La Loop de Lucienne

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Toutes les aventures que j'ai lues m’ont poussée vers l’écriture. Impossible d’oublier les premières pages où étaient griffonnées mes histoires. L’époque du crayon à papier et des ... [+]

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Inspiration profonde face à la porte. Une dernière seconde pour parfaire mon sourire avant de frapper. Trois coups secs.
— Entrez...
C'est à peine un râle, j'y lis tout l'épuisement et la monotonie d'une vie.
— Bonjour Lucienne !
Malgré mon masque j'accentue mon rictus. Après un an à le porter, j'ai bien compris que les expressions se voient dans les yeux. Lorsque je souris à l'excès, de petites ridules apparaissent sur le bord de mes yeux.
Sur son lit, Lucienne se redresse avec peine. Visage décharné et pâle, tacheté de quelques marques brunes, sa peau y est si fine et parcheminée que je vois tous les os de son visage. Ses pommettes ressortent et marquent encore plus l'absence de joues. À travers la chemise d'hôpital, ses clavicules sont des barres qui transpercent son torse minuscule. Avec son 1m40 et ses 32 kg, il ne reste plus grand-chose de Lucienne. Elle est comme éteinte. Ses yeux bruns, voilés par la cataracte, se posent sur moi sans me regarder. Aucune émotion ne traverse son visage.
— Je suis votre kiné Lucienne !
Je parle fort pour attirer son attention vers moi.
— Que diriez-vous de faire un tour ?
Je suis déjà vers son armoire avant qu'elle ne réponde. Tradition oblige, j'attrape la petite robe noire.
— Je n'ai rien à me mettre, finit-elle par dire de sa voix rauque, que je pourrais presque décrire comme sèche.
— Mais si, regardez-moi cette petite robe. Je suis sûre qu'elle vous va bien !
— Oh... c'est plus de mon âge.
— Ce n'est pas parce qu'on a 87 ans qu'on n'a pas le droit d'être élégante, je contre.
Premier sourire timide de Lucienne.
Chaque mouvement pour se changer lui tire une plainte douloureuse. Son corps est marqué par la vieillesse et la malnutrition. Sans dents : difficile d'apprécier les repas. La charpie poisseuse servie matin, midi et soir ne met pas en appétit.
— Mais pourquoi j'ai si mal à ma jambe, me demande-t-elle lorsque l'on met ses chaussures.
— Vous avez été opérée Lucienne, c'est pour ça.
Je me prépare à la lente répétition qui va se mettre en place au court de la séance.
— Opérée, répète-t-elle en s'humectant les lèvres. Mais pourquoi ?
— Vous êtes tombée et vous avez cassé l'os de la cuisse.
— Ils ont dû bien me rater...
— C'est encore récent, c'est normal que vous ayez mal.
On se met debout, marche quelques pas avec le déambulateur. Lucienne a l'air morne, elle fixe ses pieds en mâchouillant. J'utilise ma carte maîtresse :
— Et si on mettait un petit peu de musique Lucienne ? Je suis sûre que vous adorez Chuck Berry.
Elle s'est arrêtée de piétiner et tourne son regard vers moi, ses yeux pétillent et un petit sourire en coin brise sa grimace. Je n'ai pas besoin de chercher longtemps dans mon application, Johnny B Groode est dans mes pistes récentes.
- Bien sûr, je dansais le rock ! s'exclama-t-elle avec joie.
— Du rock acrobatique, j'en suis sûre !
Éclat de rire. Ou de voix. Impossible de le décrire avec exactitude. C'est comme un aboiement ou un croassement, mais il respire la joie. J'ai l'impression de tricher. Lucienne est là depuis quatre semaines, je la vois tous les jours. Ce doit-être notre 21e séance, peut-être plus, ensembles. Et nos discussions sont toujours les mêmes. C'est comme un jour sans fin, mais cette fois c'est une séance sans fin, pour laquelle je me suis rodée.
J'ai l'impression de profiter de son Alzheimer et en même temps c'est mon moyen le plus efficace pour la faire rire. Elle parle avec passion, son regard brûle de ses quelques souvenirs, parfois rouillés. C'est souvent toujours les mêmes. Le reste est flou dans sa mémoire sauf pour ces quelques éléments marquants qu'elle me raconte à chaque fois.
— Et donc Claude mon partenaire me laissait tomber si je faisais une faute, reprend-elle.
Je ne pose plus de question, car je sais où cela va nous mener. J'aurais aimé trouver le bon cheminement de pensée qui nous évite d'arriver jusque là, mais pour l'instant je n'ai pas réussi.
— C'était le premier Claude de ma vie. Le deuxième c'est mon mari.
