La ligne

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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

— Regardez cette ligne blanche, monsieur Stakanovitc, c'est votre destin. Vous ne devrez jamais la quitter, vous devrez toujours avancer dessus sans jamais dévier, ni faire demi-tour. Tout ce que vous rencontrerez devant vous fera partie de votre destinée.

— Comment suis-je arrivé là ? Où sommes-nous ? Qui êtes-vous ?

— Ça fait trop de questions à la fois, monsieur Stakanovic. Toutes les réponses se trouvent sur la ligne que vous devez emprunter. C'est normal que vous les posiez. Au début de la ligne, on pose toujours des questions. Plus on avance, plus on a de réponses. Ne perdez pas de temps monsieur Stakanovic. Votre destin vous attend. Il vous appartient de tracer votre route.

Monsieur Stakanovic avança, et, quelques temps plus tard, se retrouva devant un motel situé en un lieu inconnu.

— Ah, bonjour ! Vous venez de la ligne blanche 909, c'est un très bon destin ! Vous êtes le premier à l'emprunter mais, c'est un très bon destin. J'ai rencontré ce matin un monsieur venant d'une ligne verte, il n'avait pas l'air très réjouit.

— On... on peut être plusieurs sur la même ligne ?

— Bien sûr ! Certains la croise, d'autres la traversent partiellement, mais vous, vous ne devez jamais quitter. Elle vous appartient jusqu'au bout !

— C'est loin le bout ? Les lignes ont un numéro ? Je ne savais pas, c'est étonnant !

— Ce n'est pas l'heure des questions monsieur Stakanovic. Désirez-vous vous reposer une nuit, reprendre vos forces, vous restaurer ? C'est inclus dans votre destin, vous repartirez demain, il fait bientôt nuit. Entrez, je vous en prie. Chambre 209 au deuxième. Lorsque vous descendrez, votre repas sera prêt. Reposez-vos un peu, le début du chemin est toujours un peu difficile. On se pose plein de questions, on est perdu, mais après tout rentre dans l'ordre, et on finit par accepter son destin.

— Pardon... cette mélasse... c'est mon repas ?

— Mangez monsieur Stakanovitc, croyez-moi sur paroles, mangez. Vous en avez besoin. Nul ne peut continuer sur la route de son destin s'il n'a rien avalé.

Monsieur Stakanovic avala sa pitance tant bien que mal et repris son périple. Sans perdre sa ligne blanche de vue, il continua ses pérégrinations au milieu d'une allée bordée de pins. Après avoir traversé ce qui semblait être un parc, flanqué d'un lac, il se retrouva bientôt en bordure d'une petite ville. Sa ligne blanche, empruntant l'avenue principale, semblait s'étendre à l'infini. Bientôt, des bruits de circulations automobiles se firent entendre. Selon l'architecture, les inscriptions en anglais et les grosses voiture, ce ressemblait à une ville Américaine.

Des individus, hommes et femmes, y déambulaient mais ne suivaient aucune ligne. Ils marchaient librement, quand soudain, il croisa la route d'un étrange personnage :

— Vous avez une ligne blanche à suivre, vous aussi ?

— Oui, je suis sur la 910 !

— Je suis sur la 909 quelle coïncidence !

— Ce n'est pas une coïncidence, mon cher monsieur, c'est un destin !

— Mais qui êtes-vous ? moi c'est Stakanovitc.

— Moi je suis pressé, si vous avez une question, gardez-la pour plus tard ou écrivez-la ! L'heure n'est pas aux questions, on a déjà dû vous le dire !

— Comment savez-vous ?

— Pas de questions, monsieur Stakanovitc, pas de questions.

Monsieur Stakanovitc continua son chemin, au milieu de la foule interlope et du brouhaha urbain, au milieu des gratte-ciels, de la circulation anarchique, mais il n'était plus inquiet. Il marchait tranquillement au milieu de la plus grande avenue, et la traversa sans même faire attention aux feux de signalisation. Question de logique. Puisque sa ligne blanche s'étend au-delà de ce carrefour, c'est qu'il sera vivant de l'autre côté, donc aucune vigilance n'est requise de sa part. Il ne risquait rien. Il avait désormais intégré la mécanique du destin. Sur le trottoir d'en face, il aperçu un quidam sur une ligne verte.

— Hey, c'est vous dont on m'a parlé au motel ! C'est vous qui avait l'air triste et qui êtes déçu de votre destin !

