La lézarde

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Lauréat
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Le très beau parallèle entre la lézarde au mur et celle au cœur du narrateur ouvre superbement cette histoire émouvante et dure, racontée dans

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Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...) ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2022
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Il regarda la lézarde qui courait sur le coin gauche du plafond, se demandant si celle de son cœur était identique. Tordue, épaisse, comme une frontière indéfinissable entre deux mondes. Celui d'hier et celui d'aujourd'hui. Allongé sur son lit, il ferma les yeux puis les rouvrit presque aussitôt. Le sommeil ne viendrait pas, il le savait. Il lui fallait désormais s'abrutir des heures entières à coup d'images télévisées, de livres auxquels il n'accrochait pas, avant de sombrer dans un sommeil haché, poisseux de mauvais rêves, qui le laissait, au petit matin, vide, nauséeux et sans avenir.
Peut-être qu'il aurait dû parler un peu plus à Clarisse aujourd'hui, lui offrir son café, juste lui sourire, lui toucher l'épaule. Peut-être qu'il aurait dû l'inviter au restaurant, à aller voir un film au ciné, une pièce de théâtre, une visite de musée, n'importe quoi pourvu qu'ils puissent être ensemble. Le début d'une possible histoire, l'amorce de quelque chose qui aurait ressemblé à un bout de chemin à deux. Elle n'attendait que cela, il le savait, ses yeux ne mentaient pas quand il les avait croisés. Mais il s'était tu, avait rétréci ses pensées jusqu'à les condenser en cette bille de plomb si compacte et lourde à porter qui lui intimait l'ordre de fuir tout cela, qui cognait dans son cerveau en lui répétant que le bonheur n'existait pas, n'existait plus et qu'il ne fallait pas laisser la moindre chance aux illusions de s'imposer.
Alors il avait bredouillé des conneries, un dossier urgent à finaliser, un truc comme ça. Et il était parti. Laissant la machine à café émettre ses borborygmes ventraux en crachant son breuvage aux autres postulants, abandonnant Clarisse à sa déconvenue.
La lézarde sur le plafond. Elle coupait maintenant en deux le sourire de sa collègue amoureuse, le souvenir de sa vie d'avant. Tout se mélangeait. Des pupilles vertes et dorées, des cheveux bruns et auburn, les lèvres délicates de Clarisse et celles ourlées d'Anne. Ses entrailles le brûlaient. Ses mains serrèrent le couvre-lit froissé, se recroquevillèrent en deux poings crispés et impuissants qui se levèrent pour redescendre frapper le matelas dans une rage étouffée. Avait-il crié ? Il ne le savait même pas.
Il deviendrait fou s'il restait là. Se lever. Quitter l'appartement. Sortir dans la nuit écarlate, coupante comme un corail agonisant. Se perdre dans l'agitation absurde de vivants aussi morts que lui. Ronger sa solitude au comptoir d'un bar insane. Anéantir son chagrin immense dans des alcools forts en racontant ses malheurs à un barman qui ferait semblant de l'écouter. Voilà le programme, les seuls projets qui lui étaient accessibles. Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve une deuxième fois, aurait dû chanter Birkin. Parce que la première fois, on ne se méfie pas assez, on est en confiance, on se laisse porter par la vague. On fait le beau. On est le roi du monde. Le roi des crétins. On a déjà perdu, sans le savoir encore.
Il roulait en direction du centre-ville, enveloppé d'une obscurité trompeuse. Les lampadaires étaient comme des lucioles éphémères qui se succédaient et disparaissaient aussi vite. Il la vit, pataugeant dans cette flaque de lumière crue. Jupe trop courte, bas résille, corsage décolleté qui s'ouvrait sur une promesse d'éden depuis longtemps disparu.
Comment appeler cela ? Une pulsion. Oui, c'était le terme qui convenait. Une pulsion. Il pila, effectua une légère marche arrière et se rangea devant son bout de trottoir.
Tellement simple au fond, pas d'amour, pas de promesse, pas d'espoir. Juste tenter de remplir un peu ce cratère béant qui lui embrasait le ventre. Baiser, payer, partir, oublier.
Il descendit sa vitre. La fille approcha. Elle était jeune, trop fardée, presque jolie.
— Je monte pas en voiture, mais, si tu veux, tu viens avec moi dans studio.
Elle avait dit cela avec un accent qui laissait peu de doute sur la région du monde d'où elle venait. Une fille de l'Est. Les Balkans, Hongrie, Roumanie, Bulgarie ? Quelle importance, au fond !
Il sortit de son véhicule, la suivit dans le vieil immeuble. Les vénérables marches de bois de l'escalier gémissaient sous ses pas alors que son regard était rivé au cul moulé de cuir de la fille devant lui.
