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Paris était gelé ce jour-là, personne ne sortait. La chaleur d’un foyer est plus attrayante que l’hiver glacial, mais je ne pouvais rester installé dans mon canapé. Le notaire que j’étais alors avait des obligations bien plus importantes que la neige, la tempête ou n’importe quelles intempéries. Il me fallait rejoindre ce bureau du sixième arrondissement. J’appréciais ce quartier qui me rappelait mes années d’étudiant si chères. De mon étude, située juste derrière Saint-Sulpice, on pouvait apercevoir les toits de la vieille église, et, plus loin, ses deux clochers qui ont la particularité de ne pas être similaires. Cependant ce bureau, qui au commencement me semblait fort agréable, devenait chaque jour plus lugubre et oppressant. J’avais toujours rêvé d’une autre vie, d’être un Russe ou un Irlandais, toutefois aucune de ces possibilités ne m’était accordées, ainsi je restais là, dans mon quotidien de Parisien, sans existence particulière. Parfois, j’écrivais quelques pages d’un roman que je ne finirai sûrement jamais. Tout me lassait, je voulais partir, m’enfuir à la campagne, dans ma Bretagne. Et ma vie parisienne ? Qu’en ferais-je ?
Je ne pouvais m’attendre à l’histoire qui allait m’arriver, elle me paraissait tellement improbable.
Le matin était gelé, mes pas avançaient d’eux-même vers mon travail. Je pensais à ce que la semaine me préparait, je n’y voyais rien de bien réconfortant. La rue Bonaparte était vide, pas même un cycliste ne passait, et les pauvres, habituellement assis là, n’étaient pas à leur place. Quelque chose du décor habituel avait changé, un arbre avait il bougé ? Impossible. Avançant progressivement, je scrutais chaque détail. Une vitre était ouverte… mais ce n’était pas cela. Une pierre était teinte en rouge, assurément par des fêtards ivres, toujours rien. Soudain mon regard heurta autre chose, ma tête se tourna, et enfin je pu voir ce qui me dérangeait ; la statue au pied de l’Institut hongrois respirait, les yeux grands ouverts, d’un bleu percutant. Je restais un instant interdit, ne pouvant même plus bouger les lèvres ; son regard captivait le mien. « Quelle beauté incomparable », pensais-je alors. Quelle étrange pensée quand on voit une statue bouger pour la première fois. Mais les pensées arrivent dans un sens précis que l’on ne choisit pas.
Elle paraissait si paisible sur son banc, à respirer calmement, son chapeau posé de travers sur la tête. Elle avait une attitude estivale, ses pieds dénudés, un simple petit tissu lui serrant la cheville, rappelant des origines bohémiennes. Mais son regard était celui d’une belle hongroise, douce et délicate. On sentait cependant en elle une force vigoureuse, une puissance dans sa carrure. Elle était comme invisible auprès de tant de personnes qui passaient devant elle sans même lui jeter un regard, pourtant elle ne se rebellait pas et continuait à respirer, les yeux bleu grands ouverts.
Je dus rester longtemps à la regarder car le soleil montait déjà dans le ciel et la rue était plus fréquentée. Je décidais enfin de la rejoindre et de m’installer sur le banc à côté d’elle. Des odeurs de prairie se dégageaient de son corps, sa robe s’arrêtait au milieu des cuisses et sentait la lavande. Elle réchauffait les alentours, on eut dit que ce banc restait en été indéfiniment.
« Pourquoi t’es-tu réveillée aujourd’hui ? » Enfin je lui adressais les premiers mots, mais ils restèrent sans réponse. « Comment t’appelles-tu ? » Toujours un silence. Elle ne parlerait donc pas. Après tout ses yeux remplaçaient à merveille sa voix. Son souffle continuait sans cesse, régulier et de la même intensité. « Je m’appelle Childéric, j’habite le quinzième arrondissement. » Je parlais dans le vide. Un groupe de Polonais en face me regardait étrangement. Ils attendaient leur bus. Peut-être voyaient ils aussi la Magyare.
