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La longue nuit

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Mikael Poutiers

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Mon père est allongé devant moi, dans cette petite pièce sans fenêtre, avec fleurs et bougies. Quelques membres de la famille le regardons, nous recueillons. Son visage est émacié. Quelqu’un qui ne l’aurait pas vu depuis longtemps ne le reconnaîtrait pas. Ses mains sont posées, l’une sur l’autre. Elles n’ont pas été jointes, par choix, car le symbole religieux aurait été trop présent pour cet athée convaincu. Il semble en paix, enfin.

Aucune larme. Rien. A sec. Je ne ressens pas de tristesse devant ce corps. Du soulagement sans doute de le voir parti. De la peur aussi peut-être. Et si moi aussi, je finissais ainsi ? Si moi aussi je ne m’appartenais plus, une fois âgé ? Est-ce que cette foutue maladie est héréditaire ? Mes oublis d’aujourd’hui sont-ils précurseurs d’une déconnexion totale dans quelques années ? Je veux me détacher de tout cela, tourner la page, vivre enfin.

L’état de mon père s’était très rapidement détérioré après avoir dû quitter la maison familiale pour son établissement de santé. Les soignants, bien sûr, faisaient de leur mieux mais rien à voir avec l’aide permanente de ma mère, qui le poussait dans ses retranchements.

Il est installé dans un premier temps au rez-de-chaussée, avec son piano. Puis vient une première tentative d’évasion. Puis une seconde. L’établissement décide alors de l’installer dans les étages, portes fermées par un système de boitiers codés. Le piano est oublié depuis longtemps, les doigts sont devenus gourds, n’ayant plus la capacité, la fluidité nécessaire pour les mélopées suaves dont il était habitué. Peu importe, il a oublié qu’il savait jouer. D’ailleurs, il a oublié beaucoup de choses. Les photos accrochées au mur pour solliciter sa mémoire ne sont plus qu’objets de décoration sans perspective.

La nuit, il était emmené de force par les aides-soignants dans la cave de l’établissement pour y être torturé par des nazis. Nuit après nuit. Ses vieux démons reviennent. La nuit, les 24 mois passés en camp de concentration, à Mauthausen, de 20 à 22 ans sont revécus. Deux années qui l’ont hantées tout le restant de sa vie jusqu’à ces derniers jours sans toutefois souhaiter en parler avec nous. La nuit, il est torturé et torturé encore. Le jour, ses tortionnaires nocturnes viennent le narguer, s’affairer autour de lui comme si de rien n’était, avec leurs sourires narquois et leurs mots doucereux. Le jour aussi, des inconnus débarquent dans son intimité pour le déranger dans sa chambre, pour lui parler de choses qu’il n’a pas vécues. Que leur répondre ? Parfois, une lueur et quelques mots appropriés reviennent. Souvent, rien. De plus en plus souvent, rien. Il raconte aussi des souvenirs que personne ne connaît, les oublie puis les raconte de nouveau. Eh puis, semaine après semaine, moins de visite. A quoi bon ? Il est de plus en plus souvent alité, le regard hagard, dans le vide. Il n’est plus dans sa vie, il regarde vers l’intérieur. Mais regarde-t-il vraiment encore ? Est-il toujours un être humain ou seulement un animal blessé par la vie qui s’achève et dont la conscience lui a échappé ?

Que lui répondre lorsqu’il me demandait de le sortir de là, de l’aider à fuir ? Son regard, effrayant, empli d’une folie suppliante. Son attitude, frénétique, excitée, énervée, agressive. Et dans la minute qui suivait, me rendre compte qu’il ne savait plus qui j’étais, devenu cet étranger qui lui rendait visite, alors apaisé puisqu’ayant oublié ce que son esprit venait de lui faire subir.

Les soignants se plaignaient de lui, de la force qu’il pouvait encore avoir lorsqu’il ne voulait pas suivre leurs consignes, les suivre là où ils lui indiquaient d’aller. Il les frappait. Il ne faisait que se défendre face à leur agression, pour protéger sa vie, pour éviter les mauvais traitements et les tortures, la nuit, dans la cave.

Comment accepter qu’en tant que fils je ne lui apporte pas ce soutien dont il semble avoir tant besoin ? Comment tenir ce rôle dont je ne me sens pas la force ? Doit-on se protéger ou protéger celui qui nous a donné la vie ? Mais comment, aussi, s’en vouloir, soi, de ne pas avoir envie de lui rendre visite, d’affronter cette violence ? D’avoir envie d’être loin et de tenter d’oublier tout cela ?

