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La licorne

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Francobe

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David a huit ans quand il voit la licorne pour la première fois. Il joue dans les bois non loin de la maison ; c’est un chevalier en armure chargé par le roi de sauver la princesse du terrible dragon. Il mime un combat contre des trolls quand un reniflement tout proche le fait sursauter, puis se retourner. Son cœur s’affole, il a chaud et sent ses cheveux se hérisser. L’animal se tient devant lui, il broute à seulement quelques mètres. L’enfant croit d’abord avoir à faire à un cheval d’une blancheur immaculée, mais se rend bien vite compte de la corne ivoire, qui part du front de l’animal. David se retrouve complètement paralysé : il n’a jamais approché un cheval et le plus gros animal qu’il ait jamais caressé est un chien de haute-montagne, celui de la maison de la vieille dame, juste à côté de l’école.
La bête relève la tête et fixe son regard bleu sur celui de David, dans l’attente de quelque chose. David sort alors de sa torpeur et fait quelques pas timides vers l’animal, irrésistiblement attiré par la puissance qui s’en dégage. Puis, comme dans un rêve, il se retrouve à quelques centimètres seulement et sa main vient se poser sur le cou de la licorne. Cette dernière baisse la tête et David lui caresse entre les naseaux, en prenant garde à la corne qui scintille dans le soleil de fin d’après-midi. Le temps semble alors suspendu entre deux secondes, s’attardant encore à celle d’avant, hésitant à passer à celle d’après. Comme si le monde d’après cette rencontre ne sera jamais plus le même que celui d’avant.
Puis il reprend son cours et la licorne relève tranquillement la tête, regarde une dernière fois l’enfant et repart au pas pour s’enfoncer dans le sous-bois. David renifle et se rend compte qu’il a pleuré en caressant l’animal. Il s’essuie avec sa manche. Il n’a plus envie de jouer au chevalier et veut rentrer à la maison.

Le soir, au dîner, il demande à son père si les chevaux ont des cornes. « Non », lui répond-il. Puis il lui énumère les animaux qui ont des cornes, et lui explique que les chevaux n’en ont pas. « Pourquoi ? » lui demande-t-il. David lui explique qu’il a vu un grand cheval avec une corne, près de la rivière dans la forêt. Son père hausse les sourcils et dit « Maman aimait bien les chevaux. » Puis il ne dit plus rien. La mère de David est morte à sa naissance. C’est son père qui s’est occupé de lui, et parfois il lui parle de sa mère. David aime bien ça mais son père ne peut pas en parler trop longtemps ; une fois il a dû s’arrêter de parler et a laissé David tout seul dans le salon. Après il est revenu, les yeux tout rouges, lui a demandé pardon et l’a pris dans ses bras. David aime bien quand son père le prend dans ses bras, il se sent alors le plus grand du monde. Demain, il ira lui montrer l’endroit où il a vu la licorne.

David a dix ans, quand, pour la deuxième fois, il voit la licorne. Ce n’est plus un preux chevalier qui vole au secours des princesses. Aujourd’hui, David est un petit garçon entouré de grands. Son père est mort dans sa voiture, alors qu’il allait le chercher à l’école. David a du mal à se souvenir de ce qu’il s’est passé. Ses grands-parents sont venu le chercher et il a vu que quelque chose n’allait pas, quand il a dit « Papa est encore au travail ? » et que mamie a commencé à pleurer. Papy lui a dit « Tu es un grand garçon, maintenant, je suis sûr que tu es très courageux. » Et il l’a pris dans ses bras. Ensuite, Papy lui a dit quelque chose de terrible et David est resté dans ses bras pendant tout le trajet jusqu’à la maison.
Aujourd’hui, il va dire au-revoir à son papa. David se sent bizarre, comme si il était dans du coton. Il fait beau dehors et le soleil brille, mais le petit garçon ne voit que les pierres alignés dans ce drôle de jardin. Il se souvient qu’il y venait parfois avec son papa pour déposer des fleurs pour maman. C’est ici que les gens vont quand ils ne vivent plus. Un monsieur habillé en noir avec une drôle d’écharpe dit des choses gentilles sur son papa, puis des choses que David a du mal à comprendre. Dans son coton, David entend un drôle de bruit, comme un reniflement ; en tournant la tête, il aperçoit, au fond du cimetière, entre les arbres, passer une forme blanche, comme un grand cheval. L’animal s’arrête et David voit sa corne scintiller dans le soleil du printemps. Même si il est trop loin pour le voir, il sait que la licorne a les yeux bleus. Quelque chose se passe alors. Le coton qui l’entourait disparait et David sent la chaleur du soleil le réchauffer. Le nœud dans son ventre se défait quelques secondes, et pendant ces secondes, le temps semble s’arrêter. Puis l’animal repart et David ne le voit plus.

