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La légende d'Unu Sua Wata

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Robert Dorazi

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FINALISTE
Sélection Jury

1977
Quarante ans de vie commune, qu'on appelle des noces d'émeraude, se devaient d'être célébrées comme il se doit. Aussi, Maria et Jacques tombèrent d'accord pour un voyage aux sources. Cela signifiait un séjour en Roumanie, le pays d'où Maria était originaire. Ses grands-parents étaient venus s'établir en France, à Nancy, où elle-même avait vu le jour en l'année 1917. Elle resta fille unique.
Deux ans plus tôt, dans un village proche de Metz, et sans que Maria ne le sache, c'est un garçon qui était venu au monde, dans une petite maison sans grâce mais pleine de chaleur humaine. Ses parents, deux immigrés italiens, l'avaient appelé Jacques. Lui non plus n'eut ni frère, ni sœur.
Et ce qui devait arriver arriva, car c'est parfois comme ça que cela se passe dans les histoires qui finissent bien. Lorsqu'il avait vingt-deux ans, le jeune Jacques rencontra la jeune Maria qui en avait vingt, et ils surent immédiatement qu'ils passeraient le reste de leur vie ensemble. Leur seul regret, mais il était de taille, fut qu'aucun enfant ne vint égayer leurs jours et écourter leurs nuits.

