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Cela fait bien maintenant 50 ans que je lis...de tout...des nouvelles, des romans, des essais, des biographies ...puis, quand les enfants devenus adultes quittent le nid, il faut bien remplir ce vide  [+]

« Pendant trente ans, mes papillons, je n’ai fait que penser au péché et en avoir peur, et maintenant je m’aperçois que j’ai bayé aux corneilles ! Oh, sotte que je suis, quelle sotte ! soupire-t-elle. La vie des femmes est courte, il faudrait faire cas de chaque jour... »

Lucie referme le livre avant même de terminer cette nouvelle de Tchékhov, Un royaume de femmes. Que fera Anna Akimovna de ce sage conseil de la Cafarde ?
Les pensées de Lucie restent suspendues, comme si les paroles de la vieille femme lui sont destinées. Anna peut bien en faire ce qu’elle veut, Lucie n’ira pas plus loin dans sa lecture, du moins pas aujourd’hui. Elle relève la tête et machinalement lit les noms des auteurs qui habitent sa bibliothèque. Elle n’ose pas les regarder dans les yeux, ces auteurs-là : ils l’ont si souvent mise en garde. De Joachim du Bellay à Stephan Zweig en passant par Balzac et Maupassant, tous lui ont dit que la vie n’attend pas.
— Ne prenez pas ombrage, leur dit-elle, ma vie commence enfin aujourd’hui grâce à vous tous. Irrémédiablement, vous vous donnez la main, vous terminez cette farandole en formant un cercle autour de moi. Je vous connais tous si bien. Nous allons jouer à colin-maillard. Je mets un bandeau sur mes yeux, je tourne et tourne encore sur moi-même. Je m’arrête et désigne l’un d’entre vous au hasard.
Qui va là ? Non, pas toi Alexandre... Jardin, je veux dire. Soljenitsyne, toi, tu peux rester, je t’aime. Partie bille en tête, il ne me reste de toi que du papier et de l’encre... Je recommence à tourner... Je m’arrête, je tends les bras. Je sens deux corpus qui se précipitent vers moi.
Ah, non, vous n’allez pas encore vous battre Patrick et Stefan, Süskind contre Zweig, c’est d’une absurdité ! Patrick, tu as décrit l’amour et le sentiment comme personne dans Le parfum, la complicité et la solitude extrême dans La contrebasse, la phobie pure dans Le pigeon. Je te choisis pour un tour de piste. Serre-toi fort contre moi. Cette fois, c’est moi qui hume ton parfum, caresse tes pleins et tes déliés. Je reviens au degré zéro de celui qui ne sait rien et a peur de l’inconnu. Tu me racontes l’excès. Je te décrypte, j’adopte ta pensée. Tu me montres ce que tu crois être à la fois le meilleur et le plus dangereux.
Oui, Stefan, je serai toujours là pour toi, tu le sais bien... Viens, c’est ton tour, mais ne t’ai-je jamais lâché ? La description des émotions poussées à leur paroxysme sont des cadeaux dont je ne me lasse pas, même s’il y a Confusion des sentiments ou s’ils ne durent que Vingt quatre heures de la vie d’une femme. Ton Voyage dans le passé éclaire l’usure de la passion. Je distribue ton analyse de Conscience contre violence dans un monde où le fascisme politique ou religieux est périodiquement d’actualité. Je vis grâce à toi.
Ah, mes amis, j’ai la tête qui tourne... Je ne sais si ce sont les tours sur moi-même, votre farandole ou bien tous vos mots qui cherchent leur place dans ma pauvre tête.
Laissez-moi m’asseoir, viens à côté de moi Modiano, oui... toi Patrick, si souvent tu as raconté ma nostalgie... Tu es le plus calme mais celui qui m’a coûté le plus cher. Tellement envie de toi que je n’attends jamais que tu paraisses en livre de poche. Pas envie de t’emprunter à la bibliothèque, je n’ai pas envie de te rendre. Tu m’as entraînée Dans le café de la jeunesse perdue au Condé à Odéon, puis de Montmartre à Denfert-Rochereau en passant par Bir-Hakeim et Saint Germain des Prés jusqu’au suicide de Louki. Elle a sacrifié Une jeunesse qu’elle n’a pas su partager.
