La main

il y a
3 min
121
lectures
34

Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui  [+]

Lorsque le pendule arrive à son point extrême, il connaît un instant d'arrêt avant de repartir dans le sens inverse. Cette fraction de seconde n'est pas un temps mort, c'est une pause vibrante, point de jonction de deux forces opposées, écartèlement infime avant de céder.
Telle était l'heure.
Dehors, sous la lumière blanche et la canicule, les cigales s'étaient tues, le mouvement de la nature semblait suspendu, attendant que le soleil relâche son étreinte sur la garrigue et laisse à nouveau les effluves circuler dans l'air, les herbes onduler entre les pierres blanches et les animaux aller et venir sous les broussailles.
Tel était l'homme.
Dans la pénombre de sa cabane, l'homme se tenait dans la même immobilité attentive que la nature, dans cet instant de tension quiète, attendant la délivrance. Seuls les va-et-vient de sa main sur la feuille au grain épais, et de son regard allant de la main en chair à la main en esquisse, parce que si légers, échappaient à la puissance de l'heure.
De la droite, il ébauchait évasivement au fusain la charpente de la gauche, qui reposait ouverte sur la table, avec ses phalanges et ses articulations noueuses. Prenant un crayon HB, il traça par-dessus l'esquisse vague un contour. La main était grande, légèrement calleuse et les doigts souples. La silhouette du pouce présentait son ongle de profil. Il s'y attarda. Le pouce a une importance particulière, lui, si mobile, si parfaitement agencé, donne à une main tout son caractère. À l'occasion, lui venait en tête une petite phrase : si j'ai vu la main, j'ai vu l'humain. Une certaine noblesse se dégageait de la courbe annonçant l'index. Ensuite, venait le dégradé des quatre doigts et le retour, par l'extérieur, de l'auriculaire jusqu'au poignet. Le renflement musclé à la base du pouce, le thénar, et en face celui prolongeant l'auriculaire, l'hypothénar, bordaient le creux de la paume qui était d'une nuance plus claire. De temps à autre, pour mieux voir son modèle, il fermait les paupières, regardant avec les yeux de l'esprit, analysant avec la raison de l'artiste. Dans la paume, les profondes lignes n'étaient pas tant des coups de crayon que la délimitation plus ou moins nette entre zones d'ombres et de lumière. Les plis de flexion, eux qui marquent les jointures des doigts, requéraient un jeu minutieux de perspectives et de profondeurs. Lorsque les formes furent fixées, il repassa chaque ligne d'un trait imperceptible, ajustant la netteté de l'ensemble. Il entama ensuite l'étape du volume, à coup de patientes hachures structurées. Puis avec une mine grasse, il entreprit d'ombrer, c'est-à-dire d'éclairer, puisqu'en dessin comme ailleurs l'ombre est le critère de la lumière.
Petit à petit, la main émergeait du papier. Elle prenait vie, semblant elle aussi avoir été immobilisée le temps de quelques coups de crayon, mais vibrante et prête à s'échapper dès que l'artiste relâcherait son emprise sur elle. Il traça enfin, avec un tremblement de l'âme, mais d'un poignet ferme, sur l'annulaire son alliance, donnant au métal ses reflets blancs et noirs, contraste de l'éclat de l'argent sur le mat de la peau.
Sa femme...
L'étreinte de l'heure s'était relâchée, une brise chaude agitait les herbes sèches, les cigales avaient repris leur chant, un couple de gros lézards verts s'arrêta dans l'entrebâillement de la porte avant de poursuivre son chemin. L'homme se leva et sortit sur le seuil de sa cabane. En contrebas s'étendait Marseille, à l'horizon la Méditerranée bleue. Porté par les souvenirs, l'homme avait un sourire dans les yeux et une larme dans le cœur. Sa femme... Emportée par un accident de voiture. Il se demandait parfois si une part de lui-même était mort avec elle, ou si une part d'elle était restée vivante en lui.
Il prit sa guitare et descendit la colline en sifflant. Il s'installa dans la rue où il avait ses habitudes, à l'ombre d'un mur pardessus lequel jaillissaient des gerbes de lauriers roses. De temps en temps, une grosse fleur tombait avec une chute mate, s'ajoutant au tapis de mollesse fushia qui couvrait déjà le trottoir. Il commença à chanter. Sa voix profonde évoquait le passé et la liberté. Dans la rue, passantes et passants, devant ses yeux, une seule passait et repassait. Lorsque le soleil se coucha, il alla acheter du pain et du fromage et remonta chez lui.
Sur la table, le dessin attendait. La main ouverte, qui s'était offerte à l'absente, et lui avait offert sans compter à une époque maintenant révolue, semblait sur le point de bouger. Il aurait aimé la dessiner, elle, la tirer hors de ses pensées, et la voir à nouveau évoluer là, devant lui, dans le cabanon, chassant la douleur languissante de son absence.
Il observa attentivement la main dessinée, songeant qu'il y manquait les empreintes digitales, signe distinctif s'il en est. L'empreinte, le propre de l'homme, et chaque empreinte propre à un homme. Qu'était un doigt sans son empreinte ? Il lui sembla soudain essentiel de compléter la main. Il saisit fébrilement le porte-mine et s'appliqua à tracer les lignes imperceptibles. Mais le dessin se brouillait à présent et perdait de sa plasticité. Il n'y arrivait pas.
Imperfection sur médiocrité, il aurait aimé reproduire avec sa mine l'idéal que sa pensée saisissait, mais une lourdeur entravait son geste, mais un voile, qui ne se laissait pas déchirer, brouillait sa vision. Comment retenir l'eau entre les doigts ? Comment fixer l'instant quand le temps s'écoule ? Comment se maintenir dans un présent qui s'efface et se renouvelle en permanence ? Rester debout, au point de jonction entre passé et futur ? Sa recherche douloureuse de l'absolu se heurtait à la résistance de la réalité.
Il finit par se lever, approcha le croquis d'une bougie et regarda la flamme consumer la feuille. Quelques cendres noires tombèrent doucement, résidus désuets de l'œuvre d'une journée. Instant vibrant. Il sentit sa femme l'effleurer. Elle chantait une mélopée douce qui évoquait l'avenir et la liberté. Avec une lenteur déchirante, pour ne pas faire vaciller la voix, il saisit sa guitare et se mit à en jouer. Il accompagnait la voix aimée. Les doigts caressaient les cordes. Les âmes s'enlaçaient. Les vibrations de l'instrument se dissolvaient dans la nuit, note après note, sans laisser d'autre trace qu'un souvenir. Lorsque vint l'aurore, il relâcha son étreinte, serein.
34
34

