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Cette nouvelle aborde avec brio et beaucoup d’humour le sujet de l’érotomanie… Une thématique parfaite pour imaginer le récit rocambolesque

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Procrastination avec le cœur et les tripes.

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Je suis assis à la terrasse du troquet en bas de chez moi. Quelle chaleur bordel ! On étouffe. Même les pigeons crèvent de soif. J'ai pris une pinte pour me désaltérer. J'ai quand même attendu qu'il soit dix-sept heures. Je suis quelqu'un de raisonnable quand il s'agit d'alcool. Pas d'excès, je privilégie une consommation modérée à des horaires convenables. J'attends que la femme de ma vie sorte du magasin de vêtements en face. Elle y est vendeuse et s'appelle Coralie. Je l'ai lu l'autre jour sur le badge accroché à son tailleur bleu azur. Je sais bien qu'elle m'a juste vendu un jean, enfin deux, mais il y a des regards et des attitudes qui ne trompent pas.

Je lui ai fait forte impression, c'est certain. À sa manière de m'expliquer les différences entre les coupes skinny, slim et regular, j'ai tout de suite senti qu'il se passait quelque chose. Lorsque je me suis décidé à essayer un modèle, on ne peut pas dire qu'elle y ait été par quatre chemins : « Ce slim vous va comme un gant ! » s'est-elle extasiée. C'était un peu gênant de se faire mater les fesses et draguer devant sa collègue. Moi, je suis plutôt vieille école, romantique, tout ça, mais bon, si c'est nécessaire, je m'adapte. Après tout, il faut savoir évoluer avec son époque. Elle a vérifié sur son ordinateur les modèles et les tailles encore en stock. Je me suis permis de faire quelques remarques sur son logiciel de gestion. « Vous n'aurez qu'à faire remonter ça au support informatique de votre groupe », lui ai-je conseillé. « Oui, vous avez raison, c'est une bonne idée ! » m'a-t-elle répondu impressionnée. Je suis resté modeste, je lui ai expliqué que l'informatique était mon métier, c'était normal. À la fin, j'hésitais entre deux modèles de jean. « C'est difficile », m'a-t-elle lancé, « les deux vous vont si bien. » Une femme de goût. Je lui ai pris les deux. Avant de sortir, elle a continué son manège en me raccompagnant jusqu'à la porte : « Et surtout n'hésitez pas à revenir ! Un ourlet, un échange ou un autre article, je m'en occuperai personnellement. » Je l'ai remerciée tout en gardant un peu de distance. Faire languir une femme pour mieux revenir plus tard, je connais mes basiques.

Je viens de terminer ma deuxième pinte. Coralie est toujours à l'intérieur de son magasin. Je commande une autre pression. En demi, cette fois-ci, pour rester raisonnable. Juste au moment où la bière arrive devant moi, je vois ma déesse sortir du magasin. Petit débardeur noir ultra sexy, jean taille basse et des talons comme il faut. Je n'ai pas le temps de tergiverser, j'attrape mon sac à dos dans lequel se trouve le cadeau pour ma belle et je me lève. Je déteste le gâchis alors je finis mon verre cul sec. Je demande à Olivier, le patron du troquet, de mettre ça sur ma note. Il gueule, comme à chaque fois, mais je suis déjà loin, parti à la poursuite de ma Coralie.

Le plan est limpide. Je la suis jusqu'à chez elle et là-bas, je dépose dans sa boîte aux lettres le cadeau et le courrier que j'ai rédigé pour elle. Demain matin, elle tombera en émoi devant les boucles d'oreilles puis ouvrira l'enveloppe. Elle y découvrira une invitation au restaurant accompagnée d'un numéro de téléphone. J'ai signé « l'informaticien aux deux jeans ». Je suis resté sceptique devant cette formulation mais faute de mieux, ça fera l'affaire.

J'ai su rester discret pendant son trajet en métro. Nous sommes dans la rue maintenant et elle semble chercher quelqu'un du regard. Une frayeur traverse mon esprit : et si c'était un homme qu'elle attendait. Heureusement, je vois arriver une petite rousse aux cheveux gras qui la prend dans ses bras. Ouf ! Les deux copines s'installent à une terrasse et prennent un verre. Je me pose dans le bar à côté l'air de rien. Il fait toujours aussi chaud, je suis en nage. Je décide de commander une bière. Je pense à Coralie et moi, à nos futurs ébats torrides et au jour où elle va me présenter à ses parents. Je ne suis pas sûr de vouloir un gosse, on verra. La petite rousse n'arrête pas de jacter. Même sans l'entendre, rien que de voir ses lèvres bouger, ça me fatigue. J'ai le temps de m'enfiler trois bières avant que la pipelette laisse ma Coralie tranquille.