— Vous parlez trop, monsieur Stakanovitc, vous posez trop de questions ! Vous, vous avez la chance d'exister, tandis que moi, je n'existe presque pas, on m'a voulu discret !

— Mais comment connaissez-vous mon nom ? Tout le monde connaît mon nom ici, et moi je ne connais personne !

— Vous posez trop de questions monsieur Stakanovitc ! On a déjà dû vous le répéter maintes fois ! Poursuivez votre chemin, et accomplissez votre destin !

Après quelques temps de marche, monsieur Stakanovitc s'arrêta dans un étrange troquet, silencieux, pour y prendre un café. À son grand étonnement il lui fut servi froid. Mais il s'en contenta et repris sa route. Il commençait à tituber, sa marche devenait pénible, quand soudain une ligne bleue se matérialisa parallèlement à la sienne. Il fut dépassé par une sorte d'hurluberlu vêtue d'une combinaison transparente, qui filait droit devant à toute allure, fit marche arrière et tournoya sur lui-même plusieurs reprises.

— Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ?

— Une seule question à la fois, monsieur Stakanovic. Mon nom n'a aucune importance. Je viens du futur, je suis sur une ligne bleue, la ligne du bonheur. Même s'il m'arrive de faire d'horribles cauchemars, je suis heureux.

— Vous venez du futur et vous ne connaissez pas votre nom, et qui plus est vous foncez comme un dingue ? C'est moi qui fais un horrible cauchemar ! Je suis complètement dépassé par les événements !

— Ne vous mettez pas bille en tête, monsieur Stakanovic. De nous deux, c'est vous qui avez la meilleure destinée ! Vous êtes libre comme l'air, avec cette insoutenable légèreté de l'être qui vous caractérise, comme dirait Milan Kundera. Tandis que moi, tous les soirs, je rêve que je suis enfermé dans le noir, puis que l'on m'arrache la tête, que l'on me secoue dans tous les sens et que l'on m'étrangle, puis que l'on me traîne au sol sur des kilomètres !

— C'est horrible ce que vous me dites-là, monsieur... ?

— Au revoir, monsieur Stakanovitc, prenez soin de votre destin, vous marchez sur les traces de l'histoire. C'est sûr vous ferez couler beaucoup d'encre. Nous nous reverrons dans le futur.


Sur ce, monsieur Stakanovitc continua son chemin. Ce qu'il vit par la suite dépassa l'entendement. Des coups de feu résonnèrent, puis des hurlements ! Des hommes armés tiraient dans la foule, sans distinction. L'odeur de la poudre, du sang, une vision d'horreur. Des gangsters sortirent d'une banque avec des sacs remplis de billets, et prirent la fuite à bord d'une puissante corvette. Ils venaient de commettre un hold-up sanglant, un vrai massacre, n'épargnant ni femmes ni enfants.

Le puissant bolide fût vainement poursuivit par une calèche, avec à son bord deux hommes venus d'un autre temps, ressemblant à des cowboys, tirant des coups de carabine dans la direction des fuyards. Pris de panique, monsieur Stakanovic affronta son destin avec courage et détermination.

Sa ligne blanche était visible, il savait qu'il ne risquait rien. Mais devant lui, gisant au sol, une jeune femme agonisait dans une mare de sang, et le dévisagea  en bafouillant :

— Vous êtes un ange, seuls les anges ont des plumes, vous venez... prendre mon âme... je vais mourir...

— Je ne suis pas un ange, je suis monsieur Stakanovitc, vous êtes la seule à ne pas connaître mon nom. Que puis-je faire pour vous aider... madame... madame ?

— Écrivez... écrivez mon nom pour que je reste dans l'histoire... c'est moi l'héroïne de... c'est moi... je ne devais pas mourir maintenant... écrivez...

— Hey, halte-là, vous !!! Hurla un étrange individu sur une ligne rouge. Tenez-vous à carreaux monsieur Stakanovitc ! Vous n'avez aucune marge d'erreur, je ne vous pardonnerai pas la moindre faute ! À la plus petite erreur je vous vole dans les plumes, c'est bien compris ! Vous avez intérêt à vous faire un sang d'encre et à rester sur votre ligne, et continuer votre destin ! Vous êtes mal barré ! Pour cette fois, je vais être bon avec vous, je tourne la page, mais la prochaine fois...