Un petit mot pour l'auteur ? 52 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Safia Salam
Safia Salam  Commentaire de l'auteur · il y a
Le deuil est notre compagnon dans la vie, la mort est notre destin. Certains partent avant d'avoir ouvert les yeux pour la première fois, d'autres alors que leurs yeux ne voient plus rien depuis longtemps. Vivons avec ces certitudes. Mais n'oublions pas que dans la douleur aussi peut résider une certaine forme de beauté.

Merci à Zutalor pour sa relecture patiente.

Image de Zutalor!
Zutalor! · il y a
C’est très gentil, mais tout le mérite vous revient car c’est vous qui avez fait tout le travail, et quel travail ! :)
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Quelle jolie plume Safia, soignée, précise mais surtout sensible. Touchée par la beauté de ce récit.
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Merci Isabelle.
Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
Bjr si tu a du temps merci de lire la saga du Corona mania lo ll
Image de RAC
RAC · il y a
L'art comme exutoire peut masquer les souffrances et faire naître des talents. L'apprécier est une qualité. Le comprendre, un talent également !
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Il y a une douceur qui stridule dans ce texte porté par des arpèges qui en dessine les contours.
Image de Arletyna
Arletyna · il y a
J'ai adoré. En empathie totale avec le cadre méditerranéen qu'on perçoit dès les premiers mots (mais peut-être ne suis-je pas objective car originaire de ces lieux-là :))).
Un texte très fort, sans pathos mais avec cette douleur de l'absence qui bat en sourdine. Et le travail créateur, le dessin comme une ode à l'absente ou une façon d'expulser la douleur. Vraiment très beau texte. Une écriture tenu et poétique à la fois. Merci. Ce n'est pas si souvent qu'on lit des textes de cette qualité sur Short.

Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Metci, c'est très gentil, mais je vous assure qu'il y a beaucoup d'excellents textes sur Short !
Tenez, je vous mets un lien d'un texte magnifique, fort et majestueux, et il me manque un adjectif approprié pour vous décrire l'œuvre correctement, que je viens de découvrir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-voyage-d-un-roi
Je vous le recommande très vivement.
A bientôt !

Image de A. Nardop
A. Nardop · il y a
J'aime la poésie de cette prière à une absente en cendres qui tombent ou en notes qui montent.
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Merci.
Image de Jeanne en B
Jeanne en B · il y a
Bien joué, beau texte
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Merci bien.
Image de A. Gobu
A. Gobu · il y a
Je suis venu j'ai lu je suis convaincu. Bravo.
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Je dis
Merci
C'est gentil
D'être passé par ici.

Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
C'est un beau texte sur la création artistique associée, et l'idée est originale, au deuil et à l'absence qui devient présence par la magie du dessin. Ce récit est à la fois nouvelle et essai, dans le sens où il décrit certaines étapes techniques du dessin avec les références aux ombres qui permettent de faire jaillir la lumière, et à l'anatomie de la main, incontournable, avec ses éminences thénar et hypothénar. Cette alliance de genres est tout à fait à mon goût, mais ne doit pas plaire à short ( apparemment, il n'a pas été sélectionné), qui préfère les textes que l'on range dans les petites cases. Si vous voulez prolonger l'idée de la main qui dessine, je vous propose la lecture de ma nouvelle / essai " Petit éloge du stylo à plume" où la main cette fois-ci écrit, avec plus ou moins de bonheur.
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Merci pour votre analyse. Je pense que vous connaissez bien l'anatomie, ca doit avoir fait partie de votre formation. Pour tout dire, j'ai beaucoup retravaillé ce passage, hésitant pour garder la complexité anatomique de la main sans en faire un manuel de médecine.
Je vous remercie également pour le conseil de lecture. Par principe je ne lis pas d'œuvres érotiques, mais j'ai lu quelques-uns de vos autres textes, que j'ai bien appréciés.
En effet, mon texte n'a pas été sélectionné, et c'est pourquoi j'étais curieuse du commentaire des lecteurs. Ce n'est pas bien grave, je suis contente de pouvoir publier en libre sur cette page, je sais que vous n'êtes pas toujours d'accord avec le fonctionnement ici, mais je n'ai ni la même expérience, ni les mêmes attentes que vous, alors je ne me trouve pas dérangée par la situation.

Vous aimerez aussi !