Lucie ferme les yeux et prend la main de Patrick, pas parce qu’elle le préfère aux autres mais, ce jour-là, elle se sent si proche de ce grand taiseux. Elle penche sa tête sur sa poitrine. Pourtant déjà, elle pense à son premier amour et à François Weyergans.
— Toi, François, tu m’as été offert et je t’ai lu par hasard.
« Avec elle, je compris alors, qu’en amour, seuls comptaient le lit et la conversation », a dit en substance Antoine, ton héros du Radeau de la Méduse. Cette phrase est restée mienne et ma vie en a été bouleversée, je n’ai cessé depuis ce jour de rechercher mon amour de jeunesse.
Mais Lucie se relève d’un bond et retire le bandeau de ses yeux. C’est joyeux aussi, la lecture. Même qu’elle peut ne rien nous apprendre, ne pas nous surprendre vraiment, mais un peu tout de même, juste nous faire rire, nous faire plaisir et nous associer au délire d’une imagination débridée ou nous transformer en témoins privilégiés.
— Ah, bonjour, Daniel, comment va la famille Malaussène ?
Daniel Pennac est occupé à engloutir une assiette Des Chrétiens et des Maures, mélange de haricots rouges et de maïs.
Petite marchande de prose, je voudrais écrire quelque chose de bien, Comme un roman, tu vois ? Sans laisser paraître de mes Chagrins d’école. Tu me donne un conseil ? Je veux que mes livres traduisent Les fruits de la passion pour le plus grand Bonheur des Ogres.
Tous les artisans de ses pages préférées la regardent attendris et bienveillants, ils savent qu’ils ont atteint leur but : être lu de l’intérieur d’eux-mêmes.
Lucie marche le long du cercle qu’ils ont formé et qui s’agrandit des silhouettes de ceux à qui elle pense. Elle les désigne l’un après l’autre en les pointant de l’index.
Lucie interpelle Armistead Maupin, militaire vétéran du Vietnam, devenu écrivain.
D’un bord à l’autre des Chroniques de San Francisco, tu m’as conduit au 28 Barbery Lane dans les milieux homosexuels et toxicomanes au milieu d’un univers bienveillant mais où les risques et la mort couraient les rues à la fin des années soixante-dix. On y trouve une famille, le droit d’être soi.
Hello, Paul Auster, je vis aux Etats-Unis, pays des rêves de liberté, de tous les possibles avec les Revenants dans La chambre dérobée de La cité de verre. Ton Léviathan remet en cause l’institution, monstre froid niant les différences. Tu m’as raconté l’Amérique.
Lucie rayonne de les voir tous se donner la main. Ils admettent cet ordre alphabétique qui les laisse indifférent. Tahar Ben Jelloun est placé à la droite de Simone de Beauvoir. Le deuxième sexe côtoie Les yeux baissés, deux cultures qui se battent pour la même émancipation. Mouloud Feraoun est coincé entre Annie Ernaux et Gustave Flaubert, Le fils du pauvre est collé à La femme gelée qui envie Madame Bovary.
Mais qu’y a-t-il ? Des mots volent partout, c’est encore Orsenna !
— Erik, reprends tes mots, La révolte des accents guidés par les Chevaliers du Subjonctif nous dérange. Ce n’est pas le lieu pour ça. Ici, La grammaire est une chanson douce.
Michel Onfray prend partie, ce philosophe hédoniste encourage la liberté ambiante. L’avis consensuel de Frédéric Lenoir met tout le monde d’accord, les accents se replacent après Les promesses de l’Ange. Michel Onfray est vexé et retourne se battre avec Sigmund Freud qui ne veut pas sortir de la bibliothèque, Malaise dans la civilisation.
