La Logorrhéite maligne

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Image de Automne 2014
Raphaël avait parlé précocement. A un an et demi, lorsque la plupart des nourrissons balbutient à peine « papa, maman », lui récitait déjà de charmantes comptines.
Quand, du haut de ses quatre ans, il salua un jour les invités d’un « Gentes Damoiselles, jolis Damoiseaux, soyez les bienvenus dans cette modeste demeure », on commença à s’inquiéter sérieusement.
Sans aucun doute, l’enfant était-il malade. Craignant que sa précocité ne lui détériore la cervelle, on le conduisit chez un éminent spécialiste. Celui-ci lui raconta quelques blagues salaces dont ils rirent tous deux aux éclats et rendit son diagnostic, non sans avoir extorqué aux parents de coquets honoraires :

— Madame, Monsieur, votre fils souffre d’une affection rarissime : la Logorrhéite Maligne. Il s’agit d’une pathologie évolutive, caractérisée par un appétit immodéré du mot. Le tableau est sévère. Armez-vous de courage, de patience...
— Docteur, quelle est la cause de cette affection ? demandèrent les parents tétanisés par cette terrible nouvelle.
— L’étiologie reste méconnue. Virale, toxique, génétique peut-être. N’avez-vous pas quelque antécédent gratte-papier ou écrivain ?

Le père et la mère de Raphaël se regardèrent. Bien sûr ! Le grand-père maternel avait travaillé toute sa vie dans une imprimerie. Se pourrait-il que l’encre lui ait empoisonné le sang au bout du compte ? Quant à l’oncle Octave il avait rédigé de petits pamphlets qui faisaient le régal de toute la famille. Ah ! si on avait pu se douter alors...

— Quel est le traitement, docteur ? bégaya la maman éplorée.
— Hélas, Madame, on n’en connaît pas à ce jour, fit tristement l’éminent spécialiste, avant de clore l'entretien.
La mort dans l’âme, les parents récupérèrent Raphaël qui lisait sagement un traité de physiologie dans la salle d’attente, et s’en furent bien vite chez eux.
Dès lors, on cacha la honteuse tare du petit à tout le monde. Lorsqu’on recevait, Raphaël avait pour consigne de rester coi, ce qui pour lui était un véritable supplice, tant les mots se bousculaient à ses lèvres.

L’enfant grandit et fatalement, son langage en fit autant. Les symptômes de la maladie poursuivirent leur insidieux développement : Raphaël apprit à lire et à écrire tout seul, sauta plusieurs classes, devint l'élément le plus brillant de son école, de sa région...
Cette ascension fulgurante se gâta toutefois à son entrée au collège. Le professeur de lettres convoqua les parents de Raphaël dès la première semaine de cours et leur tendit une copie qui tenait plus du roman que de la dissertation :

— De toute ma carrière, c'est la première fois que je vois « ça », émit-il d'un air effaré. Je leur avais demandé de se décrire en quelques pages. Votre fils m'en a écrit 272 exactement ! Vous comprenez bien que l'enseignement public ne peut faire face à de telles situations, manque de moyens, manque de postes...

On retira l'enfant du système scolaire et faute de solution adaptée, on le laissa croître seul, comme la mauvaise herbe.
Adolescent, Raphaël parlait comme un livre et connaissait par cœur tous les mots du dictionnaire, leur étymologie, leurs définitions, leurs sens propres et leurs sens figurés. Sa principale angoisse était de voir les mots dépérir et disparaître des conversations. Il s'était donc mis en tête d'en sauver le plus grand nombre.
Il avait toujours en poche un petit carnet à couverture rouge et tranche dorée, d’où pendait, à l'extrémité d’une ficelle, un minuscule crayon, minutieusement aiguisé. Et il grattait, grattait avec des mines affairées et gourmandes, glanant au hasard des conversations des mots, des morceaux de phrases, des fragments de discours... à réutiliser.
Ainsi pour « manger » Raphaël disait, dans le meilleur des cas, « se sustenter », mais parfois « se goberger ». Pour boire, c’était « faire des libations »,« écluser » ou « s’en jeter un derrière la cravate ». Si on se promenait, il s’exclamait « nous musardons ». La forêt explorée devenait : « les bois marmenteaux », un chevreuil rencontré : « un cervidé ». Il remplaçait la « droite » par « dextre », et la « gauche »par « senestre ». Le soir, on rentrait, non pas chez soi, mais : « à la gentilhommière » terme à l’accent suranné absolument irrésistible...
Sa conversation devenait difficile à suivre pour le commun des mortels ; non qu’elle fût dénuée de sens ou d’intérêt, mais elle était émaillée d’archaïsmes, de figures de style, de locutions, que personne ne connaissait. Il fallait donc s'arrêter à toutes les phrases pour en décrypter la signification, ce qui entravait considérablement la spontanéité du dialogue. Seuls les parents avaient d'ailleurs fait l'effort de s'adapter, ayant encore bon espoir de circonscrire le mal à ces quelques fantaisies lexicales...
Malheureusement Raphaël persévérait. Tant de possibilités étaient offertes ! Suivre un mot à travers tous les âges, les langues, les cultures, le traquer au détour d'une conversation, le répéter, l'analyser, le traduire, le décliner, le déclamer, le réciter, modifier sa nature, sa fonction, l'entourer d'autres mots pour l'enrichir : faire et défaire ce puzzle à l'infini. Personne ne le disait, mais une vie entière semblait courte pour un tel recensement. Alors on laissait le jeune homme vivre le nez dans son carnet et on l’écoutait avec indulgence déclamer des listes colossales à la Prévert.
Le syndrome de Raphaël évolua encore. A vingt ans, le malade développa une nouvelle obsession, face à ce qu’il appelait : la quête du mot juste.

