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La lettre

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Marie Aneka

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Madeleine se mordait la lèvre inférieure, au rythme des assauts de l'éponge. L'eau chaude ruisselait dans l'évier. Elle levait les yeux de temps à autre pour admirer les enfants, à travers la fenêtre.
Les éclats de rires fusaient et parvenaient à ses oreilles avec une douceur merveilleuse. La télévision murmurait au loin.
Ses bruits de fonds meublaient sa solitude.
La tâche résistait, incrustée depuis trop longtemps. Elle s'acharna un moment puis déclara forfait.
Les jeunes étaient beaucoup moins consciencieux de nos jours. Ils n'y verraient que du feu.
Elle ne recevait guère, à part ses petits-enfants. De véritables gloutons, ignorant la chance de manger à leur faim.
Et puis, elle préférait avoir de la vaisselle sale que de la porcelaine abîmée !
L'électroménager ne lui avait jamais inspiré confiance. Tous ces robots gaspillent votre argent et vieillissent, avant l'heure, votre plus jolie vaisselle. Ses mains en payaient les conséquences mais qu'importe !
Elle essuya le rebord de l'évier et admira les petits qui jouaient à chat perché. Ces jeux étaient indémodables dans les cours de récréation.
Une mouche vint bourdonner à son oreille. Elle ouvrît la porte battante, attrapa un torchon et la chassa sans pitié.
Elle referma aussitôt avant de replaçer les chaises de la cuisine, dérangées par les enfants.
La vieille dame chantonnait pour pallier à la nervosité qui la tenaillait.
Elle jeta un œil vers le sol et se plia en deux pour ramasser les miettes. Elle se redressa à l'aide de la table. Elle étira son dos, il se montrait de plus en plus capricieux. Terminées pour aujourd'hui les corvées ! Elle se rendît dans le salon.
Elle tomba nez à nez avec le miroir qui lui envoya une image défraîchie.
Elle s'habituait.
Elle passa une main dans ses cheveux et regretta de ne pas avoir pris rendez-vous chez le coiffeur. Tant pis, elle serait plus prévoyante la prochaine fois.
Elle s'arrêta devant le buffet en chêne. Ce meuble était une pièce unique qu'elle chérissait. Il avait été conçu par un artisan, exclusivement pour son mari et elle. Un cadeau de mariage d'une qualité sans équivalent.
Elle se hissa contre le vieux meuble, tel un jeune enfant qui réalise ses premiers pas. Elle atteignît le tiroir le plus éloigné. Ses doigts effleurèrent le bois verni qui n'avait pas bougé depuis toutes ces années. Elle fît coulisser le tiroir. Il grinçait, se montrait réticent à livrer ses secrets.
Qu'à cela ne tienne ! Son voisin le réparerait. Il lui rendait de nombreux services depuis ces derniers mois. Malgré ses efforts le tiroir résistait et demeurait à moitié fermé. Elle posa sa main gauche sur le buffet, chercha l'équilibre et tira d'un coup sec, la poignée de sa main droite.
Il céda quelques centimètres.
Elle adopta une autre technique. Sa main était fine et douée pour se faufiler dans les endroits les plus délicats. Elle avait hérité des mains de sa mère. Tout le monde leur répétait qu'elles avaient des doigts de fée. Oh ! Quel dommage d'employer ses mains à l'usine !
Ces paroles retentissaient en elle comme si elles sonnaient à l'instant.
Sa mère, elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, elle lui manquait mais la vie est ainsi faite... Quant à ses mains, elles avaient trituré tant de matières, modelé tant d'objets qu'elles la faisaient souffrir par moments.
Elle parvenait enfin à son but quand le téléphone interrompit sa quête.
Elle observa autour d'elle, surprise qu'on puisse la dérangeait à l'heure de la sieste.
L'appareil se trouvait à l'autre bout de la pièce. L'endroit n'était pas stratégique, elle songerait à le déplacer.
Elle fit le chemin inverse, glissa ses doigts le long du meuble pour parvenir au téléphone.
Madeleine était presque arrivée quand elle s'aperçut qu'il s'était tu. Elle persifla contre la personne qui lui avait donné tant de mal, en vain ! On ne pensait pas aux vieux, ça non !
Elle allait s'asseoir dans son fauteuil, en face de la table basse, où se trouvait l'engin. Ses mains vides. Elle secoua la tête, agacée de perdre la boule.
Avec du courage, elle s'appuya sur les accoudoirs.
Oh hisse !
Que les forces l'avaient lâchée avec les années. Elle ne se reconnaissait plus dans ce corps rouillé.
Et voilà qu'elle accéléra de sa démarche chancelante. Elle aurait mieux fait de prendre son temps. Elle trébucha sur le coin du tapis.
Son coeur bondit.
Elle se rattrapa de justesse au canapé, sans trop de casse. Quelques muscles froissés et une grosse frayeur seraient ses seuls trophées.
Elle expira un bon coup puis à l'image d'une sportive de haut niveau, rechaussa les crampons. En l'occurrence, sa vieille paire de charentaises était usée depuis belle lurette et désormais, pour elle, toutes les chaussées s'avéraient glissantes.
Allez du nerf ! Ce satané tiroir ne lui résisterait pas cette fois !
Déterminée, elle glissa la main au fin fond de la cache. Elle la tourna et retourna pour enfin
sentir entre ses doigts, le fameux papier. Avec minutie, elle parvint enfin à l'extraire.
Elle pressa le précieux contre sa poitrine.
Le temps n'a pas de pitié pour les émotions, pensa-t'elle en caressant l'enveloppe jaunie. Elle observait avec une tendresse démesurée les ridules formées au fil des ans sur la feuille. Le timbre restait fidèle à sa mission, sans aucun recoin décollé. Son dessin représentait l'église du village où
