtant rien n’y faisait, j’étais rejetée de partout.
— Des écrivains en devenir nous écoutent surement, vous vous souvenez peut-être d’autres conseils ? l’interrompit le journaliste.
— Bien sûr répondit Caroline. Si vous le voulez bien, je vous renvoie à mon blog pour cette question. J’en ai compilé une quarantaine. C’est d’ailleurs dans la rubrique conseils. Mais le plus important, c’est la persévérance. Je pensais en avoir fait preuve de persévérance. Un moment, je me suis mis à penser que le problème c’était moi, que je n’y arriverais jamais, qu’aucune des règles valables pour d’autres disciplines ne pourrait s’appliquer ici.
— Qu’avez-vous fait ?
— Moi ? Rien ou presque. Cette histoire m’est presque tombée du ciel. Et avec ce qui venait de se passer, j’ai eu la folle idée de croire en sa valeur. Je n’avais plus rien à perdre. J’ai soumis par courriel, ce texte que j’avais écrit de la main gauche à un des contacts que je m’étais fait cinq ans plus tôt.
— Et alors ? relança l’interviewer.
— Moins de dix jours plus tard, cette personne me rappelait pour me dire que j’avais rendez-vous avec la directrice d’édition. Vous vous rendez compte ? Dix jours ! Quand pour une autre histoire, qu’à l’époque encore je trouvais meilleure, on m’a fait attendre un an et sept moins pour ne recevoir qu’une impersonnelle lettre type.
Bernard Pivot, qui pourtant connaissait mieux que personne les arcanes du monde de l’édition, restait coi. Avalant à deux reprises sa salive, il conclut :
— C’est édifiant, en effet. Que cette histoire pleine de magie permette à tous ceux et celles qui ici écrivent ou connaissent des heures difficiles de ne pas perdre espoir et continuent à créer. Je vous remercie de vous être prêtée au jeu de l’interview. Nous vous laissons regagner le stand de votre éditeur, chère Caroline.
La jeune femme se leva, il était temps pour elle d’aller jusqu’au pupitre derrière lequel l’attendait une file très compacte d’admirateurs.
Une impressionnante salve d’applaudissements l’accompagna des marches de l’estrade jusqu’à sa chaise. Elle ne put contenir son émotion.
— Bonjour... dit-elle à sa première interlocutrice avec simplicité.
— Bonjour, j’aime beaucoup ce que vous écrivez.
— C’est gentil, quel est votre prénom?
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Adriana · il y a
C est drôlement bien analysé et décrit , je n ai qu une voix hélas et je vous la donne .allez voir Pecorile son poeme : le vent follet , comment le trouvez vous?
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