C’était ainsi que j’avais décidé de la nommer. Il n’y avait aucun autre nom possible.
Une heure passa au moins avant que je décide d’aller travailler. Comme je me levais, elle se leva aussi. Surpris, je reculais de deux pas en arrière. Debout, toute la force de sa beauté se réveillait. Nous nous regardâmes longtemps, sans toujours échanger aucun mot. Ses yeux brillaient de mille feux. Mon cœur battait plus vite, j’allais avancer pour lui prendre la main, mais elle se tourna et se mit à marcher. Je la suivis, étourdi, titubant. Souvent elle se retournait pour constater que j’étais là : pouvais-je aller ailleurs ? Elle était devenue, en une seconde, obsessionnelle dans ma tête, tout se rapportait à elle. Son cou, caché par des cheveux blonds, apparaissait parfois, si attirant. Je la suivais encore quand Saint-Sulpice se dressa devant nous, et avec cette église, le doute. Devais-je y aller ? Devais-je travailler ? Je ne savais pas, je n’y croyais plus. Je voulais de la passion, de la souffrance, de l’amour, du bonheur, et mon quotidien ne m’offrait rien de vivant. J’avais envie d’aimer, et elle m’en donnait l’occasion. Voyant que je ne la suivais plus, elle vint me chercher. Ses pieds nus sur le sol glacial semblaient rebondir, sautiller, le froid ne la touchait pas. Elle me prit la main et nous continuâmes notre course. Elle était comme une enfant qui découvre une nouvelle ville, elle regardait, scrutait tout, restant longtemps devant chaque boutique. Je n’osais la presser, nous avions notre temps. Cependant elle ne désirait aucun des produits, pas même une robe devant laquelle elle était restée un quart d’heure. Je la suivais, sans dire un mot et sans cesser de la regarder. Je n’arrivais plus à voir son visage à cause du chapeau qui descendait trop.
Nous rentrâmes dans différents magasins, toutefois les vendeurs ne semblaient pas nous voir et agissaient comme si nous n’étions pas là. Je fus étonné d’un tel comportement. La Magyare commença à s’agiter un peu, à sauter dans tout les sens. Elle semblait si heureuse que je désirais ne pas l’interrompre.
Nous remontâmes toute la rue Bonaparte pendant la matinée. La Magyare s’excitait, souriait, mais ne riait pas, peut-être était-elle muette ! Je ne le savais pas. Je me mettais alors à rire de ses singeries, un rire soulageant, profond. Midi venait de sonner aux églises des alentours, et au loin nous pûmes apercevoir le fleuve. Il y avait déjà plus de touristes dans ce coin de ville et la Magyare se calma. Elle se rapprocha de moi, si bien que nous n’étions qu’à quelques centimètres. Mais la faim me tiraillait le ventre. « As-tu faim ? » Je ne lui avais pas parlé depuis des heures, et comme à son habitude elle ne répondit pas. Je m’arrêtai donc devant une sandwicherie. Le restaurateur me regarda longuement. Mais alors que je lui disais ce dont j’avais envie, il passa sur le côté et servit un autre client. Je lui demandais encore et encore, mais rien, il ne m’entendait pas, ni personne d’ailleurs. Je pris alors un sandwich proposé, lui donnais le montant et partis rejoindre la Magyare. Tournant la tête de droite à gauche, je ne la voyais pas. Je me mis alors à m’inquiéter, elle avait disparu. M’aurait-elle abandonné ? Non, non, cela était impensable.
Ma main se trouva subitement écrasée par une autre, celle de la Magyare. Elle se tenait devant moi, souriante. Elle se tenait comme si elle s’était toujours tenue là. Je la regardais, la bouche ouverte, les yeux surpris, elle était revenue de nulle part.
