La main de mon père

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Mon père n’était pas homme à montrer sa colère, mais plutôt à la garder pour lui. Il fit de même avec la douleur. Pourtant, quand sa mère mourut, il fut bien obligé de le dire pendant le dîner. Un mois plus tard, peut-être, je ne m’en souviens pas exactement, je m’introduisis dans sa chambre – c’était assez longtemps après, en tout cas, pour que la mort d’une femme que je n’avais jamais rencontrée me soit sortie de l’esprit. Je fus surpris de découvrir sur la commode sa photo, non encadrée, calée contre une bougie de cire blanche toute simple. Ce n’était pas une de ces grandes bougies rouges, fichées dans des chandeliers d’argent, dont ma mère, s’inspirant de quelque revue, décorait la salle à manger. L’autre bougie blanche était tombée, et la photo, si fragile, à l’image de la femme osseuse qu’elle représentait, était de guingois. Je les remis d’aplomb l’une et l’autre et sortis La pièce sentait le renfermé, la sueur et le linge sale, des odeurs que ma mère détestait, et que j’ai depuis lors associées à l’intimité. La chambre de mon père en était empestée, mais sa porte close empêchait l’odeur de se répandre dans le couloir avec une efficacité incroyable. Il est toujours surprenant de constater combien les odeurs fortes restent localisées. Je me souviens que ses tricots de peau et ses pardessus sentaient fort, mais pas ses costumes, ni sa voiture. Si, tandis que je me cramponnais sa main lorsque nous promenions dans le parc, je restais écarté de lui, l’odeur n’était pas perceptible, mais il suffisait que je presse mon visage contre sa jambe pour qu’elle devienne insoutenable. Il n’y avait pas de juste milieu.
C’est la main gauche de mon père que je préférais tenir, si singulière. Une cicatrice datant d’avant ma naissance en marquait le dos. Cet accident ne m’avait jamais été relaté de façon satisfaisante : c’était une histoire de brûlure causée par un poêlon d’huile chaude qu’il était, inexplicablement, allé vider dehors. Je l’avais rarement vu cuisiner, encore moins porter des casseroles d’huile chaude à travers la maison, mais peut-être en avait-il tiré une leçon ? La nuit, à l’abri sous d’épaisses couvertures, je tremblais à la pensée que la marque de sa main fût celle d’un voleur, d’un homme qui avait fait quelque chose de mal. La cicatrice était épaisse – haute d’au moins trois millimètres –, aux contours saillants, comme pour rappeler l’effrayante éclaboussure originelle. Sa couleur allait d’un ton plus sombre que son teint, à des mouchetures d’une pâleur de chéloïde. Mais elle était, par-dessus tout, parfaitement lisse à la vue et au toucher. Les fils qui maillent notre peau plus finement que l’inscription cachée au cœur d’un poinçon de bijoutier rechignaient à se croiser à l’endroit de cette cicatrice. J’interrogeais cette main, je la pressais et l’explorais dans l’espoir d’une réponse. Parfois, nous ne possédons et n’avons rien d’autre à offrir que notre désir. Je pinçais cette main. Il me repoussait. Je m’y agrippais à nouveau.
Quand j’atteignis mes douze ans, la cicatrice avait diminué, non par suite d’aucun effet de mémoire ou de perspective, mais parce que le tissu cicatriciel se résorbe lentement. J’ai lu ça quelque part. C’était un processus normal, destiné à perdurer. Je pensais alors qu’un jour, quelque part – peut-être dans l’aéroport d’une cité lointaine, car il était déjà clair que mon père allait nous quitter – un homme me saluerait comme son fils. Je l’imaginais serein et rayonnant de sa nouvelle vie, et cela ferait de lui un étranger pour moi, autant que la main indemne qu’il tendrait pour me saluer.
Vers ce temps-là, mon père commença à arpenter durant la nuit le couloir, entre sa chambre et la salle de bain. Depuis mon lit, j’écoutais son pas traînant sur le parquet, sur le tapis. Se penchant sur la cuvette pour uriner, il laissait la trace de sa main sur le mur, ce que ma mère lui reprocher. Dans un de ses rares accès de rage, il l’accusa d’être insensible. À quel point il souffrait, elle n’en avait pas la moindre idée ! J’appris, bien tard, là aussi, bien que je ne me souvienne pas exactement quand, qu’à cette époque il essayait d’expulser un calcul. Celui-ci se désagrégea à l’intérieur de son rein quand les médecins l’eurent brisé à l’aide d’ultra-sons, et chaque jour il en éliminait quelques miettes dans la douleur. Était-ce comme dans ces films où des détenus déambulent dans la cour, en libérant de petits morceaux de tunnel de leurs poches ? La dernière chose que fit mon père avant de partir fut de repeindre en blanc la salle de bains – assez mal, remarqua ma mère avec une pointe d’amertume, car son inexpérience avait laissé des traînées et des gouttes sur le porte-serviette argenté, les porte-savons, les bords du miroir. Mais je vous ai raconté tout ça à cause de ce qui m’est arrivé à Shanghai, la raison de cette histoire.

