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La lettre

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Swann

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J'ai son adresse. J'ai la lettre, le timbre. Je sais où la poster : la boîte au coin de la rue de Lausanne, celle juste en face de l'agence Banque Populaire. Le courrier y est relevé à 18h du lundi au vendredi et à 9h45 le samedi. Si j'y allais maintenant, en enfilant vite fait le vieux sweat Ramones qui traîne sur le dossier de ma chaise, sans prendre de sac, juste mes clefs et la lettre et en marchant d'un pas soutenu dans mes claquettes, elle partirait encore aujourd'hui. Mais je n'ai pas le courage.

Je ne vais pas mourir. Je n'ai pas trouvé Dieu. Je ne suis pas enceinte. Il n'y aucun déclencheur philosophico-religieuso-moral à l'origine de cette lettre. J'ai dû changer bien sûr, sinon je ne serai pas assise ici à me torturer à cause de ce stupide bout de papier. Mais ça c'est fait de manière graduelle, presque imperceptible, une couche après l'autre qui se détache pour donner naissance à ce Moi 2.0. Je n'ai eu aucune épiphanie d'aucune sorte. Je ne sais pas si ça a une réelle importance mais je tenais à être honnête à ce sujet. Je me suis tout simplement réveillée un matin et mes actes passés me dégoûtaient.

J'avais fais un rêve. Un rêve sale, confus et perturbant qui se passait dans mon lycée et elle était là. Je l'avais oubliée à cette époque, plus ou moins, mais au réveil tout m'était revenu. Je me suis réveillée avec un goût âcre de bile dans la bouche et j'ai dû courir aux toilettes pour vomir. Je ne suis pas allée travailler ce jour-là, j'ai passé ma journée allongée sur le canapé, fiévreuse et nauséeuse, à tenter d'assimiler ce dont je venais de me rappeler. Le soir mon compagnon est rentré, il m'a fait un thé au citron, m'a embrassé sur le front et est allé se coucher. Je suis restée toute la nuit sur le canapé.

Quelques jours plus tard, j'ai lu un article sur elle dans le journal. Enfin, dans le supplément périodique du journal. Je suis athée. Je ne crois pas en Dieu, à l'astrologie, aux signes ou à la magie. J'ai décidé de n'y voir qu'une heureuse coïncidence, un rappel fortuit sur le passé qui ne meurt jamais et les actions qu'on doit toujours finir par assumer, ce genre de chose. Je me suis dis « D'accord ». Et j'ai commencé la lettre.

Elle était devenue artiste peintre. Je confesse ma profonde inculture en la matière mais ça devait bien se passer si elle avait droit à son propre article dans la version Femina du Figaro. Visiblement un acteur connu, beaucoup de muscles peu de cheveux, lui avait demandé une fresque pour le living de quatre-vingt mètres carré de sa nouvelle villa à x millions de dollars et elle s'était acquittée de sa tâche plus qu'honorablement. Son œuvre avait été décortiquée, analysée et approuvée par les plus grandes sommités en la matière. Et maintenant c'était la nouvelle coqueluche des stars qui se l'arrachaient à prix d'or. Il y avait une photo d'elle, dans son atelier. Elle avait minci, on voyait à ses bras fermes et musclés qu'elle passait régulièrement du temps en salle de sport. Ses joues s'étaient creusées faisant ressortir ses pommettes. Elle avait laissé pousser ses cheveux, ils étaient d'un beau blond aux reflets miel et ondulaient librement sur ses épaules. Son sourire creusait une petite fossette sur sa joue gauche. Elle avait l'air... saine. Heureuse. Épanouie.

Je ne me suis pas cachée derrière cette excuse « Elle a l'air de s'en être bien sortie, ça n'a pas dû être si terrible que ça finalement ». J'aurais pu, j'ai hésité. Mais mon égo aurait eu du mal à s'aveugler sur ce coup-là alors j'ai continué. J'étais une adulte et les adultes assument. Point.

Je me suis forcée à tout me rappeler. Toutes les blagues humiliantes sur son physique.           Quand j'ai poussé Ludovic a coupé ses bretelles de soutien-gorge pendant une absence du prof.                                                                                                                        Quand on planquait ses vêtements après le sport et qu'elle devait passer le reste de la journée dans de vieux t-shirt délavés qui puaient la sueur (bien sûr c'était une farce que nous affectionnions particulièrement en été).                                                              Quand on crachait dans son eau ou sa nourriture.                                                    Quand on la rackettait.                                                                                                     Quand on la tapait, de petits coups de poing discrets mais douloureux et qui ne laissaient pas de trace.                                                                                                Quand on avait fait « infuser » nos tampons dans une bouteille d'Evian qu'on l'a forcée à boire. Véronique et Sarah la tenait par les bras, à genoux sur le carrelage des toilettes, pendant que Laura lui bouchait le nez et que je versais les 50cl dans sa gorge. Elle avait vomi sur mes chaussures en cuir mais je les avais soigneusement essuyées sur son pull.                                                                                                                             Quand Steve lui a jeté son sperme au visage et qu'il en est resté un peu sur le col de son t-shirt, une croûte blanche et durcie dont nous avons ri toute la journée sans lui dire pourquoi. Son surnom le plus cruel est né ce jour-là : Capote de Steve.                Quand...

J'ai honte. J'ai tellement honte. J'aimerais pouvoir dire que je n'ai fais que suivre, que je subissais la pression de mes pairs, que je pensais « Mieux vaut elle que moi » et ce serait en partie vrai. En partie seulement. J'ai initié certaines insultes, certaines brimades. Je l'ai forcée à avaler le contenu de cette bouteille sans ciller. Je la méprisais d'être faible, d'être grosse, de se laisser faire, de pleurer au lieu de se battre. Quand je voyais ses yeux gonflés, son nez rouge, la morve qui dégoulinait sur son visage je la haïssais et je voulais la frapper, lui faire encore plus mal pour qu'enfin elle se bouge. Je me disais que moi, je ne me laisserais jamais faire comme ça. Mais je n'en étais pas sûre. Et alors je la brutalisais encore plus.                                                                        Je dois aussi reconnaître que je trouvais ça drôle. Sincèrement. Je riais de bon cœur aux blagues des autres, à leurs insultes, à leur méchanceté gratuite. J'ai failli me pisser dessus en entendant Capote de Steve pour la première fois. Vraiment. C'était bon de faire partie d'un groupe face à un ennemi commun. D'avoir ce moyen facile de relâcher la pression.

Je n'ai pas parlé de ces actes dans la lettre, pas précisément en tout cas. J'y ai fais de vagues allusions pour qu'elle sache que je me souvenais, que je n'avais pas oublié, pas vraiment en tout cas. Je voulais lui montrer que j'étais consciente de l'ampleur de ce qu'il y avait à pardonner. Je voulais qu'elle comprenne à quel point j'étais désolée.

Parce que je le suis.

 

Désolée.

 

Tellement, tellement désolée.

Alors maintenant j'ai son adresse. J'ai la lettre, le timbre. La boîte aux lettres à cinq minutes à pied. J'attends juste d'avoir le courage.

 

 

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