— Vous avez une idée en tête expliquait-il, et il faut saisir « Le Mot », qui peut traduire avec le plus de justesse et de précision votre pensée, vos sentiments. C'est comme attraper un papillon !

Il semblait convaincu qu’à chaque concept correspondait une conjonction idéale de termes. Il cherchait perpétuellement le Nom, le Verbe ou l’Adjectif, capables de traduire sa pensée avec la plus parfaite adéquation.
Craignant qu’on ne se trompât sur l’identité des noms qu’il utilisait, il préféra, par souci d’exactitude, n’employer que des définitions. Il disait, par exemple : « L’astre central de notre système planétaire réfléchit une vive lumière » au lieu de « Le soleil brille ».
Ou bien : « J’ai une sensation pénible causée par l’irritation des mes nerfs sensitifs à l’extrémité supérieure de mon corps » plutôt que : « J’ai mal à la tête ».

Certes, on comprenait ce qu'il voulait exprimer, cependant, on ne pouvait lui poser plus de deux questions dans une conversation. Il lui fallait en effet une heure au moins, pour répondre à des interrogations aussi anodines que « Comment vas-tu ? » et la soirée entière pour évoquer son opinion personnelle à propos d'un plus vaste sujet.
Pour sauver leur prolixe fils de cet océan de mots où il menaçait de se noyer, les parents de Raphaël décidèrent de développer maintes astucieuses stratégies.
Dans un premier temps, ils firent disparaître de chez eux toutes « tentations écrites » : livres, encyclopédie, journaux, magazines, catalogue, annuaire, répertoire, affiches, prospectus... Raphaël se rabattit aussitôt sur les lettres du courrier, le mode d’emploi des appareils ménagers, les cartes routières ou la liste des commissions. Un jour il fut même pris de frénésie en voyant une étiquette dépassant d’une écharpe car elle laissait apparaître des noms barbares de textiles industriels. On amputa donc aussi les vêtements de leur composition.
Il restait encore les noms de marques sur les paquets alimentaires ou les produits ménagers. La maman transvasa riz, pattes, maïzena dans des boîtes en plastique, neutres et identiques. Il n’était pas rare qu’on sucrât le café avec de la farine, mais c’était pour le bien de Raphaël, alors on buvait stoïquement le breuvage.
Au reste, toutes ces précautions ne suffirent pas, Raphaël continuant à consommer des mots avec un insatiable appétit.
Pensant le détourner de ces obsessions, le couple imagina de présenter une donzelle au malade. La rencontre eut lieu dans le salon familial, dont les parents s’éclipsèrent rapidement avec des sourires de connivence. L’oreille collée à la porte ils s’apprétèrent ensuite à écouter le brillant hommage que Raphaël n’allait pas manquer de déposer au pied de la candidate. Dix minutes passèrent dans un silence de plomb puis vingt puis trente. Soucieux des convenances, le père et la mère jetèrent un œil indiscret par le trou de la serrure. C’est ce moment que choisit la jeune fille pour ouvrir brusquement la porte et sortir raide et fière, les laissant tous deux médusés sur leur séant.
Raphaël expliqua que la demoiselle avait les yeux d’une couleur proprement indéfinissable : un bleu tirant sur le mauve. En proie à d’incessantes interrogations pour trouver le terme exact convenant à ce regard, il n’avait pas adressé la parole à la jeune personne.
Les parents décidèrent alors de déménager à la campagne, dans un hameau où il n’y avait ni boutiques, ni café, ni cinéma, ni usine, ni administration, ni école, ni mairie, ni même un panneau publicitaire. Rien, pas un seul mot inscrit à des kilomètres à la ronde.
Ils en profitèrent pour se débarrasser de la télévision, de la radio et du téléphone. Enfin, ils jetèrent tous les stylos, feutres, crayons ainsi que les cahiers ou blocs-notes.
Dans cette nouvelle demeure, on n’écrivit ni ne déchiffra une ligne. On évita toute discussion et on ne s’exprima plus que par gestes et onomatopées. On ne posa plus jamais de questions, on n’eut plus jamais de réponses. Malheureusement au lieu de s’améliorer grâce à ces méritoires efforts, le cas de Raphaël s’aggrava inexorablement.
Bientôt, il se mit à douter du fait que les gens donnent la même signification aux mots que lui. Par exemple, est ce que ce qui est « rouge » est bien « rouge » pour tout le monde ? Est-ce que certains n'appellent pas « rouge » ce qu'ils voient orange ou vert ? On ne pouvait même plus évoquer l'existence d'un coquelicot sans être certain qu'il s'agisse bien de cette fleur des champs ? Raphaël se mit alors à soupçonner son entourage. Si, au dîner vous mangiez ne serait-ce que du pain, il vous demandait d'un air méfiant :

