La ligne de crête

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Les voyages "déforment" la jeunesse dit-on, je n'ai pourtant pas tellement voyagé mais suis tout déformé! en outre j'ai l'esprit tordu, voilà ce qui arrive lorsque l'on a la musique dans le sang  [+]

Image de Été 2020

— Merci encore pour votre accueil.
— Faites bonne route et à bientôt.
« À bientôt peut-être, mais pas ici », pensait Thomas. Il enclencha la première pour attaquer la montée du chemin par lequel, avec sa femme il était arrivé la veille. « À cette vitesse, je ne calerai pas et aurai assez de puissance pour me sortir des ornières, éviter les rocs et les fondrières ! Mais quelle idée ont-ils eu de s’installer en un lieu pareil ! »
« Venez donc passer le week-end », leur avait-on dit, « nous avons assez de place pour vous loger. Après la voie rapide, vous prenez le chemin de terre, une ligne de crête qui sépare le plateau des pentes qui mènent à l’estuaire, impossible de vous tromper, la maison est tout au bout, au bord de l’eau. » Et ils imaginaient une coquette villa de bord de mer avec des bains de soleil où il ferait bon se prélasser après une trempette.
Il se battait avec les embûches du chemin, les ronciers qui masquaient la vue, les pièges des fossés et toutes les chausse-trappes d’une nature malfaisante. Sa femme gardait le silence sachant que dans ce cas-là il fallait mieux se taire ; enfin ils débouchèrent sur le plateau et s’arrêtèrent pour savourer l’horizon retrouvé.
Était-il possible que deux mondes aussi dissemblables puissent coexister si près l’un de l’autre ? Ici, de vastes perspectives et le ciel immense, le bonheur et la sécurité. En bas, une vie glauque, indéfinissable, menaçante, l’inquiétude et le malaise. Ils descendirent du véhicule et absorbèrent à pleins poumons la vie reconquise. D’où ils se trouvaient, ils se tenaient sur une ligne de crête, la fin de ce chemin d’enfer qui débouchait sur la voie rapide, avec tout au bout leur logis douillet.
Ils restèrent un moment en silence à méditer sur les événements qu’ils venaient de vivre. Rien de palpable, de spectaculaire, et pourtant ! De simples impressions, indiscernables, des événements assez communs, mais qui leur laissaient dans l’âme un goût écœurant et le sentiment d’avoir frôlé un monde opaque et dangereux.
Ils étaient donc partis, le cœur léger pour un week-end de rêve entre amis. Ils prirent l’autoroute qui porte bien son nom car il y avait vraiment beaucoup d’autos, puis la voie rapide, beaucoup plus rapide que l’autoroute, enfin le chemin de terre qui n’était pas une route et sur lequel ne devait jamais passer aucun véhicule. Aussi Thomas crut-il s’être trompé, mais non ! Il n’y avait qu’un seul chemin, un chemin qui n’était plus un chemin, mais une tranchée étroite qui s’enfonçait dans les profondeurs hostiles d’un bois sinistre. Un chemin ignoré des tracteurs, un chemin des temps anciens, du temps des fardiers et des percherons, des temps encore plus anciens, du temps des détrousseurs de diligence, et même peut-être des barbares de tous poils qui avaient ravagé cette province à coups d’épée, d’estoc, et de casse-têtes. Un chemin de plus en plus infernal descendant de plus en plus rapidement, l’obligeant à jouer du frein et de la boite de vitesse. « Je n’ai qu’une voiture de ville, pas un 4x4 de chantier », pestait-il.
Embourbée dans la verdure, la maison se dressa subitement devant eux. « Une maison ! Ça, une maison ! » Le chemin finissait en cul-de-sac. Sur un socle rocheux s’élevait une assise de forteresse granitique surmontée de structures indéfinissables. Au travers du feuillage qui emprisonnait ce refuge, ils devinèrent l’eau proche du fleuve, une eau vaseuse, inquiétante, hérissée de roseaux.
Leurs hôtes les attendaient sur le terre-plein : elle, Geneviève, toujours souriante, lumineuse, une sainte en son auréole. Lui, Georges, plus sur la réserve, économe de ses paroles comme de ses gestes.
Ils s’extirpèrent de leur véhicule et pénétrèrent de plain-pied dans ce qu’ils identifièrent comme une cuisine, une pièce aussi haute que longue avec des étagères encombrées de vaisselle dépareillée et un immense étal de boucher planté de couteaux et de hachoirs. Visiblement du matériel de brocante parachuté dans cette pièce à fenêtre unique, qui tenait plus du corps de garde pour soudards avinés que d’un laboratoire culinaire. Une auge de grès tenait lieu d’évier, un robinet gouttait, une ampoule pendait du plafond.
— Nous n’y venons qu’en été, dit Geneviève comme pour s’excuser, mais on a quand même l’électricité. Les autres pièces à l’étage sont mieux. On les a refaites. Et au moment de passer à table : on vous reçoit à la bonne franquette. Georges a relevé les nasses ce matin et je vous ai fait une anguille à la matelote, dit-elle avec fierté. Pour le reste, c’est du congelé. Les commerçants se trouvent en ville, à douze kilomètres, alors on n’y va pas tous les jours.
Le reste était délicieux et il n’en resta rien.
Ils en apprirent un peu plus sur cette étrange bâtisse.
— C’est un ancien octroi, que l’on a acheté pour une bouchée de pain, personne n’en voulait. Trop isolé. Nous on s’y plaît bien. L’ancien propriétaire s’y est ruiné en voulant la transformer en palace.
« Elle s’y plaît bien ! Mais où cette femme ne se plairait-elle pas ? Elle purifie tout sur son passage, même cet octroi ! Pourquoi un octroi ? » s’interrogeait Thomas, plutôt un repaire de brigands pour rançonner les navires remontant le fleuve. Cette maison commençait à l’intriguer et comme son épouse il s’y sentait mal à l’aise.

