La lettre

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Confortablement installé dans le cabinet du notaire en compagnie de ses deux frères, Damien avait assisté à la liquidation de la succession familiale. La satisfaction des héritiers aurait été complète si l’officier civil n’avait annoncé une disposition particulière qui venait amoindrir significativement leur part d’héritage. Par décision paternelle, la "quotité disponible" de cette succession échappait à la fratrie pour être officiellement attribuée à une personne dont ils n’avaient jamais entendu parler, un homme au patronyme étranger... Cet héritier-surprise vivait au Sri-Lanka et le notaire, sans donner davantage d’explication, avait remis à Damien, le benjamin de la fratrie, une lettre cachetée conformément aux volontés du père défunt. Le soupçon d’une relation de cause à effet entre cette mystérieuse lettre, Damien et l’attribution d’une part importante des biens familiaux à un inconnu fut immédiat. Fortement troublé, Damien sortit subitement de la pièce, quitta l’office notarial en catimini. Quelques instants plus tard, dans l’intimité de son véhicule, il ouvrit la lettre et prit connaissance de son contenu.

Mon grand fils,

Au moment où tu prendras connaissance de cette lettre, à l’autre bout du monde, au Sri-Lanka, habite un homme de vingt deux ans de moins que toi, que j’ai désigné comme héritier unique de ma quotité disponible autrement dit, la partie de ma succession à laquelle vous ne pouvez prétendre et que j’étais libre d’employer comme je l’entendais. Pour des raisons qui touchaient à l’image et à la sérénité de notre famille, révéler l’existence de cette personne était inenvisageable, inavouable. Cependant, tout au long de son parcours, j’ai fait de mon mieux pour jouer le rôle de père.
Plus tard, j’ai songé à faire une reconnaissance en paternité et nous avons réfléchi à cela avec ta mère, avant d’admettre que le plus sage consistait pourtant à ne rien faire dans ce sens. La famille, tes frères et toi n’auriez probablement pas eu la dimension de cœur et d’esprit pour comprendre la situation et cette décision. Bref, pour la reconnaissance officielle d’un seul être, je n’allais pas semer durablement le trouble, bouleverser les relations entre les membres de la famille...
Cela n’a pas empêché que depuis sa naissance, ta mère et moi avons participé financièrement pour l’entretien, l’hébergement de cet enfant et par la suite, pour son éducation dans une école privée. Enfin, nous avons aidé la mère et à retrouver une dignité, une réelle indépendance financière. En effet, revenir au pays sans mari, ni métier mais simplement avec son bagage et un bébé ne pouvait être perçu de manière positive, même dans la famille aisée qu’était la sienne. Il fallait qu’elle reste en France, qu’elle poursuive ses études et s’organise avec l’enfant. Nous n’avons cependant pas souhaité tout prendre en compte, d’accords sur ce point que le choix de la venue au monde de cet enfant impliquait que la mère en assume une juste charge.
Tu es sûrement curieux de connaître la suite et il aurait été mieux de discuter de cela quand j’étais encore en vie! 
Aujourd’hui, sans savoir à quel moment tu prendras connaissance de ce courrier, je considère ces choses avec beaucoup de recul et ce qui semble sans importance pour toi a du sens pour moi. Je profite de cette belle matinée pour t’écrire une dernière fois. Si tu avais été avec moi ce matin, tu aurais profité de ce ciel clair, du jardin clos magnifique. L’ambiance du lieu fait dériver doucement les idées, facilite la réflexion, fait goûter plus intensément l’instant qui passe. Avant de reprendre la rédaction de cette lettre, il me prend l’envie de musarder, d’observer tranquillement ce qui m’entoure, d’écouter la nature toute proche et la vie du quartier, plus loin, au delà des hauts murs... Comme je suis agaçant !
Sur mon jeune olivier en fleurs, je vois des abeilles affairées sur les nombreuses grappes claires. Nous sommes en ce moment à la fin mai et je m’inquiétais de ne plus voir d’abeilles au jardin mais seulement quelques bourdons...Et voilà qu’elles arrivent enfin! J’ai souvent conscience de la chance d’habiter ce petit coin. Ce bout de friche qui jouxtait la maison est devenu un havre de sérénité. Des visiteurs louent pour la nuit des espaces dont vous n’avez jamais voulu profiter. Ils occupent la terrasse ou s’installent au jardin comme s’ils se trouvaient dans un hôtel de charme... Cela n’est pas intéressant pour toi mais l’observation et le ressenti de ces choses simples ont plus d’importance pour moi que ce que tu veux savoir ! Ce qui t'intéresses ne m'intéresse plus mais je reviens  tout de même à mon sujet:
De cette maison et son jardin, de l’autre maison dans le Loiret et quelques biens mobiliers que vous connaissez bien, le quart vous échappe...Ça pique, à moins que je ne me trompe ! J’imagine que cela vous scandalisera devant le notaire : pourquoi attribuer à un inconnu vivant à l’autre bout du monde cette quotité disponible ?
Pour vous autres, mes enfants, dont toi cher Damien, chaque euro compte. Mais que permet cet argent pour cet homme de vingt deux ans plus jeune que toi, instituteur au Sri-Lanka ?
Tu vas rire si tu comprends un jour que cet argent n’aura été que la partie visible de l’iceberg. En effet, d’autres choses infiniment plus précieuses ont été partagées avec ce garçon que je n’ai pu partager avec vous autres alors que vous étiez majeurs. Au moment où vous deveniez adultes, j’espérais des rapports plus profonds, une relation de qualité entre père et fils, quitte pour cela à passer par des moments délicats, des questionnements, des remises en causes, des brouilles passagères...Il n’en a rien été. Votre silence, votre distance m’ont peu à peu convaincu d’avoir employé la mauvaise méthode pour vous élever, ne serait-ce qu’au titre de certaines valeurs humaines. J’ai réalisé tardivement combien votre estime à mon égard avait été fonction de vos besoins. Les mois sans vous voir sont devenus des années et cette relégation affective m’aurait psychologiquement détruit si mes liens avec Salmani et sa mère avaient été aussi médiocres. Au contraire, cette relation m’a apporté beaucoup de bonheur !

