La loyauté selon Mathieu

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Voici quelques nouvelles qui ont toutes été primées à des concours... Je vis dans l'Ouest de la France, en pleine campagne. J'étais enseignante spécialisée jusqu'à un passé récent. Et  [+]

LA LOYAUTE SELON MATTHIEU



Château de Vaucoeur, au premier jour de l’automne, an de grâce 1201

Ce jour-là, on avait festoyé comme jamais dans la grande salle du château. Poulardes grasses, cochon de lait, perdrix, faisans et chevreuil de nos récentes chasses. Et on avait bu, beaucoup bu, même. Si bien que, vers la fin de la vesprée, l’esprit embrumé par les vapeurs du vin, le cœur chaviré par les paroles d’amour courtois des ménestrels qui avaient chanté durant cette franche repue, j’ai résolu subitement de conclure un accord avec le Baron d’Aiguillère, mon ennemi de toujours. Certes, pensai-je alors, nous nous querellons de longue date, à propos d’une forêt de chênes et d’une carrière de marbre dont nous revendiquons tous deux la propriété, mais nous avons tout intérêt à nous réconcilier, attendu que le jeune Duc de Choussy nous menace tous deux de son ambition. C’est pourquoi, toutes affaires cessantes, j’ai dépêché mes plus fidèles chevaliers, Simon et Matthieu chez le Baron, mon ennemi, avec un seul mandement: sceller une alliance entre nous contre la Maison de Choussy. En les voyant quitter la salle, la démarche vacillante, la langue embarrassée et s’esclaffant bruyamment sans raison, j’aurais du comprendre qu’ils n’étaient pas en état d’accomplir une mission aussi délicate. Mais mon jugement était altéré par les brumes de l’alcool et aucune crainte ne m’a poussé à les retenir
Le lendemain, seul Matthieu est revenu, sans armes, la mine défaite, le regard bas. En arrivant au château d’Aiguillère, ils avaient été chapelés et cinglés comme des maroufles de bas étage. Personne n’avait voulu croire qu’ils venaient en amis. Dans le combat qu’ils avaient du livrer, le vaillant Simon avait perdu la vie. On avait laissé partir Matthieu à condition qu’il me délivre un message. Le Baron d’Aiguillère, qui s’estimait offensé, exigeait une rançon en échange de la restitution du corps et de la monture de Simon. Je me maudis moi-même de mon inconséquence. L’idée de cette coalition, maintenant que j’avais recouvré mes esprits, me semblait stupide. Comment aurait-on pu les accueillir autrement, après toutes ces années de fourberies, de discorde ? Il me parut que je n’avais pas d’autre choix que d’obtempérer. Je fis appeler mon clerc qui écrivit, sous ma dictée, au Baron d’Aiguillère une lettre acquiesçant à sa demande de rançon et lui faisant part de mon désir sincère de conclure une trêve dans nos hostilités. Je renvoyai Matthieu porter la réponse et une cassette contenant la somme demandée.
Mon fidèle chevalier reparut à la nuit tombante. Il chevauchait au pas, tirant derrière lui la monture de Simon, sur laquelle gisait son corps sans vie. Le Baron d’Aiguillère avait accepté la rançon, consentait à oublier l’affront et feignit de croire à notre bonne foi. Quant à la coalition contre le Duc de Choussy, il n’en fut même pas question.
Bientôt, Matthieu, qui ne se remettait pas du trépas de son compagnon, me demanda l’autorisation de quitter mon service pour partir en Terre Sainte, afin de libérer le tombeau du Christ, aux mains des Infidèles. Je lui fis, de bonne amitié, cadeau du destrier de Simon. Et, la mort dans l’âme, je lui dis adieu.
Ainsi, par ma coupable maladresse, par la faute de mon amour incontrôlable du vin, je perdis, en quelques jours, de mes gens les deux plus fidèles.
Que Dieu vienne en aide à Matthieu et me pardonne ma faiblesse !


Château d’Aiguillère, le troisième jour de l’automne, an de grâce 1201

Lorsque Matthieu, ce chevalier de la maison de Vaucoeur, se présenta au Château d’Aiguillère, il fut reçu avec méfiance. Il voulait parler au Baron de toute urgence. Entouré de mes gens, prêts à intervenir à la moindre alerte, j’acceptai de le recevoir. Matthieu venait, disait-il, m’avertir d’un danger imminent : un des hommes de Vaucoeur, un chevalier du nom de Simon, était chargé de m’assassiner. Il avait prévu d’agir dans la Chapelle Ste Claire dès le lendemain. Il était de notoriété publique que j’allais m’y recueillir chaque matin, au jour levant, sur la tombe de ma défunte épouse. Lorsque je l’interrogeai sur ce qui le poussait à trahir son camp, Matthieu répondit que l’argent nécessaire à l’achat d’un équipement nouveau de chevalier, serait le prix de sa trahison, car il voulait partir en Croisade. Comme on doutait de sa franchise, on l’enferma dans une geôle. On l’en tira le lendemain car il avait dit vrai. Au petit matin, un homme de la maison Vaucoeur se tenait en embuscade derrière un pilier de la Chapelle Ste Claire. Un de mes écuyers, le plus hardi, le plus vaillant, s’en est approché sans un bruit et l’homme a été occis, proprement, d’un coup de dague porté par le dos jusque dans le cœur. Il est tombé sans un cri.
On jeta donc aux pieds de Matthieu, le grippeminaud, le traître, une bourse pleine.
- Emporte le corps de ce chien et fais-en ce que tu veux ! On a trouvé son cheval dans le bois, prends-le aussi. Il te sera utile pour partir en Terre Sainte chasser les Infidèles. Ton vieux destrier ne te portera pas si loin. Disparais à jamais de notre vue, misérable, on ne goûte point les félons ici !lui criai-je avant de le faire chasser sans ménagement.
Il n’est jamais revenu. Au château de Vaucoeur, on a du se repentir de cette stupide attaque. Il n’était pas temps de nous quereller : le Duc de Choussy nous cherchait noise et il aurait été plus fin de se réconcilier pour lutter ensemble contre lui. Mordiable, ceux de Vaucoeur, ces sottards de petits nobles, n’ont pas le sens de la gouvernance...