Les heures qui suivirent furent marquées par deux événements insolites dont ils eurent bien du mal à débrouiller la signification.
Leurs hôtes leur proposèrent une promenade en bateau. Belle occasion de s’échapper de cette étrange maison. Mais ce n’est pas sur les hauts-fonds de la crique vaseuse qui la bordait que pouvait s’amarrer une embarcation. Par un chemin de douaniers, ils débouchèrent sur un plan d’eau où un voilier somnolait. Georges tira précautionneusement de la soute un petit moteur. Ils circulaient dans les méandres d’une roselière pour atteindre l’eau vive du fleuve lorsque subitement le moteur s’arrêta. Leurs efforts conjugués pour le faire repartir demeurèrent vains.
— Mon mari est cardiaque, chuchota leur hôtesse, et Thomas mena seul la lutte, tirant la ficelle du démarreur au risque se décrocher le cœur.
— Je vais monter la voile ! dit le cardiaque, la brise est faible, mais nous sommes sur un bras mort et l’on devrait pouvoir regagner la rive.
Mais la voile ne voulut jamais monter au mât et Thomas ne comprit rien à leurs histoires de nœud coincé, « ce qui n’arrive jamais ».
— On va rentrer à la rame.
La seule rame disponible s’avéra une pagaie pour enfant, bien inutile pour amener à bon port un voilier avec quatre personnes à bord. On se servi donc des bras comme de rames en s’aspergeant copieusement, sans avancer d’un pouce et un pouce marin ce n’est pas long !
Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni…
Après une ultime tentative désespérée, le moteur, dans une pétarade indignée voulut bien reprendre du service.
La soirée se passa à chercher une explication à cette mésaventure.
— Encore une chance que nous ne nous trouvions pas dans le lit du fleuve sinon on se retrouvait en Angleterre. Sans gilet de sauvetage ni papier, on était bon pour les galères de Sa Majesté.
Après le repas, ces dames restèrent à la cuisine et les hommes passèrent au salon. Le salon de cette étrange « maison close » ne pouvait qu’être particulier. Thomas n’avait jamais fréquenté ce genre d’endroit, il paraît qu’on les visite actuellement et que c’est effectivement très particulier, mais certainement pas aussi particulier que ce salon-là.
La pièce n’en finissait pas en longueur, pas en hauteur, et sa largeur était prolongée par une cheminée dont les proportions n’en finissaient pas non plus. Une cheminée pour cuire des bisons à la broche, un vaste canapé et des chaises pour géants perdus dans cette immensité perturbaient Thomas, mais pas son hôte qui semblait insensible au déséquilibre des lieux. Celui-ci attaqua un sujet inattendu dans cette ambiance : le jazz, un des hobbies de Thomas. N’avait-il pas été entendre Duke Ellington à Pleyel, Earl Hines à Antibes, Oscar Peterson aux Champs-Élysées et sur ce sujet se montrait intarissable. À sa stupéfaction, il fut tout à coup frappé d’amnésie ; oubliés tous ces noms célèbres dont il collectionnait les disques ! Que se passait-il ? Il se sentait vidé de sa substance, le cerveau anesthésié. Heureusement son interlocuteur était prolixe. Thomas rebondit sur ses propos et sut donner le change, mais il eut l’impression d’avoir échappé de peu à un état d’hébétude totale.
On les conduisit à leur chambre par un escalier de bois fait enfin à la mesure de leur siècle et ils découvrirent une salle de bain moderne avec des robinets qui ne gouttaient pas et un éclairage au néon. L’étau qui, sans qu’ils s’en rendissent compte, leur emprisonnait la poitrine, se desserra et avec sa femme il échangea un regard entendu. La chambre refaite, blanchie à la chaux se perdait sous la charpente, un œil de bœuf perçait le pignon à hauteur de la poutre maîtresse et cette particularité dans une chambre, les intrigua. Au cours de la nuit, un rayon de lune transperça les ténèbres comme une épée.
« Dans ce silence, on va bien dormir », pensèrent-ils. Ils ne fermèrent pas l’œil.
Pendant son insomnie, Thomas passa au crible les événements de la journée. Cette promenade en bateau, promenade ratée, comme si la maison voulait les retenir, les empêcher de s’échapper. Cette soirée au salon où son cerveau se bloqua, pénétré par des forces obscures qui le dévoraient de l’intérieur. Cette maison recelait des pouvoirs maléfiques. Comment se faisait-il qu’eux seuls les ressentissent ? Existait-il un monde parallèle auquel son couple serait sensible ? « Notre espèce humaine n’est pas adaptée à la complexité de la création, des ondes nous échappent tels les ultras et infrasons, les éléphants entendent les orages à des centaines de kilomètres et se dirigent droit, à la saison sèche sur les points d’eau… Nous ne sommes pas équipés pour les percevoir… Et qu’en est-il des messages de l’Univers ? Nous constatons les effets de la lune sur les marées, les paysans sèment à la lune montante et repiquent à la descendante, mais c’est tout… Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio que n’en peut rêver votre philosophie disait Hamlet1. Cette maison distille des ondes malfaisantes, Geneviève n’en est pas affectée, sa pureté, ses défenses naturelles la protègent, pas nous. Peut-être y sommes-nous plus sensibles que d’autres… un couple sur une ligne de crête… »
— Pendant que vous discutiez au salon, lui dit son épouse, j’ai sympathisé avec sa femme, une personne rayonnante qui possède une aura. Elle m’a avoué que le précédent propriétaire s’était ruiné à vouloir transformer cette maison et qu’il s’était pendu dans cette chambre. Je ne t’en ai rien dit pour ne pas te perturber. Moi je n’en ai pas dormi.
— Tu me l’apprends, mais je n’ai pas fermé l’œil non plus, des forces obscures nous poursuivent ici, fuyons au plus vite, prenons prétexte des encombrements du week-end pour filer le plus tôt possible cet après-midi.
Ainsi fut fait et après le repas ils firent leurs adieux sur le terre-plein.
— Merci encore pour votre accueil.
— Faites bonne route et à bientôt.

