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La main dans le sac

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Ligéria4992

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Elle est montée à la station Paris Est. J’étais installé dans la rame depuis Château-Landon, debout. Elle se tenait devant moi, le regard froid, sévère. À quelques centimètres la fragrance de son parfum pénétrait dans mes narines. L’odeur m’imprégnait. Je devinais la marque. La douceur de cette exhalaison contrastait avec son attitude dure, hautaine. Elle avait belle allure la nana, grande, cheveux auburn, aux poignets des bracelets de métal, deux pendentifs d’ambre accrochés aux lobes de ses oreilles, un collier d’améthyste au cou. J’imaginais Cléopâtre dans toute sa splendeur et sa supériorité naturelle.
La plupart des usagers la regardèrent curieusement. Amorphes par la moiteur, ils émergèrent de leur torpeur. Il faut dire que ce jour de juin la chaleur devenait suffocante. Chacun, chacune buvait qui de l’eau qui des sodas. Les éventails de sortie fournissaient un semblant d’air frais. Dégoulinantes de sueur des femmes agitaient ces derniers avec force. L’arrivée de la souris réveilla les présents. Pour une fois ils levèrent les yeux des Smartphones. Phénomènes rares aujourd’hui où les utilisateurs de ces appareils ne regardent plus autour d’eux. Tu peux même crever devant eux, la musique d’abord et les messages en priorité !
D’abord attirés par l’anatomie de la créature, ils sombrèrent très vite dans une sorte de malaise, de gêne. Il émanait de la fille une force, une aura indéfinissable et maléfique. Le virtuel des écrans s’effaçait devant une vision menaçante. Sur les visages se dessinaient l’incompréhension, l’interrogation, l’inquiétude.
J’eus brusquement l’impression d’être en présence de la fée que l’on appelle la Kandicha. Cette Carabosse du Maghreb attirait les colonisateurs. Elle tendait ses filets pour les anéantir au temps de l’occupation portugaise d’une partie du Maroc. J’ai toujours cru au monde parallèle. Cette fée machiavélique me fichait les jetons lorsque je lisais ses exploits.
Les attributs de ma Cléopâtre du métropolitain, m’apparaissaient tel un leurre. Envoûté par ses appas et son effluve, j’étais comme hypnotisé. Je n’étais pas le seul. Sur les visages des mâles ont pouvait lire et l’envie et la crainte.
Elle tenait en bandoulière un grand sac de lin sérigraphié au dessin d’un pays du Moyen-Orient. Ce qui m’affola fut l’une de ses mains enfoncées dans celui-ci. Elle cherchait quelque chose, tripotait le fond. Un vent d’appréhension monta en moi qui se transforma en peur, voire en psychose. Je n’étais pas le seul. Tout un chacun observait le geste de la fille, les yeux rivés sur le fourre-tout.
Dans la semaine qui venait de s’écouler, deux attentats secouèrent la capitale. L’un au couteau, l’autre avec arme à feu dans les transports parisiens.
La tension des habitants était palpable. J’ai même vu un abbé en soutane vérifier sous les sièges du métro si une bombe n’était pas cachée. Preuve qu’il ne semblait pas pressé d’aller au paradis, à moins qu’il n’y croie pas trop !
On se regardait, on s’épiait, on subodorait selon la tête d’autrui et justement ma voisine, plus précisément ma vis-à-vis me paraissait louche, dangereuse.
Je n’arrivai pas à définir son origine. Corps bronzé, habillé à l’européenne avec une jupe courte, svelte telle une sportive, cette femme apparaissait déterminée. Ses yeux froids, perçants me glacèrent d’effroi.
Sa main remontait lentement du sac. Le tissu formait des vagues ondulantes et menaçantes au fur et à mesure de la progression.
Elle avait trouvé l’objet de sa recherche. J’en étais sûr c’était une arme qu’elle s’apprêtait à saisir pour la braquer et tirer sur les gens. Le dernier attentat datait de trois jours. Un type d’origine magrébine avait d’un cartable sorti un pistolet mitrailleur. Il avait canardé à tout va. Des voyageurs du RER à Châtelet les Halles furent tués ou blessés. Des militaires de Vigipirate étaient intervenus rapidement et abattus l’individu. Cet acte revendiqué par Daech avait fait de nombreuses victimes et traumatisé la capitale.
J’étais devant, je serai le premier visé. Il me fallait agir. Impossible d’aller vers un autre endroit, la rame était bondée et des valises gênaient le passage dans l’allée. Soudain le train stoppa dans le tunnel quelques instants pour la régulation entendis-je du haut-parleur. Je n’en pouvais plus. J’espérais descendre à la prochaine station afin de fuir. La panique se faisait sentir étant donné le nombre de voyageurs qui venait de se lever afin d’évacuer la voiture.
