La machine

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Quand est-ce que l'on m'a appris, que rien n'est possible ? Que les choses sont telles qu'elles sont, que ce n'est pas parfait, mais qu'on s'en contente. La machine avance, roue libre sans contrôle. Que reste t-il ? Suivre le mouvement, ou bien rester dans son sillage, cassé, abandonné. C'est un fait, c'est comme ça. On dit changement, parfois, mais on le dit comme ça. C'est rêver. Oh, pas de grands changements, juste quelques bricoles dans la machine, pour rendre les jours un peu plus confortables. Rien d’extravagant, gardons les pieds sur terre. On sait bien que les choses sont comme ça, et puis voilà.

Alors je ne crois pas que l'on me l'ai appris, que rien n'est possible. Que les choses sont telles qu'elles sont. Qu'elles ne changeront pas. Du moins, pas volontairement. Simplement tout le monde le croit, le sait. Alors on ne se pose jamais la question. C'est comme ça.
Plus jeune, j'ai un peu cru, comme beaucoup d'autres. Mais c'est le soleil de la jeunesse qui parle, le corps qui rêve de gloire. Alors j'ai grandit, et comme beaucoup d'autres je me suis adapté, je suis le mouvement de la machine, et je tourne avec elle, peut être jusqu'à l'abîme. Oh, bien sûr, je n'ai pas oublié les folles idées de ma jeunesse. Certains l'ont fait, mais d'autres non. Elles sont peut être édulcorées parfois, mais c'est ce qu'on appelle la sagesse. J'ai même poli certaines de ces idées, les ai affinées et enrichies de vocabulaire savant, pour les ressortir en bonne compagnie. Je peux même m'enflammer en les déclamant. Des idées qui échauffent mon cœur quand mon corps et mon esprit peinent à suivre la cadence démente imposée par la machine. Mais des idées creuses, rien d'autre que des histoires qu'on imagine en plongeant dans son sommeil.

On sait que la machine n'est pas bonne. Un jour, on lit un vieux livre, pas si vieux, mais écrit quand les choses étaient possibles, quand la machine subissait des modification, qu'elle changeait pour beaucoup de gens. Un vieux livre qui imagine une société future, un monde dans lequel on ne voudrait pas vivre. Un univers froid, horrifique, dans lequel chaque chaque chose est vue, chaque plaisir est puni, chaque pensée est dictée. ça fait peur, on se dit que notre machine peut devenir comme ça, qu'il va falloir être vigilants, même si on ne peut pas faire grand chose. Puis on oublie le vieux bouquin. Il y en a d'autres. Beaucoup d'autres, des moins vieux, des plus gais. Des qui sont plus faciles, qui demandent moins d'effort, qui procurent du plaisir. Le vieux livre ne procurait pas de plaisir, il glaçait le sang et asséchait la bouche, crispait la mâchoire et assombrissait l'esprit.

Mais voyons ! Il n'y a pas que les bouquins, il y a aussi tous les autres divertissements ! Pour voir la machine, ou elle va et ce qu'il s'y passe, quoi de mieux que la télé ? S'informer, pour se donner l'illusion de contrôler un peu ce qu'il se passe. Et surtout, s'informer sans peine, tout est si simple ! Mais tout ne va pas très bien dans la machine, et on nous le montre bien. Heureusement c'est souvent ailleurs, loin. Comme si les drames se dégradaient à l'approche de nos frontières, s'effilochaient pour ne devenir que des faits divers. Et, pour oublier les autres peines de la machine, il y a le reste de la télé. Penser à autre chose, ça a du bon. ça allège le quotidien, et puis on rigole bien avec ces cons de la télé. Avant, il y avait l'alcool pour d'étourdir, maintenant la télé suffit.

Et puis de temps en temps, on peut changer les choses. On peut choisir quelle direction va prendre la machine. Ce que je n'ai jamais vraiment compris, puisque on nous dit que le machine est lancée, qu'elle roule trop vite et qu'on ne sait pas l'arrêter ou la faire tourner. Mais on peut choisir, et certains disent qu'ils veulent tout changer, qu'on va carrément péter la machine, et, plus ou moins, qu'on verra après. Ceux là font généralement peur, et n'emportent peu d'autres voix que celles des jeunes candides. D'autres veulent contrôler la machine, la dresser, la faire ployer sous son contrôle et la maîtriser à coup de triques. Ceux ci font parfois moins peur que les premiers. Et puis ils y a ceux qui s'arrogent la voix de la raison et de la morale. Ils reconnaissent à demi mots qu'ils sont impuissants mais proposent d'accompagner en douceur le mouvement de la machine, sans d'autre raison que le bon sens de l'inertie. Ce sont eux qui font office de dirigeants.

Mais un jour on repense au vieux livre. On se dit que la fadeur de notre vie est proche de celle du personnage. Que notre monde n'est pas loin du sien. Qu'il n'en est qu'une simple exagération. Une caricature qui met en exergue les vices de la machine, mais aussi nous laisse entrevoir certaines de ses ficelles.
Puis on se dit : "mais la machine n'est pas un monstre ! elle n'a pas de volonté propre, comment pourrait elle courir à veau l'eau, sans contrôle possible ? Cette machine, c'est nous qui l'avons créée, peut être inconsciemment, mais elle est nous et nous représente ! c'est ce que nous faisons qui détermine la direction qu'elle prend, alors comment se fait il que nous nous croyons impuissants ? "
Si la machine ne nous convient pas, devons nous nous y adapter ? Est ce à la main de l'ouvrier de s'adapter à l'outil qu'on lui fournit ou bien l'inverse ?
Et une question vicieuse tapie jusqu'ici dans l'ombre fait alors surface : "suis-je libre ?" Est-ce que je me lève tout les matins par choix, est ce mon libre arbitre qui me pousse à travailler pour des peccadilles ? Ai-je vraiment eu le choix de ma vie ? Un choix bien sûr, mais entre combien de possibilités différentes ? Qu'ais-je fait d'autre de ma vie que de m'adapter à cette machine toujours plus vorace, toujours plus exigeante ? Comment ne puis-je pas vivre ma pauvre existence comme je l'entends ?
Mais saurais-je quoi faire de ce choix ? à aucun moment de ma vie je n'y ai réfléchit, à aucun moment je n'ai envisagé la vie sans le poids de la machine, aussi n'ai-je pas conscience de mes propres envies.

Mais baste ! Il est temps pour moi de vivre justement ! De me rincer le visage au soleil, boire aux torrents glacés, courir, crier, danser chanter rire ! Vivre ! Non pas travailler mais faire, faire ce dont j'ai besoin, faire des céréales, faire du pain, mais plus travailler ! Moins encore pour quémander un salaire.

Alors je saute de la machine en marche, je ne serai pas un de ses laissés pour compte, un qu'elle a trop usé et jeté, souillé et brisé, je me mettrai simplement hors de son chemin, tracerai mon propre sillon en quête de mon bonheur. Et peut être qu'un autre enfant de la machine me rejoindra un jour, puis d'autres encore. Et nous construirons quelque chose nous aussi, puisque nous serons plusieurs. Et cette chose nous ressemblera, ce ne sera pas une machine mais un arbre, un arbre plein de sève, aux racines profondes et noueuses, un arbre indéracinable qui atteindra lentement les nuages.

Et, dans l'ombre du frêne, la machine devra périr.
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