Alors, en cette toute fin du mois de février 1977, un train amena Maria et Jacques jusqu'en Allemagne d'où ils prirent un second train en direction de la Hongrie pour une escale de trois jours. Enfin un troisième train les amena jusqu'à Bucarest, leur véritable destination. C'était le 1er mars 1977 et, pendant deux jours, ils se promenèrent dans les rues, profitant du spectacle qu'offrait cette ville si belle. Puis c'est vers la ville de Cluj que Maria s'en alla rechercher son passé. C'était le 4 mars, et toute la journée elle repensa à sa famille qu'elle n'avait que très peu connue, ainsi qu'à ce pays qu'elle ne connaissait absolument pas mais avec lequel elle avait tissé des liens invisibles.
― Il fait un peu frais, tu ne trouves pas? demanda Jacques, pourtant bien emmitouflé dans son épais manteau. On pourrait retourner à l'hôtel pour manger.
― Je voudrais rester encore un peu, si tu veux bien. On pourra aussi dîner au restaurant.
Ils restèrent donc encore un peu puisqu'il voulait bien, puis mangèrent ce que le restaurant avait à servir. Ils ressortirent vers 21h, rassasiés, sans rien savoir de l'étrange destin qui les attendait.
L'arrêt de bus pour rejoindre l'hôtel n'était qu'à quelques minutes de marche sur une route sinueuse et mal éclairée.
Ils n'atteignirent jamais cet arrêt de bus parce qu'à 21h20, la terre se déroba sous leurs pieds. Un terrible tremblement de terre venait de secouer les Carpates, et toute la région fut durement ébranlée.
La chute fut rude, et quand Maria réalisa qu'elle n'était plus sur la route mais en dessous, tout était déjà terminé. Il lui fallut un moment pour se remettre du choc. Sous la lueur de la Lune, elle aperçut Jacques, encore inconscient à un ou deux mètres d'elle.
― Jacques ! Jacques ! cria-t-elle.
― Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il finalement.
― On est tombés ! Il y a eu ce trou, et on est tombés dedans.
― Je crois plutôt qu'il y a eu un tremblement de terre, dit Jacques. Tu es blessée ?
― J'ai mal partout, et je crois que je saigne de la jambe, mais ça va. Et toi ?
― La moitié de mes os sont brisés, mais sinon, ça va aussi.
Ils appelèrent à l'aide plusieurs fois.
― Personne ne nous entendra pour l'instant. Il va falloir remonter par nous-mêmes, dit Jacques.
― C'est trop haut. Je n'y arriverai pas.
― Il faudra bien, lui répondit-il. J'aime beaucoup la Roumanie, mais pas au point de rester ici plus longtemps que nécessaire.
Pourtant lui non plus n'était pas bien vaillant. Et ses rhumatismes naissants n'arrangeaient rien.
Ils essayèrent plusieurs fois de grimper sur les débris qui s'étaient amoncelés, mais la route restait quand même deux ou trois mètres au-dessus d'eux. Hors d'atteinte.
― Il va falloir qu'on attende que quelqu'un vienne par ici, dit Maria. Quelqu'un va bien finir par venir. Avec ce qui s'est passé, les secours vont arriver. Oui, ils vont venir.
Certainement, après un tremblement de terre, des équipes de secours étaient envoyées pour vérifier les dégâts et pour aider les éventuelles victimes. Jacques en était certain aussi. Mais ça risquait de prendre du temps. Et l'endroit où ils se trouvaient n'était pas forcément prioritaire.
― Décidément, ce n'était pas le bon jour pour rendre visite à mes ancêtres, dit Maria.
― Vois le bon côté des choses. Ici, sous terre, on est un peu plus près d'eux ! répondit Jacques qui n'était pas plus rassuré que son épouse.
Pour les réchauffer tous les deux, il la prit dans ses bras, la serrant bien fort.
Ils continuèrent à appeler à l'aide de temps en temps, pendant un moment.
― Maintenant, j'ai soif, dit Maria. C'est bien le moment !
― J'ai oublié ma gourde, répondit Jacques. Mais en cherchant bien, on pourrait peut-être trouver une bonne bouteille de vin dans cette cave.
Il ne croyait pas si bien dire car, dans la pénombre, tout près d'eux, un bruit familier indiqua que de l'eau coulait le long d'un des murs. S'approchant avec difficulté, car son corps tout entier lui faisait encore mal, Jacques localisa la source. Le liquide qui s'écoulait n'avait pas d'odeur suspecte. Au contraire, une odeur de miel parvenait jusqu'à ses narines.
― C'est sûrement une conduite d'eau souterraine percée, dit-il en direction de Maria. On a peut-être même eu la chance de tomber juste sous une ruche !
Jacques goûta le premier pour être certain. C'était bien de l'eau, tiède, apaisante.
― Viens, Maria. Au moins, tu pourras te désaltérer.
Elle but à son tour.
― Ça fait du bien. C'est juste de l'eau mais c'est bon. C'est fou ce qu'un peu d'eau peut faire dans certaines circonstances.
― Quelqu'un finira bien par venir nous chercher, tu sais. On est quand même deux invités de marque !
Malgré la peur de s'endormir et ne plus pouvoir se réveiller à cause du froid, Maria et Jacques plongèrent pourtant dans un sommeil bienfaisant. Un sommeil baigné par un songe doucereux.
Quelques heures plus tard, curieusement allégés et débarrassés des courbatures matinales habituelles, les deux dormeurs ouvrirent les yeux. La lumière du petit matin éclairait maintenant l'endroit où ils étaient tombés, et cette grotte était soudain devenue banale. Elle ne leur faisait plus peur. Près d'eux se dressait un rocher qui ressemblait à un arbre pétrifié.
Ils étaient éveillés, mais chacun d'entre eux pensa qu'il dormait encore. C'était évident puisque Jacques revoyait Maria comme il l'avait vue quand elle avait vingt ans et qu'il avait décidé qu'elle était faite juste pour lui. De son côté, Maria avait devant elle le fringant jeune homme qui l'avait séduite avec ses yeux vifs, son visage mince et sa moustache bien fine et bien noire sous le nez. Il avait la vingtaine lui-aussi, mais c'était bien son Jacques !
Le bruit d'un véhicule et des éclats de voix humaine leur prouvèrent pourtant qu'ils ne rêvaient plus. Grâce à une corde jetée par l'ouverture dans la route, les secours roumains remontèrent finalement deux jeunes gens, des touristes français qui avaient eu de la chance d'être retrouvés sains et saufs alors que le pays commençait à pleurer des centaines de morts.