Je n’ai pas l’étoffe d’un héros et le service militaire est loin. La manipulation des armes ne fut guère une réussite à l’époque. Il me fallait pourtant réagir. Des réminiscences ressurgissaient dans ma tête : une caserne, des fusils, des P.M. que nous devions désassembler et remonter à l’aveugle, des exercices de tir, un juteux qui gueulait : « connards de civils en tenue de combat vous ne serez jamais des soldats ». Il n’avait pas tort l’ancien d’Indochine et d’Algérie, aucune de nos balles ne daigna trouer les cibles ! Mais l’adjudant n’était pas là lui face à la terroriste. Il est vrai que devant la tronche du sous-officier, la peur aurait changé de camp. Je me souvenais de sa figure taillée à la serpe, un truc à la Frankenstein, style général Massu. Il puait de la gueule, nul besoin de gaz sarin pour éliminer l’ennemi, il suffisait qu’il l’ouvre !
À cette évocation je souris bêtement. La réalité me rattrapa. La fille m’observait. Elle n’aimait pas mon ironie. Ses yeux révolvers me fusillèrent. Sa main lentement remontait du sac. Sa poitrine pointait ses seins dont les tétins en érection semblaient deux mitrailleuses prêtent à commencer le feu. Mon sourire se figea. Je me sentais blêmir. À cet instant le train repartit. Je respirai. Dans quelques minutes, je sortirai du souterrain. Je fuirai. Peut-être préviendrai-je la police.
Le train stoppa à nouveau. Des gens déambulaient sur la voie ferrée nous informa le conducteur. Que fabriquaient ces individus dans le tunnel du métro ? Des complices de la femme ? Ça cogitait dur dans ma tête. Je me dis qu’elle ne tirera pas maintenant. Elle attendra l’arrêt en station et l’ouverture des portes afin de fuir une fois son forfait accompli. On se rassure comme on peut. Autour de moi le silence devenait oppressant malgré les respirations saccadées, nerveuses. Son regard me fixait sans expression si ce n’est sa froideur. Mon cœur s’emballait, non de concupiscence, car elle était mignonne, mais par une irrésistible montée d’angoisse devant un danger. Elle portait des baskets aux pieds comme pour mieux s’éloigner en courant. Je contemplais ses jambes nues bien musclées de sportive certainement. Elle n’était pas novice, avait dû subir un entrainement adéquat. Revenait-elle d’Afghanistan, de Syrie ? Une revenante ! L’idée jaillit ouvrant la bonde à l’imagination. Cette femme avait réussi à revenir en France sans se faire arrêter par la DGSI. Face à moi j’avais et j’en étais sûr une combattante de l’État islamique !
Tout s’expliquait : son aspect halé par le soleil du désert, son attitude hautaine de ceux qui se croient investis d’une mission divine. À cette pensée je me sentis défaillir. Mes jambes commençaient à frémir. Des images de violences défilèrent sur l’écran fictif de mon cerveau. Elle avait abandonné la burka afin de se fondre incognito dans la foule. Sa beauté représentait le meilleur des passeports.
Cette djihadiste avait surement massacré, torturé des civils innocents, combattu les armées de la Coalition à Raqqa. La radicalisée qui me toisait avait du sang sur les mains. Sa mission devait consister à semer la terreur dans le métro. Ma transpiration s’accentua.
Dans un éclair de lucidité ou de survie, ma peur se transforma en rejet. J’allais me battre. Déjà je sortais mes pognes des poches du pantalon. Je me voyais en héros, m’apprêtais à saisir ses pare-chocs, à triturer les bouts de ses seins pour la faire hurler de douleur et la faire tomber au sol. Ensuite je la délesterais de son arme, la tiendrais en respect jusqu’à la venue des forces de l’ordre.
Ma photo paraitra dans le Parisien du lendemain, questionné à la télé par cette présentatrice dont les jolies jambes me font bander dès que je l’aperçois, invité au palais de l’Élysée afin d’être félicité et honoré d’une médaille.
Le train repartit. Les randonneurs du sous-sol avaient quitté les lieux, semble-t-il.
J’étais prêt, mes poings à hauteur du torse. Dans quelques secondes j’agirais. Le train entrait en gare, s’arrêta, les portes furent ouvertes.
À l’instant où mes bras se détendaient, elle sortit la main du sac.
Ce fut comme si je venais de recevoir une balle en pleine poitrine. Chancelant, j’avisai une place. Je m’assis sur un strapontin disponible. Un peu sonné je mesurais ce à quoi j’avais échappé. Je reprenais mes esprits. Heureusement que je n’avais point mis à exécution mon projet. La fille aurait crié au secours. Les guignols dans la voiture redevenus courageux m’auraient sauté dessus, maitrisé. S’il y avait une ou deux féministes dans la rame, elles auraient hurlé au violeur, au sadique. Au commissariat j’aurai eu l’air fin devant les flics avec mes explications. Un brigadier, m’aurait traité de connard, de pervers, d’agité du ciboulot. Dans le Parisien j’entrevoyais le titre : « Un satyre dans le métro se jette sur les seins des passagères ». Adieu l’Élysée et la Légion d’honneur.
La propagande des journaleux obéissant aux politiques m’avait imprégné de son idéologie. Chaque personne un peu basanée devenant un ennemi potentiel. Le pouvoir nous dresse les uns contre les autres. J’avais sombré dans la démesure.
Je fixais ma terroriste présumée qui venait de s’assoir en face de moi. Sa jupe courte me laissait voir ses cuisses bronzées et galbées. Elle tenait, à la main, une bouteille d’eau piochée du sac qu’elle ouvrit et porta à sa bouche pour se désaltérer !
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