Mais comment avoir envie d’aider cet être responsable de la mort de sa mère ? Avait-il conscience du mal qu’il lui avait fait subir ? Etait-ce la maladie, déjà ? Pourquoi avoir détruit ses rêves, ce qu’elle croyait avoir bâti avec lui ? Elle, qui l’accompagnait, chaque jour depuis son retour de camp de concentration, en 1945. Ils se sont connus alors. Ma mère était infirmière. Elle avait suivi les armées de libération, pas à pas, jusqu’à la frontière allemande. Puis, elle avait souhaité aider ceux qui étaient revenus des camps de l’horreur. Des morts-vivants, décharnés, avaient survécu. Pourquoi ? Pour qui ? Grâce à leur volonté de vivre, probablement. Grâce à beaucoup de chance aussi. Certains sont morts à leur sortie. Trop de liberté, d’un coup, trop de nourriture sans doute, trop de richesses, pour des corps qui s’étaient habitués aux privations. Leur organisme n’avait pas supporté ces excès, les tentations, le plaisir d’avoir survécu. Mon père a su se retenir. Ma mère l’a accompagné, pas à pas, pour reprendre des forces, pour vivre de nouveau. Tombée sous son charme, sa prestance, sa verve pleine d’esprit, cette jeune femme timide, un peu boulote, succombe. Ils se marient quelques mois après et fondent, année après année, leur famille, reconstruisant ainsi un monde qu’il n’aurait jamais imaginé quelques années plus tôt au fin fond du tunnel qu’il creusait pour les boches, comme il disait.

Ma mère l’a accompagné lors de ses crises, physiques, mentales, psychologiques. L’amour qu’elle lui portait, la compassion, le chemin de croix qu’elle s’était fixé. Elle qui souhaitait devenir missionnaire en Afrique pour aider les enfants ; elle qui se projetait vers autrui ; elle qui n’existait que pour l’autre ; elle renonce à tous ses rêves pour suivre celui qui sera son compagnons de vie. Toujours derrière, jamais en première ligne. Elle ne vivra que pour lui et les enfants qu’il lui donnera.

Qui suis-je pour le juger ?

Celui qui a souffert d’un père trop présent alors qu’il souhaitait vivre, respirer ? Ce jeune adulte anéanti par la souffrance muette de sa mère, de cette mère abandonnée par celui qu’elle aime pour une autre. Lubie du vieillard qu’il devenait. Ce fils qui disait à sa mère de quitter cet homme indigne d’elle, de divorcer alors qu’elle n’espérait que son retour, prête à accorder son pardon absolu pour voir revenir à elle l’homme de sa vie. Avais-je le droit, moi, ce petit morveux, de m’immiscer entre eux, dans cette vie qui n’en était plus une ? Sauver sa peau, d’abord. Ne plus vivre dans cette ambiance de tension perpétuelle, les cris échangés avec lui avant son départ ; la volonté de secouer cette mère prête au sacrifice ultime pour sauver son homme.

Elle y parviendra, à ce sacrifice ultime. La maladie, présente sans doute depuis plusieurs années se développait chaque jour un peu plus en lui mais en elle aussi. Il était revenu de son incartade amoureuse. Bien sûr. Quelle autre femme aurait voulu de lui, de son caractère insensé, que celle qui l’avait soutenu depuis son retour d’Autriche en 1945 ?

Jour après jour, imperceptiblement, sa maladie creusait son sillon. Pour ceux qui, comme moi et tant d’autres ne le voyaient que de façon épisodique, l’évolution était évidente, inexorable. Les oublis, bien sûr, de plus en plus fréquents. Ceux du quotidien, les habitudes qui n’en étaient plus. Les sautes d’humeur, de plus en plus fortes. La dépression, lorsqu’il se rendait compte de son état, son envie d’en finir. Il le disait, il se suiciderait. Et moi, fils indigne, qui, excédé par ses jérémiades, usé par ses années de déchéances, blessé par le fait qu’il n’accepte pas qui j’étais, lui ayant jeté un « vas-y. Le monde se portera mieux sans toi, moi, maman, tous. Finis-en. Nous respirerons enfin. ». Oui, y aller, pour soulager sa peine, pour en finir avec cette insupportable déchéance. Oui. C’était la solution, le point final. J’aperçus alors les larmes dans les yeux de ma mère. Digne, comme toujours, mais blessée par mes propos. Je ne les regrettais pas, non. Ce que je regrettais c’était de les avoir prononcés devant elle. Je souhaitais sa mort, mais je ne voulais pas que ma mère en soit meurtrie. Aucun courage dans cet homme, aucune dignité. Il ne mettra pas fin à ses jours, peut-être par provocation, peut-être par lâcheté, jusqu’au jour où la maladie étant trop forte il n’eût même plus conscience qu’il pouvait achever son calvaire par lui-même.

