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Isabelle Florel

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Qualifié

Par la fenêtre de sa chambre, elle vit que la voiture attendait. On avait chargé la malle et maintenant la bonne bavardait avec le cocher. Elisabeth quittait la maison familiale, avec la certitude pressante d’être de retour avant la fin du printemps. Elle prononça dans un souffle : « Trois mois, tout au plus », pour achever de se convaincre. Son père reviendrait, guéri de ce mal qui ronge la poitrine. La voiture fit route jusqu’au soir. Les façades des maisons assombries avaient remplacé le défilement continu des prairies. Depuis son entrée au couvent, elle n’était pas revenue chez son oncle, et les circonstances rendaient ce retour solennel. Elle se blottit au fond du siège, quand s’ouvrirent les grilles de la maison de maître Frémond. L’homme parut dans le vestibule pour l’accueillir. Il affichait le visage impassible d’autrefois, les cheveux devenus blancs ajoutaient de la gravité à sa personne. Elisabeth fut installée rapidement dans une chambre, à l’étage. Il était sept heures passées, le dîner serait servi en retard.
Les jours s’écoulèrent, longs et froids comme une nuit d’hiver. Elle allait, dans la vaste demeure, livrée aux heures de silence immobile. Du temps de son enfance pourtant, n’avait-elle pas connu ici des séjours heureux ? À présent, sa cousine était mariée à Rouen ; son cousin étudiait la médecine à Paris, et il ne restait d’eux, que le spectre d’un souvenir diffus. Le notaire, pris par ses affaires, ne rentrait que le soir. L’homme n’était guère bavard, dînait et montait se coucher tôt. Aussi, des pensées nostalgiques la ramenaient chez elle et, à chaque réveil, se répétait la révélation de son exil, comme s’il lui était impossible de consentir à ce déchirement. Elle conservait, dans la ceinture de sa robe, une lettre de son père, reçue huit jours plus tôt, l’assurant du bon déroulement de sa convalescence. Elle en connaissait par cœur les tournures, la douceur du papier et la pâleur de l’encre.
Un après-midi, une agitation monta jusqu’à sa chambre. Elle descendit l’escalier et gagna prudemment la porte du salon. Les domestiques s’affairaient dans le vestibule à ranger des malles.
— Elisabeth !
Elle se retourna. Victor se tenait face à elle, achevant de boire un verre d’eau. Il se mit à rire de la voir demeurée muette de stupéfaction.
— Je suis de retour, plus tôt que prévu, il est vrai... dit-il, essoufflé. Je comptais revenir pour l’été... Eh bien ? Vous ne me reconnaissez donc pas ?
— Victor... !
Il rit encore, avant de s’empresser vers elle.
— Chère cousine... Je suis bien aise de vous voir !
— Quelle surprise...
— J’ai faim ! s’écria-t-il.
Il l’entraîna dans la cuisine, où il se déchaussa devant la flambée, but et mangea avec appétit. Comme il était devenu vigoureux ! Une physionomie nouvelle avait chassé celle du jeune homme chétif, et cet homme, qui fumait en lissant sa moustache, lui était inconnu.
— Cela fait combien de temps ? demanda-t-il. Cinq ans ?
— Six, répondit-elle.
Il se redressa et la considéra un moment.
— Je dois avouer que je suis bien incapable de dire si, en d’autres circonstances, je vous aurais reconnue, déclara- t-il.
Ainsi, pensa-t-elle gravement, j’ai moi-même laissé place à une autre. Le temps façonne les êtres et les destins. Elle effleura la lettre dans le pli de sa robe. Un frisson parcourut son corps. Ils passèrent le reste de l’après-midi à évoquer les années de séparation, comme deux étrangers font poliment connaissance. Pendant le dîner, Victor anima la conversation, par mille anecdotes sur ses études, et alla jusqu’à évoquer, avec espièglerie, les énigmes que dévoilent les cours de dissections. Le père hochait la tête, habitué qu’il était des fantaisies de son fils, non sans répéter le regret que Victor n’eut pas embrassé la carrière notariale.
— J’aime la matière, déclara fièrement Victor. La matière, comprenez-vous ? Je n’aurais pas pu passer ma vie le nez dans les registres ! Ah, la science est surprenante, et mon caractère est ainsi fait, qu’il a un grand besoin de surprises !
Elisabeth laissa échapper un rire, ce qui flatta son cousin.
— Et si nous décidions d’une promenade, ce dimanche ? proposa Victor. On irait sur les bords de Seine profiter du beau temps. Qu’en dites-vous ?
Il souriait, avec l’assurance d’un homme qui n’attend pas de réponse, certain déjà de susciter l’approbation générale et il reprit une part de soufflé aux pommes.
Le vieux Frémond préféra une sieste digestive aux bords de Seine. Les deux jeunes gens rejoignirent le cortège dominical de femmes apprêtées et d’hommes à canotiers. Et dans les prémices de printemps, où s’épanouissaient déjà les couleurs tendres de la nature impatiente, passaient des amoureux se tenant par la taille, des enfants trottinant, des flâneurs nonchalants, tandis que des barques provenaient le rire cristallin des jeunes filles. Elisabeth donnait le bras à son cousin, enivrée par ce débordement de vie, si bien qu’à plusieurs reprises, elle ralentit le pas, pour se donner le temps d’admirer les saules ou de s’étonner des rameurs qui filaient à vive allure. Ils s’arrêtèrent près d’un groupe de gamins, occupés à faire des ricochets. Elisabeth et Victor retrouvaient soudain la complicité de leur enfance dans une joie simple qui les étonnait. Ils n’avaient oublié, ni l’un ni l’autre, le temps où sauter à pieds joints dans l’eau claire suffit au bonheur d’un jour. Il proposa de ne pas rentrer dîner. Elle accepta.