Marek Halter, avec son beau visage biblique, se place hors course. Il tente en vain de réhabiliter la place des femmes dans La bible au féminin. Isaac Asimov exclut tout espoir de longévité. Le cycle des robots est voué à La fin de l’éternité.
— Laure Adler, alors comme ça, Les femmes qui lisent sont dangereuses, et celles qui écrivent, alors ?
Lucie sourit à toutes ces femmes, ces écrivaines, bien rangées dans sa bibliothèque, silencieuses et dociles, qui attendent qu’on veuille bien les interpeller. Que de ravages provoqués, de questions ouvertes elles ont posées ! Lucie s’amuse de leur force qui forge chez les femmes ce caractère, ce tempérament, cette liberté commune aujourd’hui.
— Il te va bien ton pantalon, George.
Déjà la sulfureuse George Sand défendait la cause des femmes de La mare au diable.
— Tu as bien fait de rejoindre La maison de Claudine talentueuse Colette, que tu ne te sois pas laissée abuser par un Willy imposteur.
Lucie jubile de les voir toutes, debout, alignées, l’air de ne pas y toucher, comme si leur combat n’est jamais vain, seulement difficile. Elles y croient et nous aussi. Libérez-nous, terribles garçonnes, féministes et autres libertaires.
— Tiens, Simone, tu es là. As-tu remarqué que tu es classée à l’opposée de Sartre ? Mais je t’ai placée avant lui, tu es rangée en haut, à gauche bien sûr. Avant lui, comme à l’agrégation, mais tu as du lui céder ta place... C’était plus convenable. Le deuxième sexe n’est pas née femme mais l’est devenu, à même renier son désir de maternité. Je t’ai entendu dire Si j’avais eu des enfants, je n’aurais pas produit mon œuvre... Dis-tu vrai, Castor ? C’est lui, hein, qui n’en voulait pas ?
Lucie n’ose pas s’adresser à Marguerite Duras. Elle l’impressionne. La femme est libre. Partout sa place est la sienne. Les frontières de l’amour disparaissent de la Seine au Mékong. Avec elle, la politique révèle ses incohérences. Des journées entières dans les arbres sous La Pluie d’été, l’humanité est si riche et si complexe, Hiroshima, mon amour.
Françoise Sagan a mis La robe mauve de Valentine.
Bonjour tristesse, lui dit Lucie avec Un certain sourire.
Puis, les jeunes, les petites nouvelles déboulent.
En avant, route ! leur entonne Alix de Saint André. Cette journaliste du magazine « Elle » côtoie ses aînées sans complexe. Elle s’est donné un autre défi : partir de Paris jusqu’à Compostelle à pied, seule. Elle a bravé tous les interdits, il ne lui reste plus qu’à se surpasser physiquement. Partir de la Tour Saint Jacques, près de Notre Dame, le cœur de Paris et arriver au bout de soi-même.
L’armée furieuse de Fred Vargas occupe la moitié d’une étagère. Qu’il est sympa et sexy son commissaire, imparfait et tourmenté aussi ! Il est de ceux qu’on ose apostropher par un Pars vite et reviens tard ou bien Un peu plus loin sur la droite.
Lucie se rassoit dans son fauteuil face à la bibliothèque d’où elle regarde Amélie Nothomb, japonisante jeune femme, à la plume agile et rapide. Après chaque ouvrage lu, Lucie se dit que ce sera le dernier, mais à chaque fois, le merveilleux souvenir de Péplum ou des Catilinaires l’encourage à s’attendre une autre étonnante découverte.
Lucie respire à fond, referme les portes vitrées de la bibliothèque où les belles histoires de la vie des autres ont tellement forgées la sienne. Elle reprend la nouvelle de Tchékhov où elle l’a arrêté, en poursuit la lecture jusqu’à la fin :
« Nous sommes des sottes, dit Anna Akinovna pleurant et riant à la fois. Des sottes ! Ah ! que nous sommes sottes ! »

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