Léger assombrissement de Lucienne, nous sommes arrivées dans le jardin.
— Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu, Claude.
— Vous savez, avec le Covid c'est plus compliqué, dis-je d'une voix que je veux douce. Il y a un virus dehors qui fait qu'ici, nous sommes obligés de limiter les visites. Pour que vous ne soyez pas malade. Mais il vous appellera peut-être.
Claude n'appellera pas. Il est mort. Depuis 5 ans au moins. Je l'ai appris à notre troisième séance. Lorsque je l'ai rappelé à Lucienne, elle a pleuré dans mes bras. Depuis, je fuis le sujet ou préfère mentir, car pour elle, c'est une nouvelle découverte et la peine est toujours aussi grande.
— Je vous aime bien, vous, dit-elle.
Une pointe de honte perce mon corps face à ma mise en scène. Ai-je vraiment raison de faire ça ?
Son sourire me répond par l'affirmative pour l'instant.
— Bon sang, mais pourquoi j'ai si mal à la jambe, grince-t-elle en se frottant la cuisse.
Ça fait longtemps que ça ne me gêne plus de répéter. Lucienne est enfermée dans sa boucle éternelle. Aucun médicament. Aucun traitement. Tout ce que je peux faire, moi, c'est la rassurer. Même si ça ne dure pas plus de dix minutes.
— Vous avez été opérée Lucienne.
— Je vous l'ai déjà demandé, non ? réalise-t-elle.
— Oui, on en a déjà parlé.
— Je perds la tête, c'est ça ? demande-t-elle en fixant l'une des fleurs.
— Vous avez des problèmes de mémoire.
— Je suis bonne à rien. Bête comme mes pieds.
— C'est faux, c'est votre mémoire qui vous joue des tours.
— Arrêtons-nous. Je suis vraiment fatiguée...
On se remet à marcher, cette fois, en direction de la chambre.
— Mais bon sang, pourquoi j'ai si mal à la jambe, souffle-t-elle quand on arrive.
— Vous avez été opérée.
— Pourquoi ?
— Vous êtes tombée.
Quand on arrive dans la chambre, son sourire s'est effacé. Lorsque je l'aide à quitter la robe pour passer la chemise d'hôpital, ses yeux fixent le vide. Son visage est lisse de nouveau, plus la moindre expression. Je m'éloigne vers la porte.
— Bonne journée Lucienne !
Pas de réponse. Je ferme la porte.
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Les Histoires de RAC · il y a
Ça sent le vécu ♫ Merci pour ce tendre moment plein de bienveillance ♪
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Yves Le Gouelan · il y a
Une histoire qui traduit une réalité. Deux personnages attachants.
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Norsk Fra Norge · il y a
Des dialogues justes qui rendent les 2 personnages très sympas.
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Virgo34 · il y a
Dur mais vrai.
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Fred Panassac · il y a
Un thème fréquemment abordé, mais ici, à tort ou à raison, cela sent le vécu et en tous cas fait preuve d’un sens de l’observation et d’une bienveillance notables, qui vont bien avec le rôle de soignant.
J’aime et je pose un 💖

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Nyubinette Labeille · il y a
Merci :)
C'est du vécu, Lucienne (anonyme) m'a beaucoup émue, comme beaucoup de mes autres patients :) qui sont tjrs très inspirants

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Alice Merveille · il y a
Beaucoup de délicatesse dans ce texte d'un réalisme touchant...
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Anne K.G · il y a
Si toutes les kinés pouvaient être aussi attentives et dans l'empathie...💜
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Sylvain Dauvissat · il y a
Texte éminemment douloureux ma is nécessaire. Il est le témoignage d'une réalité que seuls les mots peuvent permettre d'appréhender.
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Phil Bottle · il y a
C'est dur, mais c'est beau. J'espère que ce n'est pas du vécu . Hélas...
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Nyubinette Labeille · il y a
Malheureusement...
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Phil Bottle · il y a
je m'en doutais... je compatis.
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Annabel Seynave- · il y a
Un texte dur et réaliste qui, pour une fois !, ne nous bombarde pas de pathos, mais nous montre la réalité de l'encadrement de ces personnes. Bravo pour cela.
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