La vie les sépara, la distance y contribua, ils se perdirent de vue et les années passèrent.
Par hasard, un jour Thomas rencontra Geneviève au détour d’une rue. Ils n’avaient pas trop changé et se reconnurent de suite. Ils célébrèrent leurs retrouvailles autour d’une tasse de thé en évoquant des souvenirs communs. Il s’enquit des lieux de ce fameux week-end.
— Avec mon époux, nous y avons passé de bons moments et vu y grandir nos enfants. Georges aimait s’y ressourcer. Il travaillait en ville dans un milieu superficiel, fait de paraître et de jactance. Dans cette maison, il jetait l’ancre, trouvait le calme et la sérénité. Il était cardiaque et un matin je l’ai trouvé inerte et glacé à côté de moi. Ce domaine m’était trop lourd à entretenir. J’ai vainement cherché à le vendre. Des rumeurs couraient… le suicide du précédent propriétaire, la mort de mon mari… Le département à préempté les lieux… en a fait une base de loisirs. De la ligne de crête serpente une route touristique qui mène à une base nautique. L’emplacement de notre maison… Tout est rasé, il ne reste rien… Rien de ce que fut notre histoire… Tout ce que vous avez connu a disparu. Les gens viennent s’y divertir et faire de la voile… On a drainé le fleuve, arraché les roselières qui en modéraient le débit… On ne compte plus les disparus entraînés au large… les voiliers drossés sans raison sur les rochers ou embourbés dans les vasières. Depuis que j’ai quitté cet endroit, les accidents s’enchaînent…