Le consulat français envoya finalement un avocat, maître Ferjac, pour s'occuper de ces deux compatriotes qui racontaient des choses totalement farfelues pour expliquer leurs papiers d'identités de toute évidence faux.
Ferjac rencontra donc Maria et Jacques qui ne semblaient pas particulièrement tristes ou abattus. Et pour cause ! Ni l'un ni l'autre ne réalisait vraiment ce qui leur était arrivé. Ces quelques jours, catastrophiques pour des dizaines de milliers de personnes, n'étaient ni plus ni moins qu'un miracle pour eux. Il ne pouvait pas y avoir d'autre explication. Personne ne s'était jamais couché un soir en ayant soixante ans pour se réveiller au matin avec quarante années de moins.
― Je suis avocat, répondit Ferjeac, pas curé ! Vous voulez vraiment passer quelques années dans les prisons roumaines pour être entrés dans le pays avec des faux papiers ? Ou dans un asile psychiatrique, ce qui serait encore pire? Gardez votre histoire de fontaine de jouvence pour les journaux, et prenez plutôt la main que je vous tends.
Maria et Jacques se regardèrent, conscients que Ferjac avait raison, même s'il avait tort. D'ailleurs, eux-mêmes se pensaient encore prisonniers du même rêve merveilleux. Et c'était doux. C'était une douce prison, sans murs et sans barreaux.
― Très bien, dit Jacques. Que devons-nous faire ? Et comment allons-nous expliquer ces passeports ?
― Quels passeports ? répondit Ferjac, d'un air entendu. Pour les autorités roumaines, vous avez perdu tous vos papiers dans le tremblement de terre. Et ces passeports sont ceux de vos parents, toujours portés disparus. Croyez-moi, les services de recherches ont bien d'autres priorités que celle de retrouver deux Français ensevelis sous des tonnes de gravas.
Cela paraissait évident.
― Que feriez-vous, si vous aviez la possibilité de revivre les quarante dernières années de votre vie? lui demanda tout de même Maria.
― J'ai seulement trente-sept ans, alors je vous dirai ça dans trois ans, répondit simplement Ferjac. Bon, je vais faire le nécessaire pour que vous puissiez repartir en France au plus vite. Il faudra probablement un ou deux jours, peut-être un peu plus.


2017
Cette année là, Maria et Jacques auraient dû fêter leurs noces de chêne, comme l'arbre pétrifié duquel était sortie cette eau étrange quarante ans plus tôt. Mais pour tout le monde, ils fêtaient simplement leurs noces d'émeraude. Eux seuls savaient que c'était la seconde fois. Le secret n'avait jamais été éventé. Personne n'y aurait cru.
La grande différence, cette fois, c'était que leurs deux enfants de trente-neuf et trente-six ans étaient là pour déguster le gâteau avec eux ! Cinq petits enfants réclamaient aussi leur part de crème et de chocolat.
― C'est pour vous, leur dit Éric, leur aîné en tendant une enveloppe.
― Qu'est-ce que vous avez encore acheté? demanda Jacques.
― Ouvre donc, répondit Isabelle, leur fille. Ça va vous plaire.
Dans cette enveloppe, Jacques trouva deux tickets pour un voyage d'une semaine au Pérou, tous frais payés.
― Et j'espère que vous prendrez beaucoup de photos ! ajouta Éric.

Le monde aussi ayant beaucoup changé en quarante ans, c'est en avion que Maria et Jacques rejoignirent Lima. Aucun des deux n'avait vraiment réussi à appréhender ce qui s'était passé en Roumanie, et partout où ils étaient allés, une pointe de mauvaise conscience les avait suivis dès lors. Pourquoi eux et pas les autres ? Ils avaient eu la chance de vivre leur jeunesse deux fois alors que tant de personnes n'avaient même pas pu la vivre une seule fois.
Cela ne les empêcha pourtant pas de découvrir le Pérou, ce pays dont les légendes avaient inspiré Hollywood presque autant que l'avaient fait les pyramides d'Egypte et leurs malédictions. Ils eurent aussi droit à une visite guidée, hors des chantiers battus, dans des endroits moins touristiques, mais aussi plus escarpés.
― On va vraiment devoir traverser ce pont ? demanda Maria à leur guide. Vous êtes sûr qu'il va supporter notre poids ?
Les lattes de bois qui constituaient l'étroite passerelle n'inspiraient guère confiance.
― Passe donc le premier, dit-elle en direction de Jacques. Si le pont ne s'écroule pas c'est qu'il supportera mon poids.
― Et s'il s'écroule ? demanda Jacques.
― C'est que tu auras pris trop de poids !
Le guide souriait, lui qui savait qu'il n'y avait aucun danger.
De l'autre côté de ce pont, Maria fut attirée par ce qui lui sembla d'abord être une sculpture désordonnée. Le guide lui donna alors quelques précisions.
― C'est la fontaine de la légende d'Unu Sua Wata, l'eau qui vole la vie, lui dit-il.
― Quel nom charmant pour une légende aussi funeste, dit Maria. J'aime beaucoup la langue des Incas. C'est bien un nom Inca, n'est-ce pas ?
― Effectivement. On dit que parfois l'eau coule de cet arbre de pierre, et qu'elle vole les années de ceux qui boivent. C'est de cette façon qu'Apu, l'esprit des montagnes, redistribue la vie sur Terre.
― Je ne vois pas d'eau, dit Jacques.
Pourtant, cet arbre de pierre lui en rappela tout à coup un autre, d'où avait coulé de l'eau bien des années plus tôt.
― C'est juste une légende, monsieur. Et même au Pérou, les légendes ne sont pas toutes vraies. J'ai trente-trois ans et je n'ai jamais vu d'eau sortir de cette source maudite. Mais j'ai entendu parler de cette histoire qui s'est passée six ou sept ans avant ma naissance. Il s'agissait de deux meurtriers, un homme et une femme, qui s'étaient enfuis après leur crime, pourchassés sans succès par la police. Pourtant le lendemain matin, deux vieillards portant les vêtements des assassins et leurs papiers d'identités avaient été arrêtés, hagards et terrorisés. Ils prétendaient être les deux brigands et affirmaient qu'ils avaient bu l'eau de cette fontaine. Ils pensaient qu'Apu leur aurait ainsi volé des dizaines d'années de vie à chacun. Bien sûr, on n'a jamais retrouvé les véritables coupables qui avaient sûrement soudoyé les deux pauvres vieux pour qu'ils se fassent passer pour eux.
Maria et Jacques se regardèrent, comprenant ce jour là ce qui s'était passé dans ce sous-sol de Roumanie en 1977. Cette eau qui leur avait accordé quarante années de vie supplémentaire à chacun avait, au même moment, repris exactement le même nombre d'années à ces deux Péruviens.
― Si un jour vous aviez soif, vraiment très soif, et que l'eau jaillisse de cet arbre, en boiriez-vous ? demanda Maria.
― Oh non ! répondit immédiatement le guide en riant. C'est une légende, bien sûr, mais on ne sait jamais. Et puis, il y a un magasin un peu plus loin où on peut boire de l'eau en bouteille !