A Constantinople, quelques jours après le terrible saccage de la ville, le 25 avril 1204, on trouva cette lettre sur le corps d’un croisé qui venait de succomber à ses blessures:
J’ai nom Matthieu, chevalier de la Maison de Vaucoeur en royaume de France. Moult péchés malementent ma conscience. Maintenant, je sais que la Camarde va me prendre et je supplie ceux qui ont trouvé ma dépouille de me faire donner les sacrements afin que mon âme puisse espérer gagner le Saint Paradis de Notre Seigneur.
Au premier jour de l’automne de l’an de grâce 1201, nous avons fait force ripailles en notre château de Vaucoeur. Nous avons bien bu aussi. Et j’ai fort prisé le vin d’issue, un hypocras rouge sucré au miel et parfumé à la cannelle de savante façon. Nous n’avions plus notre entendement. C’est là que le Comte de Vaucoeur nous a mandé, mon compagnon Simon et moi, pour une mission étrange. Il voulait sceller une alliance avec son ennemi de toujours, le Baron d’Aiguillère, afin de se liguer contre le Duc de Choussy, un jeune héritier aux dents longues qui nous menaçaient tous. Simon et moi sommes sortis du château en nous esbaudissant comme deux jouvenceaux qui venaient d’entendre d’amusantes fariboles. Le Baron d’Aiguillère était la cible de toutes nos offensives depuis des lustres, comment aller le trouver pour lui proposer de nous entendre avec lui ? Cependant, les ordres sont les ordres et nous étions dans l’embarras. J’étais d’avis d’attendre le lendemain que le Comte ait cuvé son vin pour lui demander s’il était toujours disposé à pactiser avec son ennemi d’autrefois. Mais Simon pensait, lui, qu’en serviteurs loyaux, nous devions obéir sur le champ. Nous avons commencé à nous quereller tous les deux, ce qui n’était, je le jure, jamais arrivé.
- Ventre-Dieu ! Te souviens-tu, d’avoir prêté serment lors de ton adoubement, homme sans foi ? me cria Simon en brandissant son épée au-dessus de ma tête, comme au jour où je fus fait chevalier.
Ses yeux flamboyaient de colère, il était, comme moi, lesté de gibier en sauce et embarrassé de vin lourd. Il me fit peur. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir, j’ai sorti vivement ma dague de son fourreau et je lui ai plantée dans le corps. Il a eu l’air infiniment surpris et il s’est écroulé sur moi, il était mort. La lucidité m’est revenue en un instant. Je l’ai chargé sur son destrier, une bête superbe qu’il venait d’acquérir et je l’ai conduit à la Chapelle Ste Claire. Il m’était venu l’idée d’une ignoble fourberie. Mais mon déportement ne me laissait plus le choix.
J’ai installé le corps de Simon derrière un pilier de la chapelle. Il semblait en embuscade, on ne pouvait deviner, dans la pénombre qu’il était déjà mort. Je me suis ensuite rendu chez le Baron d’Aiguillère à qui j’ai raconté une fable selon laquelle les gens de Vaucoeur en voulaient à sa vie et qu’il était prévu de l’assassiner à la chapelle le lendemain. C’était, en effet, plus plausible que cette histoire de coalition contre le Duc de Choussy. J’ai exigé une bourse pleine d’écus pour prix de ce secret. On m’a gardé une nuit au cachot. Le lendemain, un écuyer a cru tuer Simon et j’ai pu repartir avec son corps et son cheval. Et la bourse pleine d’écus, bien sûr.
Il ne me restait plus qu’à rentrer au château de Vaucoeur, consacrer ma félonie par un mensonge hideux : faire croire à une demande de rançon pour le cadavre de Simon et, en échange d’une cassette pleine d’écus revenir livrer sa dépouille. Le Comte de Vaucoeur était un seigneur à l’âme droite et pure. Il ne lui vint pas à l’esprit que je pus le tromper et il me fit même cadeau du cheval de celui que je venais, par malheur, de mortir.
J’avais ouï dire que Thibaud de Champagne s’armait pour la Croisade, j’ai décidé de partir en Terre Sainte pour racheter mes péchés. Nous nous sommes arrêtés à Zara puis à Constantinople où j’ai passé au fil de l’épée plus d’Infidèles que je ne saurais dire, j’ai pillé, violé et occis dans une coupable jouissance jusqu’à ce qu’une femme, que je tentais de prendre par la force, me plante un couteau dans la panse... Ainsi je vais comparaître devant l’Eternel, je devine, au seuil de la mort, que ces croisades sont une faute inexcusable et je crois que ma vie est une suite de fautes inexcusables. Je crains de brûler pour toujours dans les flammes de l’enfer. Car il est dit simplement dans la Bible « Tu ne tueras point ». Et Dieu, dans sa sagesse, n’a assorti cet ordre d’aucune restriction.
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