— Quel goût ce quignon a-t-il pour toi ?
Et vous répondiez, un peu ahuri :
— Le goût du pain.
Alors il insistait :
— Oui, mais c'est-à-dire ?
— Et bien, c'est, euh... salé, affirmiez-vous avec bonne volonté.
— Ah ! Et « salé » pour toi, c'est quoi ?
— Quand cette épice très commune que l'on appelle du sel rentre dans la composition d'un aliment, rajoutiez-vous en faisant un effort.
— D'accord, d'accord mais es-tu bien sûr que tu éprouves la même sensation que moi lorsque tu emploies le mot « salé »  ?
La question vous laissait en général perplexe, mais ne vous empêchait pas de dormir. Raphaël, si.
Il se mit en tête d’inventer une langue puisque les mots du vocabulaire courant, les termes spécifiques, les expressions châtiées ou argotiques, les néologismes ne lui suffisaient plus pour s'exprimer. Mais il avait de telles exigences qu'il ne parvenait pas à atteindre son but.
Il devint comme fou, torturant les mots en tous sens pour créer des hybrides : aphérèse, métathèse, prosthèse, apocope, il essaya tout.
Il tourna des heures dans sa chambre en marmonnant divers dialectes, tentant d'utiliser l'espéranto, la poésie, le chant, la langue des signes ou même la télépathie !
Il pâlissait, maigrissait, dépérissait.
Ses parents, au fin fond du désespoir, eurent recours à des médecines parallèles. Le malheureux Raphaël fut immergé dans des bains de plantes nauséabondes, enduit de pommades épaisses, couvert de ventouses et de sangsues. Il subit trois nuits de psalmodies, un désenvoûtement en bonne et due forme, deux tentatives d'hypnose. On voulait même sacrifier une brebis et une chèvre pour lui, puis on y renonça car son état ne s'améliorait en aucune façon.
En fin de compte, Raphaël dut s'aliter : la grande faucheuse allait accomplir son œuvre. Les parents ayant épuisé tous les traitements imaginables, restèrent au chevet de leur fils pour pleurer et se tordre les mains, car il n'y avait rien d'autre à faire.
Un soir, qui semblait être le dernier, les parents se penchèrent sur le lit de leur progéniture pour recueillir ses ultimes confidences :

— J'ai échoué, dit faiblement Raphaël.
— Echoué à quoi ? questionnèrent les parents en contenant leurs larmes.
— A trouver une langue incluant le concret, l'abstrait, le rêve et la réalité, une langue reliant les peuples, une langue vectrice de compréhension et d'amour, une langue capable de décrire la transparence de l'air et la fraîcheur de l'eau, la saveur d'un met délicat et l'odeur du jasmin, le contraste du clair et de l'obscur, les rires et les pleurs, les rêves, la musique, la peur, l'ennui, la mort, la vie...
— Petit ! s'exclamèrent le père et la mère en le coupant, cette langue existe ! C'est la nôtre ! Celle que nous t'avons transmise, que nous tenons nous-mêmes de nos propres parents, celle-là même que nous utilisons à cet instant précis !
A ces mots, Raphaël suffoqua. On crut sa dernière heure venue, mais il se redressa et s'écria :
— Je peux tout exprimer et je suis compris de tous ? Mais... alors... je suis guéri !

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Image de Anne-Marie Menras
Anne-Marie Menras · il y a
J'aime cette histoire de mots qui nous parlent, sinon nous ne serions pas sur ce site ! Je vous donne une voix. Je vous invite à lire mon petit poème "Les mots" bien inoffensif à côté de votre prose !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-mots-80

Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie !Vous avez voté une première fois pour “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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