Il y eut d’autres dimanches, des livres échangés et des secrets partagés. N’avaient-ils pas, tous deux, été élevés par un père veuf ? Quand Victor évoquait ses aspirations, sa foi en la médecine s’exprimait avec passion et elle en admirait les élans généreux. Il devint son ami le plus cher, le confident de ses pensées. Elle n’accordait plus, à la lettre hebdomadaire de son père, que la juste attention que mérite le déroulement d’une convalescence. Un soir, alors qu’ils terminaient une partie de cartes, Elisabeth sentit le regard de Victor se poser longuement sur elle, mais ne s’avoua pas rougir. Elle ne s’avoua pas davantage prendre un soin tout particulier pour choisir sa toilette, ou lire avec attention les ouvrages que lui recommandait son cousin et lorsque enfin il osa un baiser, elle l’accueillit comme la preuve attendue de leur sublime affection.
Un matin, la bonne entra au salon, présentant le petit plateau d’argent, destiné au courrier.
— Une lettre pour mademoiselle, dit-elle.
Elisabeth attendait toujours d’être seule pour lire la lettre paternelle, mais son oncle l’invita à détacher l’enveloppe.
— Les nouvelles sont encourageantes, il se rétablit, dit-elle.
— Vous m’en voyez satisfait, dit-il. Vous n’oublierez pas de joindre mes vœux à votre réponse.
— Je n’y manquerai pas, mon oncle.
— Bien. Sachez que vous êtes ici chez vous, le temps qu’il faudra à votre père pour recouvrer la santé, ajouta-t-il avant de quitter la pièce.
Elisabeth retint son souffle. Pour la première fois, la guérison de son père signifiait la séparation d’avec Victor. Une émotion inconnue gonflait son cœur. La perspective de ne plus voir chaque jour son cousin lui sembla un déchirement insupportable, un déchirement auquel elle ne survivrait pas. Et elle tressaillit à la pensée qui lui venait à l’esprit, une pensée indigne de l’affection profonde qu’elle témoignait à son père, une pensée inavouable mais puissante : il fallait que la convalescence se prolongeât. Ainsi, les semaines suivantes, c’était avec fébrilité qu’elle déchirait l’enveloppe, que ses yeux parcouraient les brèves lignes manuscrites, et le soupir qu’elle laissait échapper disait son soulagement : l’état stationnaire du malade offrait à son amour un répit supplémentaire.
L’été approchait. On gardait les volets fermés, pour se protéger de la chaleur. Les journées s’étiraient dans une langueur continue, et après le dîner, Elisabeth et Victor se retrouvaient dans le jardin, pour prendre le frais sous les chênes centenaires.
— Et si nous allions passer quelques jours sur la côte normande ? proposa-t-il.
— Mais est-ce raisonnable, au vu des circonstances ? remarqua-t-elle.
— Les circonstances sont précisément la cause de ce voyage. Vous êtes pâle, fatiguée et il est vivement recommandé un changement d’air aux personnes éprouvées... dit-il d’un air docte.
— Mais...
— Oseriez-vous contredire l’avis médical, mon enfant ? demanda-t-il en prenant une voix caverneuse.
Il avança le cou et ouvrit la bouche, mimant un ogre prêt à la dévorer. Elle poussa un petit cri aigu avant de se mettre à courir, en riant. Il la poursuivit de ces grognements et soudain l’enlaça pour la soulever et la faire tournoyer, comme une poupée, si légère entre ses bras. Tout en se débattant, elle scandait « pitié, pitié! », tandis qu’il répétait « Oseriez-vous, mon enfant ? ». Il ne s’arrêta que lorsqu’elle promit, vaincue, de le suivre où il voudrait. Il la couvrit de baisers. En se couchant, Elisabeth se représentait déjà leur villégiature. On prendrait le train, on logerait dans un hôtel charmant, et tout le jour on profiterait du bon air ! Décidément, Victor savait donner à la vie une saveur merveilleuse !
Le lendemain matin, quand elle descendit pour prendre son petit-déjeuner, elle aperçut une lettre sur le plateau d’argent, posé sur la console du vestibule. Elle ouvrit vivement l’enveloppe, ses yeux parcoururent les lignes manuscrites. On entendit résonner un cri de douleur. Ce fut maître Frémont qui, le premier, découvrit Elisabeth étendue sans connaissance, dans le vestibule, la lettre froissée au bout de ses doigts. Et tandis que la bonne faisait respirer des sels à la jeune fille, il sortit son monocle de la poche de son gilet et lut attentivement :
« Mon Amour, depuis ton départ, je ne vis plus... Je t’en supplie, Victor, reviens-moi au plus vite... Ta longue lettre a su me convaincre, tu as raison de dire que le bonheur que nous avons partagé ne demande qu’à exister de nouveau ! Je t’attends comme jamais je n’ai attendu...
À toi,
Celle qui t’aime plus que tout au monde. »
Maître Frémond ôta lentement son monocle, rangea la lettre dans sa poche et prit la décision de faire appeler le médecin. Ce dernier exposa combien la maladie d’un père peut éprouver les nerfs d’une jeune fille sensible. Il recommanda qu’elle gardât la chambre, dans le plus grand calme. Il fut donc convenu que Victor partirait à Paris, dès le lendemain. Dans la pénombre de la pièce, Elisabeth aperçut les silhouettes de son oncle et de son cousin s’incliner à son chevet. Les adieux furent laconiques.
Chaque jour, le notaire prenait dignement des nouvelles de sa nièce, sans manquer de lui souhaiter un prompt rétablissement. De son lit, Elisabeth apercevait, à travers les voilages, le feuillage verdoyant des chênes centenaires et, comme une comptine lancinante, un murmure venait mourir sur ses lèvres : « Mon amour, depuis ton départ, je ne vis plus... Je t’en supplie, Victor, reviens-moi au plus vite... ».