Il entra à sa suite dans le minuscule studio qui n'était rien d'autre qu'une chambre dotée d'une kitchenette exiguë et d'un lilliputien cabinet de toilette où elle disparut quelques instants. Quand elle revint, la jupe avait disparu, le corsage s'était envolé. Elle n'était plus qu'un corps si maigre enveloppé de dentelles qui se voulaient affriolantes.
Il la regarda. Jeune. Beaucoup trop jeune. Pas d'étincelle dans ses yeux. Sa bouche n'était qu'un trait silencieux et sans âme.
— Tu déshabilles ?
La pulsion était éteinte. Anéantie. Sentiment d'être soudain le dernier des salauds qui pullulaient sur cette terre. Il s'assit sur le lit en secouant la tête.
— Non, je n'ai plus envie.
— Je plais pas à toi ?
— C'est pas ça.
— Alors quoi ? Toi monter, toi payer.
Il chercha son portefeuille, en sortit les billets qu'il avait toujours en réserve. 115 euros. Il les tint dans sa main, pincés entre le pouce et l'index de la main droite, les agita quelques secondes dans l'espace entre eux où se télescopaient des molécules d'incompréhension et de doute.
— D'accord, mais tu vas d'abord me dire comment tu es arrivée là.
Pourquoi avait-il dit ça ? Qu'est-ce qu'il en avait à foutre ? Une manière d'effacer la honte qui l'avait saisi, peut-être ?
— Toi journaliste ?
— Non.
La fille alla passer une robe de chambre. Puis elle s'assit sur une chaise bancale. Son regard s'était perdu au loin, dans une enfance arrachée, dans des rêves d'une vie meilleure qu'on lui avait fait miroiter. Elle soupira et alors elle raconta. D'une voix monocorde et neutre. Presque sans reprendre son souffle. Sans doute pour récupérer l'argent. Dans un mauvais français dont il saisissait l'essentiel.
Ses premières années en Moldavie dans un village pas loin de Taraclia. Sa famille, trop pauvre pour lui permettre de poursuivre des études. Le travail des champs. Son adolescence chaotique. Sa rencontre avec ce garçon qui l'avait séduite et qui lui avait promis un travail rémunérateur en Allemagne. Ses espoirs d'un ciel moins gris. Son arrivée à Hambourg où elle avait atterri dans une maison close, un centre de dressage aurait été une expression plus appropriée. Ses transferts, en Belgique d'abord, puis en France. Les sommes qu'elle devait ramener à ses souteneurs sous peine d'être tabassée ou envoyée dans un bordel d'un pays encore moins regardant sur la misère humaine.
Elle lui avait aussi révélé son prénom : Snezhana. Quand elle se tût, un brouillard épais givrait ses yeux sombres.
Il lui donna les billets puis la fixa étrangement.
Autre pulsion. Salutaire cette fois. Nécessaire, quasi vitale. Pour elle, mais aussi pour lui. Parce c'était peut-être la seule issue pour qu'il se sente à nouveau vivant, et qu'il avait déjà décidé de la suite des événements. Ne pas réfléchir, ne pas laisser le temps à la raison de reprendre le dessus. Agir, même si c'était une connerie monumentale.
— Habille-toi, prends un sac avec ce que tu veux emporter.
— Mais...
— Dépêche-toi.
Elle s'était exécutée, avait embarqué quelques fringues et deux ou trois bricoles dans deux sacs de course au logo d'une chaîne de grande distribution.
Quand il redémarra, Snezhana à ses côtés, il avait oublié son idée initiale d'aller s'abrutir d'alcool dans un bar de la ville. En retournant vers son appartement, il ne pouvait s'empêcher de jeter de temps à autre un coup d'œil vers sa passagère. Elle semblait fébrile.
Il la vit se tordre le cou pour regarder dans le rétroviseur, fit attention à son tour. Une voiture derrière. Une grosse berline allemande.
Il changea de direction. Le véhicule les suivait toujours. Il comprit.
— Ne t'inquiète pas, je vais les semer.
Il tourna plusieurs fois. À droite, à gauche, empruntant des passages improbables. Il connaissait la ville comme sa poche. Ne voyant plus personne derrière eux, il se laissa avaler par un parking souterrain, histoire de disparaître totalement à la vue de ses poursuivants.
Près de lui, dans la pénombre du deuxième sous-niveau, Snezhana sanglotait doucement. La lézarde dans son cœur à lui semblait se rétrécir. Deux heures passèrent dans une inquiétude aiguë avant qu'ils ne ressortent du parking. La nuit était installée, pesait sur la ville, emplie de ses rêves éclatés et de ses espoirs brisés. Il sut soudain ce qu'il devait faire. Ne pas l'emmener chez lui. Trop risqué, ils avaient vu sa plaque d'immatriculation, ils étaient organisés, avaient sans doute des contacts, ils pourraient peut-être les retrouver.
La jauge d'essence était correcte, il s'engagea vers le périphérique extérieur, s'échappa vers la campagne. À ses côtés, sa passagère s'endormit rapidement. Une aube timide les cueillit dans une odeur d'iode et de sel. Derrière la maison où il s'arrêta, le mugissement de l'océan couvrait le vacarme du monde.