Le ciel, soudain, vira du bleu au blanc, et un énorme coup de vent balaya tout sur son passage. Un visage hirsute portant une barbe de trois jours apparu au sommet d'une tour. Elle ressemblait à une énorme bibliothèque remplit de livres. Ce visage portait des lunettes, et laissait transparaître des yeux rougis par la fatigue.

— L'heure est venue de répondre à vos questions, monsieur Stakanovitc.

— Qui êtes-vous ?

— Je suis celui qui tient votre destin dans ma main et vous manipule depuis le début. Tout était écrit. Vous venez d'écrire l'histoire de votre vie, mais cette histoire désormais ne vous appartient plus. C'est l'histoire d'un écrivain qui possède une plume maléfique. Cette plume, une fois abreuvée d'une encre noire composée de sang, se met à inspirer à celui qui s'en saisit, des histoires qui se vendent bien, des histoires dans lesquelles les gens meurent à tour de bras dans d'atroces souffrances. L'histoire que vous venez d'écrire s'appelle «  la ligne » et c'est un vrai bain de sang. Ça fera un best-seller, c'est certain !

— Et cet écrivain, c'est moi, c'est ça, c'est moi ce monsieur Stakanovitc ?

— Non, l'écrivain c'est moi. Vous, vous êtes une plume, la plume maléfique nommée monsieur Stakanovitc.

— Je suis une plume ?? Et vous, qui êtes-vous ?

— Je viens de vous le dire, je suis monsieur Stakanovitc !

— Mais c'est impossible, monsieur Stakanovic, ça ne peut pas être vous, vous n'êtes pas une plume !

— Bien sûr que non, mais monsieur Stakanovic, c'est mon nom de plume, point final.
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Fleur A. · il y a
Original!!
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Fleur A. ! Enfant, quand j'étais écolier, ma maîtresse me faisait copier des lignes par centaines ! ;-)))
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Mica Deau · il y a
Cette ligne surpasse les attentes, une fin en pointillé dirai-je, idée intéressante !
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Felix Culpa · il y a
Merci Mica Deau ! Une ligne à la page ! ;-)))
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Regine Fournon · il y a
Je me demande: où s'arrète la ligne? Ou bien, où va-t-elle ? Tout est-il écrit d'avance?
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Felix Culpa · il y a
Personnellement, je pense que tout est écrit. Je crois en la prédestination. Merci Regine pour question très intéressante, qui est, en plus, le propos de cette histoire.
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Michèle Mancheron · il y a
Je me demandais bien où allait le mener cette ligne. Joli suspense !
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Felix Culpa · il y a
Merci Michèle ! Pour la pêche aux mots il faut une belle ligne ! ;-)))
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Pierre PLATON · il y a
Ah, j'aime bien, ce conte cruel sur le mécanisme de l'écriture ! Le mot, la ligne, et la plume (ou le clavier d'ordinateur, maintenant), belle mise en abîme... Tiens, du coup, je m'en vais ré-écouter "Plume d'ange", par Nougaro
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Pierre ! Moi aussi j'aime beaucoup Nougaro et sa poésie à fleur de mots, dans toutes ses chansons.
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Philippe Barbier · il y a
Ah ! Cher Félix, chez vous le mot est vraiment une chose vivante...
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Felix Culpa · il y a
Cher Philippe vous avez devinez juste ! Les mots, le langage, l'expression sont la source et la clés de tous les domaines ! Merci pour votre lecture et votre si juste analyse !
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Philippe Barbier · il y a
MERCI
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Didier Poussin · il y a
La romance du prosateur
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Felix Culpa · il y a
Merci Didier, une sorte de mise en abîme, c'est exactement ça ! ;-)
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Brigitte G. · il y a
Une idée originale mais je ne saurais dire pourquoi je reste sur ma faim. Il faut que je relise sans doute, j’ai dû louper quelque chose.
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Felix Culpa · il y a
Merci Brigitte ! C'est en effet une intrigue un peu étrange !
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Marie Noelle Vavasseur · il y a
C’est excellent, j’arrive au bout de la route à bout de souffle et question: qu’il y a t il au bout de la route ???
Encore très surprenant
Très bonne idée

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Felix Culpa · il y a
Merci Marie Noelle ! Au bout du chemin il y a le livre que vient d'écrire cette plume maudite, qui se termine !
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Constantin Louvain · il y a
Une excellente idée, bien développée, comme toujours. Une relecture attentive améliorerait la qualité du texte.
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Felix Culpa · il y a
Merci Constantin ! Je viens de relire et de corriger les fautes !

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