ils s'étaient rencontrés. Deux jeunes amoureux qui ignoraient les monstres de la vie.
Ils avaient dansé, chanté, ri ! Ils s'étaient aimés pendant plusieurs jours et plusieurs nuits.
Personne n'aurait cru que la guerre étaient si proche et sur le point de les séparer. Il aurait voulu fuir très loin, avec elle ou pour la retrouver.
Mais dans sa famille, on ne désertait pas. On aurait voulu le voir mort sur un peloton d'exécution mais pas vivant et déserteur ! Ils étaient jeunes, ils auraient le temps de vivre. Ils voulaient se marier. Plus tard, ma fille, la vie est longue.
Elle écouta sa mère, il écouta son père et partit livrer combat sans date de retour.
Aucun regret. Sa vie avait été trépidante mais avait pris des chemins différents.
Alfred, un jeune notaire qui lui avait donné trois beaux enfants.
Elle souleva la lourde chaise accommodée à la table et s'assit. Elle tâtonna dans sa poche, à la recherche de ses lunettes.
Elle sortit la lettre froissée qui sommeillait à l'intérieur.
Nul besoin de l'ouvrir, elle connaissait avec exactitude le moindre mot écrit sur ce parchemin romantique. Elle regarda le plafond. Elle récita à voix basse, la musique des mots si parfaitement inspirée. Elle ferma les yeux et la pression de ses paupières firent jaillirent des larmes salées.
— Mamie ! criait la fillette haletante. Un monsieur t'attend devant le portail, il veut te parler.
Elle se leva et pivota à l'aide de sa canne. Elle avança jusqu'au seuil. Ses doigts serraient très fort le morceau de papier rédigé et soigneusement emballé cinquante-trois ans plus tôt.
Ils avaient longuement discuté sur les réseaux sociaux. Ses enfants l'avaient inscrite sur un site pour retrouver d'anciens amis. Elle avait peu d'espoir et pourtant son premier amour était inscrit lui aussi mais surtout : il était toujours en vie ! Au début, elle balbutiait du clavier mais sa fille lui
avait appris à rédiger avec efficacité.
Il lui avait envoyée de rares photos de l'époque où ils se fréquentaient. Elle rêvait à ses tendres bras, le soir en se couchant. Elle retombait dans sa jeunesse oubliée. Il faudrait qu'elle pense à remercier ses enfants pour lui avoir offert cette ordinateur portable. Leurs propos étaient illustrés
d'émoticônes, sous forme de bonhommes rigolos. Un soir, elle avait craqué et lui avait envoyé un cœur rouge !
Quel regain de vitalité, elle avait retrouvé ! Depuis la mort de son époux, elle devenait de plus en plus taciturne. Elle jeta un coup d’œil au cadre qui trônait sur la cheminée. Il faudrait qu'elle se rende au cimetière nettoyer la tombe.
Pendant deux jours, il ne lui avait pas donnée signe de vie. Elle s’inquiétait de l'avoir vexé ou d'avoir poussé trop loin sa démonstration d'amitié. Elle avait une folle envie de le revoir. Elle désespérait de cette absence soudaine de nouvelles. Elle lui avait donc promis de lui montrer la déclaration d'amour qu'elle avait écrite, après son départ pour la guerre.
Il lui avait répondu le lendemain. Il avait dû réaliser des examens à l'hôpital. Il était enchanté à l'idée de la revoir, pourquoi attendre ? Ils s'étaient fixés rendez-vous.
L'idée de retrouver cet homme l'enchantait. Ils avaient discuté des heures et des heures virtuellement, comme des adolescents d'aujourd'hui. Elle était effrayée bien sûr. Comment résumer toute une vie écoulée ?
Elle ouvrit la porte et laissa entrer le rayon de soleil, le bonheur des retrouvailles.
Son coeur palpitait comme lors de leur premier baiser.
Elle marcha quelques mètres. Lui aussi. La distance qui les séparait devint infime.
L'homme ne ressemblait plus vraiment au jeune homme qu'elle avait aimé. La façade était décrépie et la mécanique fonctionnait moins bien.
Sa vue, à elle, avait baissé mais tout de même. Elle se posta devant cet inconnu, rencontré dans une vie où elle fut une charmante demoiselle. Elle se souvenait de cette chemise qui le ceignait si bien à l'époque, mais le boudinait considérablement à présent.
— Robert Mazolli, dit Bébert. Tu n'as pas changé Madeleine ! dit-il essayant d'atténuer sa cyphose.
Elle tiqua et resta mutique. Il enchaîna.
— Je suis venu voir cette lettre d'amour ! Hahaha ! s'esclaffa-t'il d'une voix au timbre effacé.
— Quelle lettre enfin ? Vieux fou !
Elle rebroussa chemin puis claqua la porte violemment. Il ne s'imaginait pas rester souper !
Et menteur en plus ! Pas changée, elle ? Une vieille femme pleine d'arthrose !
Son feu mari avait plus de classe.
Il resta pantois, le dentier déboîté. Il avait parcouru mille kilomètres, prétextant à sa femme qu'il allait faire des courses.
A l'heure qu'il est, elle avait sans doute posté un avis de recherche.
Quant à Madeleine, on ne l'y reprendrait plus, les rencontres internet, trop peu pour elle. On était toujours déçus, même cinquante ans après.
Elle remit la lettre à sa place et réhaussa le son du téléviseur.
Heureusement, son feuilleton n'avait pas commencé.
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Yasmina Sénane · il y a
Très belle histoire ! La chute était quelque peu prévisible ! Mieux vaut vivre avec sa mémoire cet amour de jeunesse !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en finale de la Saint Valentin ?

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Marie Aneka · il y a
Merci Yasmina ☺
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