Arrivés au bout de la rue, nous prîmes le quai Malaquais puis le quai Conti. Là, la Magyare s’arrêta, chercha à droite puis à gauche quelque chose. Me prenant la main, elle nous emmena sur un banc à l’ombre d’un arbre et je pus manger. Paris était étonnement calme, le froid ne m’attaquait plus et les arbres semblaient reverdir. Le printemps était là. Un homme nous marcha sur les pieds et passa sans s’excuser. « Étrange journée », dis-je. « Childéric, c’est ton nom, n’est ce pas ? » dit elle enfin. – « Oui c’est mon nom, quel est le tien ? » Son unique réponse fut un sourire. Je me concentrais alors sur sa voix. Quelle belle voix elle avait, j’aurais aimé qu’elle chante, j’aurais aimé qu’elle parle. Mais rien qu’un sourire. Nous nous levâmes alors, l’air était doux, le soleil brillait dans le ciel. Nous longeâmes la Seine, ma main souvent hésita à se nicher dans la sienne, toutefois jamais elle n’osa. Mes doigts étaient assurément trop durs pour ceux de la Magyare. Nous marchions l’un à côté de l’autre, le fleuve nous envoyant ses reflets. J’aimais cette balade silencieuse, elle me rappelait mon enfance. Mes parents aimaient aussi la faire, le samedi après-midi, après un bon repas au restaurant.
Soudain la Magyare prit le pont de l’Archevêché sur notre gauche et alla trouver un siège dans le jardin derrière Notre-Dame. Elle regardait la splendide cathédrale. « J’aime ce Paris, dis-je enfin, ce Paris loin du quotidien, loin de la routine. J’aurais aimé vivre une vie sans routine, je n’ai pas pu, personne ne le peut, à vrai dire. » Je ne sais pourquoi je lui racontais cela, en ce moment. Il fallait bien que je le dise un jour à quelqu’un, j’avais alors la chance de parler à une statue qui naturellement ne pouvait répéter ce que je disais.
La beauté de Paris ne m’avait jamais autant étonné. J’avais de la chance de vivre dans cette ville.
La Magyare se mit à pleurer, et à cause du vent qui passait, ses larmes tombaient sur mes mains. Ses yeux étaient si beaux quand ils pleuraient, j’aurai voulu la serrer dans mes bras, la consoler, rien ne me venait, hormis l’envie de lui dire que je l’aimais, que s’il fallait vivre une vie de silence avec elle, je la vivrais à merveille. J’allais tout lui raconter quand soudain elle se leva. Il était temps de partir. Nous prîmes alors le quai aux Fleurs, je ne l’avais jamais vu aussi vide, pas une personne ne traînait, pas un couple n’attachait de cadenas aux barrières. Le vide glaciale revenait tandis que le soleil avait disparu derrière des nuages. Au pont d’Arcole, elle prit à gauche. Elle marchait lentement derrière, et je l’avais depuis longtemps doublée. Quand soudain je n’entendis plus le petit bruit de ses pieds nus sur le macadam. Me retournant je la vis adossée à une barrière, elle ne pleurait pas, ne souriait plus. Je la rejoignis, elle était tout froide, tremblait presque. « Pourquoi t’arrêter ? – Tiens bon Childéric, réveille toi. – Me réveiller ? Je suis déjà réveillé ! Je ne comprends pas ce qui ce passe, mais voilà je t’aime, j’ai envie de toi, de vivre ! » Un sourire, comme toujours, fit office de réponse. Elle m’embrassa, je tombais sur un des bancs du pont, elle retira son chapeau et toute sa chevelure se déroula. Elle était si belle ! Puis, se dressant sur le rebord, plongea dans le fleuve. Il l’engouffra, la jeta dans ses entrailles, elle ne remonta pas à la surface. Elle venait de mourir.

« Réveille toi Childéric ! Reviens nous ! – Revenir d’où ? – De la mort. – Je ne suis pas mort, elle est morte. – Qui ? – Elle... mais où suis je ? – À l’hôpital. – Pourquoi ? – Tu as eu un accident en allant travailler, rue Bonaparte, un camion t’a percuté. Par chance tu n’as pas été tué, mais le camion a fini sa course dans une statue de la rue. – Quelle statue ? – Je ne sais plus, je crois que c’est celle de l’Institut hongrois. – Elle est donc vraiment morte. – Qui ? – La Magyare. »
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