La ligne

il y a
3 min
267
lectures
117
Qualifié

"À la bourre, toujours". Alors le court, je suis faite pour ! Pour en lire, en écrire, en découvrir, ....

Image de Grand Prix - Été 2019
Image de Très très courts

21h37. Albertville, deux minutes d’arrêt.
Descendre du train, prendre le passage sous-terrain avec des marches en béton au nez cassé, odeurs mêlées de pisse et de détergeant industriel. En haut de l’escalier, l’affiche orange du festival. Le grand sourire officiel de la petite fille aux joues rondes me rassure, c’est bien là. Le Grand Bivouac, festival du film-documentaire et du livre de voyage. Création en 2002, 35 000 visiteurs en moyenne, j’ai tout ça dans ma doc avec un plan de la ville, en plus du badge « auteur-réalisateur » à se pendre autour du cou. Vérification. Dans la poche de ma veste, le disque dur antichoc est toujours bien là, prêt pour la séance de demain. Ma séance. Ma première projection en public...

Le hall de la gare est éclairé. En silence. Ça clignote, ça luit mais ça ne vit pas. Automate pour les billets, automate pour les boissons, automate pour les confiseries, automate pour les photos d’identité. Les deux portes en verre s’écartent dans un soupir de courant d’air, le détecteur de mouvement m’a repéré. Derrière moi, des semelles s’usent dans l’escalier et un peu plus loin, à chaque marche, le « poc » d’un sac à roulettes qui monte par à-coups fait résonner le passage sous-terrain.

En face de la gare, le kebab vient juste de fermer, une odeur de viande grillée me fait saliver. Rue Victor Hugo. Juste avant un square pelé, humide et renfrogné dans l’ombre de ses grands arbres, un Lavomatic éclaire le trottoir en blanchissant l’air d’une odeur de lessive. Un peu plus loin la rue s’élargit. Sur la droite, le lycée Jean Moulin. Un temple de la culture officielle, celle avec laquelle je n’ai jamais accroché. L’Éducation Nationale et moi, on s’est séparés à l’amiable le jour de mes seize ans. Je n’avais rien contre les études, le cinéma me passionnait, pour ça j’aurais été prêt à apprendre, voire même à travailler. Mais les images qui bougent, c’est vraiment pas le truc de l’école.

À cet âge-là, je vivais chez ma mère. Pas de loyer, des petits boulots, serveur, coursier ou livreur de pizza, ça me suffisait pour le nécessaire. Pour le reste je me « débrouillais », en essayant de ne pas y aller trop fort pour ne pas me faire coincer. Je m’étais même persuadé que voler des smartphones pour filmer, c’était pas complètement un délit... Dans ma tête, la société qui ne sanctionnait pas mes écarts, finançait mes études de réalisateur en autodidacte. Comme elle aurait pu me payer l’école. Un droit. Ou presque. Maintenant, question finances ça va mieux, j’ai un boulot, j’aurais même les moyens de passer au réflexe avec option vidéo. Ce serait meilleur, surtout pour le son, mais alors, finie la simplicité, et finis mon style, ma signature de self-made-man.

Plus loin à droite, un passage même pas tagué débouche sur une placette avec deux arbres mélancoliques devant le cinéma et la médiathèque. Demain, je viendrai faire des photos-souvenirs pour Mireille, la bibliothécaire de mon quartier, sans qui je ne serais sûrement pas là. C’est Mireille qui m’a fait emprunter La part des anges, mon premier Ken Loach. J’ai dû le voir cent fois, le découper, l’analyser, le copier, le disséquer avant de décider de partir en Écosse filmer Des anges à part, mon premier vrai documentaire, cinquante-deux minutes de vidéo pour deux ans de travail sur les ouvriers du whisky. Vérification. Il est toujours bien là, contre mon ventre, dans son disque dur antichoc. Prêt pour la séance de demain. Ma première vraie projection officielle.

De l’autre côté du boulevard, mon chemin passe sur un pont avant de monter vers Conflans, le vieux quartier fortifié. J’y suis presque. Sur la place, deux gamins zonent, assis sur le bord de la fontaine. Clope, ennui, regards en dessous. C’est moi, il y a quelques années. Sourire intérieur attendri. Maintenant je fais partie des nantis, de ceux qui ont quelque chose à perdre, ne serait-ce qu’un rêve qui commence doucement à prendre forme. J’ai passé la ligne qui sépare agresseur et agressé potentiel.

Le centre de séjour où le festival me loge est un peu plus loin sur la droite. Porte fermée, personne. Pourtant il y a de la lumière. J’ai dû enregistrer le numéro dans les contacts de mon téléphone.
— Ton portable, donne !
Bras tordu dans le dos, craquement. La douleur me réduit tout entier dans ce coude qui se déboîte avant de se déplacer vers mon arcade qui éclate et mes côtes enfoncées. Un bruit de scooter qui s’éloigne. Je suis roulé en boule par terre. Sac envolé. Poches vidées. À côté de moi, les morceaux de mon disque dur antichoc. Le vent qui sèche le sang sur mon visage feuillette le dernier livre emprunté à Mireille, je n’ai pas eu le temps de le terminer dans le train. La ligne d’ombre de Joseph Conrad.

117

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

L'exposition

Juliette Derimay

Hier, j'ai passé ma journée à regarder des gens regarder mes photos.
Je fais des photos en amateur, mon vrai métier c'est bibliothécaire. Mais pour la fête de la mer, avec la Société ... [+]