Je savais pourquoi la compagnie m’avait envoyé là-bas. Je suppose que je suis chinois (j’en ai l’air, et je parle mandarin) bien que ça ne soit pas ainsi que je me représente moi-même. Et la mission était importante, comme on m’encourageait à le croire. Durant ce premier mois à Shanghai, chacun de mes gestes fut une erreur. J’aurais aimé ne pas me faire repérer dans les magasins où j’entrais, sur un malentendu, sûr et certain, selon une logique étrangère, qu’ils auraient quelque chose qu’en réalité ils n’avaient pas. Quand, après deux ou trois faux départs, je trouvai finalement ce que je cherchais, je voulus payer au plus vite pour pouvoir disparaître, comme un reflet flottant sur une porte se refermant. J’attendis que quelqu’un me prît sur le fait. Quel fait ? Le fait d’essayer de passer. J’essayais d’assumer mon visage, et je n’y parvenais pas. Je me déplaçais furtivement sur les trottoirs, les yeux baissés, esquivant les passants qui avançaient à trois de front, des filles qui tenaient un garçon d’une main et de l’autre faisaient de grands gestes avec une sucette.
Le ciel était d’un perpétuel gris d’eau savonneuse, ce qui me faisait penser que le jour et la nuit n’existaient pas vraiment, que leur succession était commandée, à la place, par le clignotement des enseignes électriques. La nuit ressemblait à une fumée s’exhalant de ces enseignes de néon et ternissant l’air. Des personnages et des animaux intensément illuminés surplombaient les boulevards inondés par la fluorescence des boutiques. Et leur lumière, comme par magie, débordait des pièces étriquées bondées de marchandises empilées jusqu’à inonder les trottoirs bordés de colonnades.
L’hôtel était sûr et propre, le mobilier familier, d’un certain luxe occidental après lequel ma mère avait soupiré dans les halls d’exposition. Ainsi, ils évoquaient, dans une certaine mesure, l’Amérique. Non que ma mère eût eu un esprit petit-bourgeois. Elle était simplement sincère dans sa conviction que si notre living était aussi bien assorti que celui de nos voisins, personne ne pourrait plus nous distinguer d’eux.
Au travail je me sentais bien dans ma peau jusqu’à l’heure de sortie. Mais peu à peu j’aperçus des failles dans la grande machine où me glisser sans être remarqué. Je m’aventurai hors du stérile confort de l’hôtel, même si ce n’était au début que jusqu’aux centres commerciaux les plus proches. Le soir, les librairies étaient pleines de clients. Je ne sortais que pour me retrouver au milieu d’eux, épaule contre épaule. Ils s’assemblaient autour des tables, feuilletant les livres avec fièvre. Leurs manteaux à demi ouverts, la bordure de fourrure de la capuche sur les épaules, ils se tenaient, concentrés, devant les présentoirs de magazines. Je m’imprégnais de leur sérieux, dans un semblant d’appartenance. Afin de légitimer ma présence, je faisais un achat en manière d’offrande ou de repentance : un calepin, une petite brioche, quelque chose que je puisse glisser dans ma poche.
Je n’essayais pas de tromper ces gens. D’ailleurs, ils ne se souciaient pas de moi – j’étais l’un d’entre eux, pour ce qu’ils en savaient, ou bien un intrus, pour ce qu’ils en avaient à faire. Mais c’était moi que j’essayais de tromper, comme si, en me tenant parmi eux au coin d’une rue, attendant que le feu change de couleur, un petit sac de nourriture chaude se balançant à mon poignet, je devenais à peu près semblable à eux, tous autant qu’ils étaient, petits et grands, hommes et femmes, souriants ou préoccupés, rentrant chez eux en hâte, en talons hauts, en sandales, en bus, en taxi, penchés sur des vélomoteurs dès qu’ils tournaient le coin de la rue. Et puis ce mois est arrivé à son terme, et j’eus trente ans dans une ville étrangère.

Le soir de mon anniversaire, j’avais décidé de dîner dans un marché de nuit. Des restes d’emballages et de serviettes voletaient en travers de l’allée éclairée de lanternes en papier. Les restaurants se ressemblaient tous : sombres, populaires, anonymes, équipés de meubles de jardin et de tables pliantes. Comme si les familles s’étaient contentées d’ouvrir au public leur propre cuisine, parfaitement minable. Je jetai mon dévolu sur un étal au foyer de briques rougeoyantes et ébréchées – en fait une charrette à bras dans laquelle une grand-mère en tablier attisait le feu sous un wok cabossé, un mégot aux lèvres.
Une marmite encroûtée de rouille, tenue à une seule main, en constante ébullition ; des paniers métalliques remplis de nouilles, de tofu, de champignons. La main qui pelait une côtelette congelée était la même qui plongeait dans un bol de dés d’échalotes afin d’en saupoudrer la soupe, ou s’emparait d’une demi-papaye, ou transvasait des raviolis à la vapeur dans un poêlon. La main était toujours en mouvement, tout comme sa propriétaire : l’asphalte était le plancher de sa cuisine, et c’était dans le caniveau qu’elle rinçait et égouttait. Ses ustensiles étaient en piètre état. Une huile épaisse comme du miel encrassait le wok ; on distinguait sur ses côtés des sillons sombres, comme ceux d’un disque en vinyle. La cantine de fortune où j’étais tombé était vraiment sans prétention, tambouille dont la graisse de cuisson s’étalait sur les conduits, les soupapes.