* * *

Il ouvrit les volets en bois de la maison de famille. L'air charriait des envies d'ailleurs. La mer offrait son horizon mouvant. Jamais il ne se lasserait du paysage. Trois jours, déjà, qu'ils étaient là, dans ce refuge isolé, ce bout du monde idéal, les oiseaux de mer pour seuls compagnons, le vent en symphonie. Il avait prétexté à son travail de se sentir un peu patraque, il allait prendre quelques jours de RTT en retard pour régler ça.
Il avait laissé la chambre du rez-de-chaussée, la plus confortable, à Snezhana, s'était replié dans l'une des deux à l'étage. Il s'était occupé d'elle comme il avait pu, lui concoctant quelques plats qu'il maîtrisait à peu près, lui faisant écouter ses disques préférés. Il avait même repris sa vieille guitare mal accordée, s'était mis à chantonner. Des vieux trucs du temps passé. Yves Simon, Téléphone, Nicolas Peyrac, William Sheller, Graeme Allwright, les Beatles, Léonard Cohen. Elle avait souri à ses faux accords et à sa voix qui dérapait.
Il l'avait aussi emmenée en balade sur les sentiers côtiers. Pas une fois, ils n'avaient réévoqué ce qu'elle avait vécu. Le souvenir d'Anne devenait plus flou, ses regrets vis-à-vis de Clarisse s'estompaient. Pourtant, entre lui et son invitée, il n'était question ni d'amour ni même de sexe. Rien qu'un sentiment confus, presque paternel, qui était comme une veste trop grande qu'il avait endossée.
Snezhana était un petit félin sauvage qui devait reprendre confiance en l'humain. Sa méfiance des premiers instants se polissait doucement dans toutes les attentions qu'il avait à son égard. Il avait eu le temps de réfléchir un peu à ce qu'il devait faire avec elle. Il y avait des associations qui pouvaient s'occuper de filles comme elle. Mais il retardait l'instant, profitant de ces moments hors du temps, loin de cette désespérance vorace qui l'avait bouffé ces derniers mois.
Il avait fait du café, fort comme à son habitude. Le beurre et la confiture étaient déjà sur la table, le pain prêt à être grillé. Snezhana apparut, déjà habillée, son téléphone à la main. Elle paraissait nerveuse, fuyait son regard. Les deux grosses cylindrées arrivèrent par le sentier pierreux et s'arrêtèrent sur l'esplanade herbeuse devant la maison. Ils étaient cinq à en descendre.
Il se précipita à l'étage chercher le fusil de chasse de son père, redescendit aussi vite. Elle était déjà à la porte, ses affaires à ses pieds. Elle se retourna avec un sourire triste, murmura un « Multumesc* » qu'il ne comprit pas tout de suite et posa doucement sa main sur son bras pour lui faire baisser l'arme.
Puis elle sortit sans regarder en arrière, grimpa à l'arrière de l'un des véhicules. Il resta sur le pas de la porte. Les cinq hommes le fixaient, il savait que ce n'était qu'à cause du fusil qu'ils n'iraient pas plus loin. Mais avant de rebrousser chemin, l'un d'eux dans un sourire narquois passa son doigt sur sa gorge.
Quand les voitures disparurent, ne laissant derrière elles qu'un nuage de poussière et de vide, il sut que la lézarde dans son cœur était de retour.
Encore plus dense.

__

* : Merci
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Michel Dréan  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à vous toutes et tous qui avez aimé cette nouvelle et l'avez propulsée sur le podium.
Comme je m'y suis engagé, et en saluant la réponse de Short à cette initiative qui permettra de doubler la mise, je demande à Short Edition de reverser mon prix à la Fondation de France (Solidarité avec les Ukrainiens).
https://short-edition.com/fr/forum/hors-les-murs/grand-prix-hiver-2022-et-situation-internationale-appel-aux-laureats?all-comments=1&update_notif=1646471003&fos_comment=5214234

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Philippe Caizergues · il y a
Bravo pour tout. Mon vote, Michel.
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JH C · il y a
Félicitations Michel :)
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Jérémy Schoelinck · il y a
J aime beaucoup !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Super, bravo pour tout !
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noah lesur duvauchelle · il y a
vive cette nouvelle je conseille vraiment
merci michel

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Hortense Remington · il y a
Félicitations, Michel !
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Christian CUSSET · il y a
Un récit bien mené, à l'écriture précise, sombre et réaliste.
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Christian Pluche · il y a
Une juste reconnaissance pour cette belle et sombre écriture !
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Un grand bravo pour cette "lézarde"!
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Fred Panassac · il y a
Bravo Michel, mission accomplie pour la Lézarde !

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