Qui suis-je pour le juger ?

Ma mère est tombée malade. Je suis persuadé qu’elle le savait bien avant le diagnostique, qu’elle en avait conscience, mais qu’elle ne voulait pas qu’on s’occupe d’elle en priorité. Elle passait derrière, après, comme toujours, par devoir, par sacrifice, ou par esprit de contrition. Par amour, simplement. Elle se devait de soutenir son mari jusqu’au bout, de l’épauler, de le relancer, heure après heure, jour après jour, sans relâche, pour le solliciter, pour solliciter sa mémoire, le garder en éveil. Il a fallu que son état de faiblesse, d’épuisement soit trop visible pour qu’elle accepte de consulter. C’était trop tard. Il ne lui restait qu’un mois à vivre. Le cancer l’avait rongé de l’intérieur ; la cigarette que mon père lui avait fait découvrir plus de cinquante ans auparavant. Il l’a tué, à petit feu, par sa présence, par ses absences, par son amour. Elle n’avait plus la force de se battre tant elle avait intégré le renoncement d’elle-même. Son cancer était alors peut-être sa porte de sortie, noble, sans avoir à abandonner, son salut vers un suicide non assumé, son départ vers un monde meilleur où elle pourrait enfin vivre pour elle. Il a assisté à ses obsèques mais, tous, nous avons pris conscience qu’il ne savait pas pourquoi il était là, assis au premier rang de cette église froide de janvier. Il était loin, déjà. Son âme avait peut-être même déjà rejoint son âme sœur, là haut, tout là haut.

Les allemands l’auront poursuivi jusqu’au bout, jusqu’à cette foutue maladie qui porte le nom de l’un d’entre eux, le Dr Alois Alzheimer.
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
L'écriture est toujours une catharsis.
C'est très touchant ce que tu as écrit MIKAEL.
A savoir aussi que la mort est une délivrance.

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
L'écriture est une véritable catharsis!
C'est très touchant MIKAEL ce que tu as écrit !
Dans certains cas, si ce n'est pas dans tous les cas, la mort est une délivrance.

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RAC · il y a
Très bien écrit avec beaucoup de pudeur et sans mièvrerie. Compliments car la maladie en général est un sujet vraiment difficile à traiter (et en général on la comprend souvent sur le tard)
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Mikael Poutiers · il y a
Merci, RAC, pour votre lecture positive. Ce n'était en effet pas facile à écrire afin de trouver le bon équilibre.
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RAC · il y a
Hé bien, vous y avez très bien réussi ! A + chez vous ou chez moi...
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Gina Bernier · il y a
Cet homme a agit avec sa mère ,comme vous avez agit contre lui...l'encourager de se suicider! Sa demande de le sortir de là-bas où il était enfermé.... Il a "usé" sa famille pour le traumatisme subit pendant la guerre, et par la suite cette maladie ou l'on oublie tout... vous aviez peur de finir comme ce père, et de plus vous n'avez pas vécu ce que lui avait vécu... Dire que vous étiez un bon fils, je ne le dirais pas...C'est juste ce que je ressens en lisant cette histoire, désolée.
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Mikael Poutiers · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire ce texte et rédiger votre ressenti. Ce type de situation est difficile pour tous, le malade, en premier lieu bien sûr, mais l'entourage aussi, surtout le conjoint, qui s'use à essayer d'accompagner son époux.
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Atoutva · il y a
Un portrait dur, un sujet pas facile à traiter. Quand la maladie est là, nul ne peut juger.
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Mikael Poutiers · il y a
Merci pour votre passage. Oui, rien de pire que la maladie.
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Ginette Vijaya · il y a
Un récit qui raconte sans fard une réalité , celle de cette maladie qui ronge les consciences . Un récit qui pose le problème de l'autre qui voit le malade perdre ses facultés et son impuissance devant l'inéluctable .
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Mikael Poutiers · il y a
Merci beaucoup Ginette pour votre commentaire. En effet, je ne souhaitais pas mettre de fard à ce récit, malheureusement pas retenu par le jury pour le Grand prix d'hiver.
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