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Vivianne Hess · il y a
Très bon récit , j’ai apprécié
Une lecture très agréable
Merci

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Jean Sichler · il y a
très aimable à vous Vivianne.
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Utilisateur désactivé · il y a
Quelle étonnante maison! Il y a des lieux comme ça... la science n'explique pas tout. Troublant! J'ai beaucoup apprécié votre récit.
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Jean Sichler · il y a
Souvent la réalité dépasse la fiction! Merci Antoine pour votre lecture
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Ode Colin · il y a
un peu de fantastique dans cette histoire très bien contée
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Jean Sichler · il y a
C'est une histoire presque vraie! Ode, merci pour votre attention.
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Francine KERGROHEN · il y a
J'ai apprécié cette nouvelle mais pour moi la route des crêtes est en Alsace... bien écrit et imagé le ressenti maléfique est prégnant. Merci Jean
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Jean Sichler · il y a
Le paysage à changé, c'est un effet du dérèglement climatique!
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Bennaceur Limouri · il y a
Y' a de "l'Edgar Allan Poe" dans ce beau récit aux mots choisis pour procurer le plaisir de la chair de poule, du frisson, du "cheveu dressé" au lecteur.
Mon "j'aime" et mon abonnement.

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Jean Sichler · il y a
Vous avez bien ciblé Bennaceur, Poe est un maître pour moi.
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Chan Jau · il y a
Merci Jean pour ce voyage sur, la ligne de crête, mes voix Chan!
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Jean Sichler · il y a
Je suis touché, bien à vous.
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Catherine Dutigny · il y a
Une nouvelle qui sécrète son lot de mystères et d'angoisse dans cette vieille bâtisse qui semble porter malheur à ses propriétaires masculins jusqu'à ce que l'on découvre que le malheur n'est pas qu'une question de lieu mais aussi et surtout d'époque. :-) Très bon texte, Jean, qui mérite d'aller loin
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Jean Sichler · il y a
Merci Catherine, à quand nos réunions littéraires?
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Doria Lescure · il y a
récit bien écrit et construit, sur un sujet simple mais bien porté par son personnage narrateur, dans une tonalité un brin fantastique qui donne du relief à cette histoire d'étrange maison.
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Jean Sichler · il y a
merci Doria pour votre lecture
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Mireille Bosq · il y a
Qui n'a pas connu de mésaventure après une invitation? Cette étrange maison, si difficile d'accès ne manque pourtant pas complètement de charme. Un parfum de fantastique flotte, puis le regret de constater l'anéantissement de lieux typés au profit du tourisme. Je le partage!
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Jean Sichler · il y a
merci Mireille pour votre attention
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Fred Panassac · il y a
Histoire inquiétante, bien menée avec quelques mystères. On peut s’attacher aux personnages de ces deux couples si différents.
Il est dommage de ne pas savoir de quel « fleuve » il s’agit. Il n’y en a pas pléthore qui peuvent mener en Angleterre en suivant le courant...la Seine ?
La fin est apte à montrer les méfaits de la destruction de la nature pour créer des lieux touristiques.

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Jean Sichler · il y a
Il s'agit de "La Vilaine" fleuve qui porte bien mal son nom. Merci Fred pour votre attention.
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Fred Panassac · il y a
Je m’aperçois que je n’avais pas mis mon J’aime, je répare cet oubli !
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Fred Panassac · il y a
Ah très bien, merci beaucoup !

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