David a vingt ans et il est en train d’embrasser une fille comme jamais il n’a embrassé. Ils sont installés sur un banc et la fille est assise sur ses genoux. Elle s’appelle Lise, elle a de grands yeux noirs, des cheveux noirs bouclés et David est amoureux d’elle. Pendant que leurs langues se rencontrent, tantôt dans sa bouche à lui, tantôt dans sa bouche à elle, David la caresse à travers ses vêtements, et touche des endroits qu’il n’avait jamais touché auparavant. Comme elle ne dit rien, David commence à glisser ses mains sous ses vêtements, le cœur battant. La fille se tortille, arrêt de l’embrasser et lui murmure à l’oreille « on continue chez moi ». La suite se passe comme dans un rêve. David est pris dans un tourbillon de sensations, d’odeurs, de bruits, de gémissements... Et tout s’arrête trop vite. La fille l’embrasse en souriant puis ils s’endorment dans les bras l’un de l’autre.
David rêve. Il est nu et marche dans une forêt jusqu’à un petit ruisseau. Sur le bord du ruisseau, il voit un petit enfant s’approcher tout doucement d’une licorne. Le garçon pose sa main sur le cou de l’animal fantastique, puis tout deux se tournent vers lui et le fixent. David se réveille en sursaut dans le bras de Lise.

David a presque vingt-trois ans et il est revient d’une soirée entre amis. Entre le chalet et son petit appartement, en ville, il y a une portion de la route qui traverse un coin de forêt. C’est une nuit sans lune, et le brouillard commence à peine à tomber. David n’a pas eu le temps de comprendre ce qu’il se passait. Il a juste senti quelque chose le toucher sur sa main, et il a repris connaissance. La douleur est revenu avec tout le reste ; une douleur étrange, qui lui prend tout le crâne. Instinctivement, il porte la main sur son front et la retire couverte de sang. Davis comprend qu’il vient d’avoir un accident. Il prend soudain conscience de la licorne, qui se tient à sa gauche, à quelques centimètres seulement. S’il pouvait bouger, il pourrait presque la caresser. Celle-ci le regarde pendant de longues minutes, comme si elle voulait s’assurer qu’il allait survivre, puis un bruit lui fait tourner les talons et elle disparait au fond des bois. David entend quelqu’un lui parler, voit des sirènes qui clignotent dans la nuit, puis sombre dans l’inconscience.

David a vingt-cinq ans quand il rencontre la femme de sa vie. Vingt-cinq ans, c’est un bon âge, ça fait un compte rond, ça sonne juste. Il ne sait pas encore qu’elle est la femme de sa vie, mais il ne s’est jamais senti aussi à l’aise, aussi complice qu’avec elle. C’est comme si il la retrouvait après une éternité passée sans elle, alors qu’ils ne se connaissent que depuis quelques heures. Avec elle tout semble plus juste, plus vrai. Comme si elle lui donnait la direction à suivre, comme une mise au point parfaite, du premier coup, sur un vieux reflex, comme la buée qui disparait, laissant voir le paysage derrière la vitre. Il sait qu’il la suivra jusqu’au bout du monde. Mais elle ne veut pas aller au bout du monde, elle veut juste passer toute sa vie avec lui.
C’est lors de leur première sortie au restaurant que David remarque son tatouage en forme de licorne, sur son épaule droite.

David a vingt-sept ans aujourd’hui, mais ce n’est pas son anniversaire que l’on fête. David oublie tout ce qu’il y a autour de lui. Comme si il gommait son entourage ; il ne voit plus ses amis, ni les autres invités, il ne voit même plus le jardin qu’ils ont choisi pour célébrer leur union. Il ne voit plus qu’elle, son visage, sa bouche, et ses yeux. Ce qu’il se passe alors transcende n’importe quel langage, et bien loin de la musique, des bruits et des cris de la fête, David sait qu’il a arrêté de rêver sa vie et qu’il va maintenant la vivre pleinement.