Je me suis interrogé sur le sens véritable de la transmission, de l’héritage et cela m’a renvoyé à ma relation avec mes parents. Je n’ai pas toujours compris ce qu’ils ont voulu me transmettre à commencer par des valeurs, ces principes de vie forts dont je n’ai perçu véritablement la dimension qu’avec le temps. Certaines erreurs m’ont coûté cher mais j’aurais payé plus cher encore si je n’avais adhéré à ces principes qui m’ont servi à me relever, comprendre mes faiblesses et grandir. Parmi ces principes, j’en privilégie un: le devoir d’assumer toujours ses responsabilités. Nous avons fait au mieux, ta mère et moi, pour assumer nos responsabilités envers vous, chers enfants ingrats, et aussi envers un homme qui n’est pas ton demi-frère comme ce courrier donnerait à le penser, mais ton fils!

Je m'explique: à l’époque de tes vingt-deux ans, tu étais assez mature pour aller d’une fille à l’autre sans état d’âme, mais incapable d’envisager la venue d’un enfant dans ta vie. Cette jeune étudiante indienne enceinte de toi de quelques semaines; te souviens-tu de votre relation que tu disais sans lendemain et qu’elle croyait solide au point de croire à un mariage?
Avant que cette fille abandonne ses études et reparte au pays avec son enfant, j’ai pu entrer en contact et concevoir avec elle un plan différent. Une relation extraordinaire devait commencer. Notre statut de grands-parents encourageait un engagement profond auprès de cet enfant. J’ai été un père dont la mère voulait bien. Hélas, ta mère ne devait pas jouer longtemps son rôle et son décès a été un coup terrible pour Salmani. Il est logique aujourd’hui que ce petit-fils reçoive une part du gâteau que tu pensais partager seulement avec tes deux frères.
Ce que tu as tenu pour inavouable si longtemps tombe en désuétude. Salmani n’a jamais souhaité te rencontrer et a vu en moi son vrai père. Un proverbe l'énonce: Il n’est de secret que le temps finisse par révéler. Il n'est pas trop tard pour évaluer cela avec tes frères qui ne manqueront pas de te demander bientôt des comptes:
Courage Damien !

Adieu, mon grand fils.

Ton vieux père.

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