Ma belle reprend sa route, avec moi dans son ombre. Nous voilà devant son immeuble. Tout se passe comme prévu. Elle s'introduit à l'intérieur et je retiens la porte sans qu'elle me voie. À coup sûr, j'ai raté une carrière de détective privé. Mais, devant les boîtes aux lettres, c'est le couac. Je m'aperçois que je ne connais ma Coralie que par son prénom alors qu'il n'y a que des noms de famille devant moi. Je garde mon sang-froid et je fais comme MacGyver quand il est en difficulté : je mets mes neurones en action. Le déclic survient dans la foulée : il suffit que je regarde l'étage où est resté bloqué l'ascenseur, que j'y monte et avec tous les noms sur les sonnettes et la magie d'internet, je devrais pouvoir retrouver ma Coralie. Parfois, mon génie m'impressionne.

Je monte donc au septième étage et je commence à noter méticuleusement tous les noms sur les sonnettes lorsque soudain, l'effet des bières me rattrape. Il me prend une furieuse envie de pisser. Je voudrais terminer le travail mais c'est intenable, ma vessie va exploser. Je me mets désespérément à la recherche d'une solution autour de moi. Je repère le vide-ordures à côté de la porte du fond. L'occasion est bien trop belle. Je m'y dirige, j'ouvre la mâchoire de la bête avec ma main gauche et je glisse mon membre dedans. Le soulagement est total. Mais, au moment de finir, j'entends la porte s'ouvrir derrière moi. Dans un réflexe, je me retourne avec mon sexe dans la main droite. Les dernières gouttes finissent sur mes chaussures. En face de moi se tient Coralie. En la voyant, je ne peux m'empêcher d'afficher un sourire béat. J'ai le crâne en fusion avec cette chaleur et ces bières. Je n'arrive plus ni à réfléchir ni à bouger. Ma belle se met à crier. Un hurlement aigu puis un prénom : Stéphane. J'entends un bruit de pas lourd résonner depuis l'intérieur de l'appartement. Stéphane apparaît. Au premier abord, il semble avoir beaucoup plus fréquenté les salles de musculation que moi. Des bras énormes. J'ai toujours le sexe à l'air et un sourire idiot.

Coralie et Stéphane me fixent en silence quelques instants. Lorsque je retrouve un semblant de lucidité, il est déjà trop tard, le mastodonte est passé à l'action. Il me soulève et me porte jusqu'à l'ascenseur avant de me balancer à l'intérieur. « Et tu as de la chance que je n'appelle pas les flics, gros porc ! » J'ai juste le temps d'apercevoir ma belle Coralie se réfugier dans les bras de son héros avant que les portes de l'ascenseur ne se referment.

Je sors de l'immeuble et je reprends la direction de mon appartement. Avant de rentrer, je décide d'aller prendre un dernier demi au troquet en bas de chez moi. Je m'installe et ouvre mon carnet. La liste de prénoms est devant moi. Un seul y apparaît sans être raturé, celui de Coralie. Je m'empresse de le rayer pour qu'il suive le même sort que tous les autres : Jeanne, Juliette, Magalie, Aurore... C'est le vingt-huitième prénom rayé. Cette fois-ci, c'est la désillusion de trop, je ne m'en remettrai jamais. Je reste prostré sur ma chaise de longues minutes, la mort n'a plus qu'à venir me prendre. J'entends déjà la voix d'un ange : « Qu'est-ce que je vous sers ? » Je relève la tête et j'aperçois des yeux vert émeraude et des cheveux blonds d'une douceur infinie. Je cherche Olivier du regard mais c'est bien une sirène qui est là devant moi : « Vous cherchez Olivier ? C'est moi qui le remplace, je suis sa nièce, Léa. Il m'a embauchée pour l'été. » Malgré le trouble qui m'habite, je parviens à lui demander une bière. Elle s'exécute et retourne à l'intérieur. Le destin vient de frapper à ma porte. Le vingt-neuvième nom de la liste sera le bon, j'en suis certain.
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Alter Ego · il y a
Rythme haletant, monologue trop drôle, pour finir là où l'on ne l'attendait pas. Génial !
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Gilles Eskenazi · il y a
Le sourire ne m'a pas quitté en lisant votre nouvelle. Merci.
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Juliette Gallier · il y a
Je crois bien avoir déjà croisé son chemin!
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Belle histoire de recherche infructueuses. J'ai bien aime le rythme Bonne chance !
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Prisca Emelian · il y a
Drôle et rythmé. J'ai apprécié ce portrait d'amoureux des femmes , des bières et de lui-même finalement.
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MS Maarouf · il y a
L'espoir fait vivre 😅
J'ai beaucoup aimé

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Maud C. · il y a
J'ai beaucoup aimé l'humour dans votre récit et effectivement cette ambiguïté est à la fois presque gênante et burlesque. Bravo.

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