David a trente-et-un ans, Julie a quelques heures seulement. David n’arrive pas à s’arrêter de la regarder. L’infirmière a dû lui demander trois fois de sortir avant qu’il ne reprenne ses esprits. Il a balbutié quelques excuses sous le regard attendri de sa femme, puis est allé prendre l’air, en repensant aux dernières heures qui s’étaient écoulées. Enfin le bébé arrivait ! Aussi loin qu’il se souvienne, David n’arrive pas à se rappeler un autre moment aussi fort – il n’arrive pas à trouver un autre mot plus approprié – que celui-ci : voir sa femme souffrir sans rien pouvoir faire d’autre que lui tenir sa main ; puis, quand l’enfant vient enfin au monde, se sentir mis à nu ; sentir tout ses remparts, patiemment construits et assemblés, s’effondrer devant ce petit être, et des larmes de joie remplir ses propres yeux... Bien qu’il n’ait été là finalement qu’en tant que spectateur, David se sent vidé. Il fait quelques pas dans le parc de l’hôpital, sous les premiers rayons du soleil de printemps. Il n’y a personne à cette heure-ci. David est dans un tel état second qu’il n’a d’autre réaction, en voyant la licorne le regarder à quelques mètres, que de lui faire signe et de lui envoyer un sourire. Celle-ci s’ébroue et disparait dans les buissons. Plus tard, David ne gardera aucun souvenir de cela.

David a cinquante-deux ans. Aujourd’hui, la deuxième chose qui retient le plus son attention est quelque chose de finalement très banal : une réflexion ordinaire sur le temps qui passe et la vitesse à laquelle il le fait. La première chose qui retient son attention, c’est le mariage de Julie. David la revoit encore toute petite, et ce qu’il ressent ne peut être décrit par des mots. Il observe le bouquet de la mariée s’élever dans le ciel et ralentir à mesure qu’il atteint son apogée. Quelques temps plus tard, David se retrouve seul dans la chambre de Julie. C’est son ancienne chambre, car Julie a quitté le nid familial quelques années avant de se marier, mais tout est resté tel quel. Perdu dans ses pensées, il lui semble entendre un bruit particulier, incongru, qui n’a rien à faire ici, comme les sabots d’un cheval sur le parquet. Il voit une forme blanche se refléter dans la vitre d’une bibliothèque, mais le temps qu’il se retourne, le bruit cesse et il n’y a rien à voir.

David a soixante-seize ans. Il a les pieds dans l’eau, le pantalon retroussé jusqu’aux genoux et il regarde sa main droite, la paume tournée vers le ciel. C’est l’alliance de sa femme qui brille ici, dans le creux de sa main. David est là pour tenir une promesse qu’il a fait il y a très longtemps, à la femme de sa vie. Plus que tout, ils avaient peur d’être séparés par la vie, mais c’est la mort qui les a séparés. David commence à avoir du mal à se rappeler de l’endroit où il a mis ses clés, mais il se souvient de cette conversation comme si c’était hier : « Dans l’océan indien. Si je pars avant toi, tu y iras disperser mes cendres dans l’océan indien. Et toi ? » « Le Grand Canyon » lui avait-il répondu en souriant. Puis ils s’étaient embrassés. Et là, face à un coucher du soleil aussi rare et précieux qu’un amour perdu, David sent ses yeux se mouiller.

David est très vieux. Il a demandé à son infirmière de l’installer sur la terrasse. C’est l’été, il est très tôt et le soleil va bientôt se lever. David sens la fraîcheur de la nuit se dissiper peu à peu. Il repense à une bonne cinquantaine d’été semblables à celui-ci ; mais ne peut s’en rappeler en détails. Quelques bribes seulement lui reviennent. David s’est habitué à ne plus pouvoir évoquer ses souvenirs précisément comme il pouvait le faire quelques années auparavant. Il ne lui reste que les souvenirs des sensations, des parfums, des ambiances, des rires d’enfant... Il sait qu’elle sera là aujourd’hui, juste pour lui. Il entend déjà ses sabots dans l’herbe encore couverte de rosée. Puis elle s’approche, majestueuse, à quelques mètres, puis s’approche encore, maintenant à quelques centimètres. David n’a plus qu’à tendre sa vieille main décharnée, pour une dernière caresse.
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