PRIX

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Zutalor! · il y a
Style "suranné", a écrit quelqu'un. La situation aussi, peut-être à cause du "mon oncle" à monocle et de l'amour déclaré entre cousins ?
Zeriez pas ici diablement fin du XIXè / début premier tiers du XXè, vous ?
:O)
https://www.youtube.com/watch?v=B1JWbalA8sE

https://www.youtube.com/watch?v=M3CuYX6ADf4

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Isabelle Florel · il y a
:)))
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Zutalor! · il y a
https://www.youtube.com/watch?v=enkXVYuUXUk
J'ai repensé à "votre" lettre en pensant à ma cousine Élisabeth (dite "Bibette", il fallait l'inventer...) qui m'a fait repenser à cette chanson...
Par ailleurs, si vous me faisiez le plaisir d'aller voir sur ma page, j'ai commencé il y a quelques jours un feuilleton qui s'appelle... Mais je vous laisse découvrir... En espérant que vous allez bien...
:O)

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Dominique Hilloulin · il y a
L'amour ,toujours triomphant, en dépit de tout.D'habitude je préfère le court, là j'ai aimé le long..Mon poème"la pomme au compotier" est en lice pour la finale été...si cela vous dit de le soutenir..-))
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Roger Vella · il y a
Quel que soit l'époque... l'amour ne change pas...
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Philshycat · il y a
Très beau !
Mes textes en lice.
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait tragique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Isabelle Florel · il y a
Merci :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle page dans un style classique : j'ai aimé cette histoire et je vote.
Si vous supportez la poésie , je vous invite à lire "le coq et l'oie". Merci;

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Isabelle Florel · il y a
Merci - j ai voté avec grand plaisir pour soutenir l oie déterminée :))
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un amour absolu comme il n'en existe qu'à l'adolescence si bien mis en valeur par l'ambiance sépia et les sentiments simples qui entourent votre héroïne !
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Isabelle Florel · il y a
Merci bcp
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Guy Bellinger · il y a
Un cœur battant se cache entre les lignes feutrées de cette histoire simple. Un style classique, très contrôlé, qui ne donne que davantage de relief à la passion naissante, puis incandescente, puis contrariée de la jeune héroïne. Vous avez trouvé, ce qui n'est pas rien, le juste milieu entre les sœurs Brontë et François Mauriac.
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Isabelle Florel · il y a
Ce compliment me fait rougir :)
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Raymond Vert · il y a
Vous aimez la musique des mots, c'est évident. J'aime beaucoup cette partition harmonieuse.
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Isabelle Florel · il y a
Merci
Je crois en effet que la page est une partition ..

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Helene Bellec · il y a
Beaucoup d'émotion dans ce texte, bien écrit, bien construit qui nous plonge dans une atmosphère charmante avec une fin des plus surprenantes
Il faut soutenir cette nouvelle très émouvante

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Denis Lepine · il y a
beau texte, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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