J’avais presque fini mon dîner quand la serveuse me demanda si je voulais bien la suivre dans l’appartement de sa famille. Peut-être avais-je mal compris ? Elle était embarrassée, mais ferme dans sa requête.
« Le propriétaire aimerait vous voir », dit-elle. Elle aurait pu être la fille de l’aïeule qui cuisinait, et elle portait un fichu. Elle me fit traverser un rideau de perles et monter une volée de marches de ciment d’une faible hauteur.
La pièce était sombre. La famille s’y tenait à l’étroit. Un vaisselier supportait un petit autel, où, à côté d’un Bouddha et d’oranges enveloppées de papier de soie, des bâtons d’encens libéraient une fumée qui me piquait les yeux. Pourtant, incomplètement masquée sous cette odeur, j’en sentais une autre, aigre, de sueur, de maladie et de renfermé. Dans un coin d’ombre, des bandes de papier flottaient sous l’effet d’un ventilateur ronronnant. Dans un autre, un homme gisait sur un lit, les bras par-dessus les couvertures tirées à mi-hauteur sur sa poitrine.
« Nous sommes si heureux que vous soyez là, » dit un des membres de la famille qui se tenait du côté le plus éloigné du lit. Il était presque chauve, légèrement voûté, les mains jointes à la ceinture. Son visage était amène et bienveillant.
« Pensez donc ! » s’écria la femme à côté de lui, qui pouvait être son épouse. La veste de son jogging rouge était brodée d’un papillon. « Toutes les nuits, toutes les... »
À peine s’était-elle avancée d’un pas qu’elle recula de deux, une main sur la bouche. Le ventilateur poursuivait ses mouvements alternatifs.
« Il vous a reconnu », expliqua à voix basse la femme au fichu. Je sursautai. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point elle était proche de moi. « Il dort, pour le moment. »
« Bien sûr, nous ne pouvions pas savoir que vous alliez venir. » La femme en jogging regarda autour d’elle et aperçut une boîte de biscuits aux oignons sur une chaise. Son vieux mari posa une main sur son épaule, mais elle se dégagea et prit les biscuits pour me les tendre. « Tenez – prenez ça, au moins. »
« Je suis désolé », dis-je en anglais. « Vous devez me confondre avec quelqu’un d’autre. »
« Ne vous excusez pas. » L’autre femme avait ôté son fichu et le tordait entre ses mains. Elle s’arrêta. « Il n’y a pas de méprise. »
« Approchez-vous, » m’enjoignit-elle en me tirant par la manche. Elle ne pouvait savoir à quel point je détestais ça. Ici, quand je descendais du bus, les vieilles dames avaient la manie d’agripper mon bras d’une main, l’autre montrant leur sac à provisions, comme si j’étais le fils universel, alors qu’il aurait suffi qu’elles me demandent de les aider.
Je la repoussai. « Il n’y a rien que je puisse faire. »
La famille gardait les yeux baissés. La femme au fichu marcha lentement jusqu’au lit, et, saisissant la main de l’homme, commença à la tapoter avec douceur.
« Attendez, », dis-je.
L’homme sur le lit fronça les sourcils dans une grimace de douleur contenue, comme une tempête à l’approche. J’étais tout près de lui à présent, je pouvais voir que sa barbe de plusieurs jours, dans les plis de sa face, était grise. Son crâne, à travers sa chevelure clairsemée, semblait mince comme une coquille d’œuf. Un de ses sourcils était normal ; de l’autre émergeait un poil bizarrement long.
« Sais-tu où est ton père ? » me demanda la femme.
« Je l’ignore, » dis-je. « Je n’ai eu aucune nouvelle de lui depuis dix-huit ans.»
« Voici ton père, », dit-elle. « Il est mourant. »
Le fixant du regard, je ne mis pas sa parole en doute, seulement son injustice. J’avais vu des hommes vivant dans les rues plus âgés que celui qui gisait devant moi. Parfois, nous ne possédons et n’avons rien d’autre à offrir que notre désir. Quand elle mit la main de cet homme dans la mienne, je ne la retirai pas. La main n’était pas chaude et lourde, mais sèche et légère comme une feuille. Combien le peu que je savais alors me sembla dérisoire à côté de ce que je désirais le plus ; combien j’avais cheminé, reconnaissant et obéissant. Je passai mon pouce sur le dos de sa main, lisse et sans défaut.
C’est alors qu’il ouvrit les yeux.
C’était un sourire rayonnant de certitude. En cet instant, les années se brouillèrent, et je vis mon père : serein, sans ride, et terriblement familier. Il avait le visage d’un jeune homme sur le point de commettre, avec la plus extrême confiance, la plus grave erreur de sa vie.
« Non, » me raidis-je. « Je ne connais pas cet homme. »

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