Lavoisier, au destin bien mauvais
a mis cette vérité en forme
rien ne se perd et rien ne se crée
car sachez bien que tout se transforme

PRIX

Image de Hiver 2019
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Thara · il y a
Je n'avais pas voté en première instance, par manque de temps et de nombreux textes à lire...
On comprend mieux ce que ce couple a subit (rajeunissement) aux détriments des deux péruviens.
D'une légende peut naître un fond de vérité, quelque fois.
+ 5 voix !

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Robert Dorazi · il y a
Merci Thara.
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Fred Panassac · il y a
J’ai aimé cette légende, je l’aime toujours, je vous renouvelle mon soutien en finale !
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Robert Dorazi · il y a
Merci Fred
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Nelson Monge · il y a
Merci pour cette lecture
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Robert Dorazi · il y a
Merci Nelson
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Ginette Vijaya · il y a
Une aventure à en perdre l'esprit !
Je vous souhaite bonne chance et une bonne finale .

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Robert Dorazi · il y a
Merci Ginette.
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Claire Bouchet · il y a
Très belle finale à vous Robert.
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Robert Dorazi · il y a
Merci Claire.
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Marie · il y a
Agréable récit fort plaisant à lire.
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Robert Dorazi · il y a
Merci Marie.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Très belle histoire,tendrement racontée. Bravo
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Robert Dorazi · il y a
Merci Odile.
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Daënor · il y a
Bonjour Robert !
Belle histoire et belle morale, le texte se lit tout seul et le couple est fort attachant. On se demande quand ils partant au Pérou s’ils ne vont pas encore rajeunir de 40 ans ! Une petite remarque sur le dialogue au moment du tremblement de terre : vous faites parler Jacques qui dit qu’il a la moitié des os brisés. Est ce ironique de sa part ? Car si c’est réel je doute qu’il puisse continuer à parler et aller boire débat l’eau. Dans l’autre cas, je pense qu’accentuer l’ironie me semble nécessaire pour éviter le doute au lecteur et doute lecteur.
Dans tous les cas je vous donne mes votes et au plaisir de vous lire.
Mes salutations,

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Robert Dorazi · il y a
Merci Daënor. Oui bien sûr, on dit souvent "tous mes os sont brisés" pour indiquer qu'on a mal partout, sans pour autant avoir de fractures, simplement des bleus et des chocs. :)
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Sobral · il y a
J'ai voté. Bonne chance pour vous. Je viens de faire deux poèmes qui sont en compétition
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Robert Dorazi · il y a
Merci Sobral
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Miraje · il y a
Oups ... J'ai failli passer encore une fois à côté de l'arbre sans le voir ...
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Robert Dorazi · il y a
Merci miraje
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