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La Lectrice, lettre.

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Zzoc

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Monsieur,

Qu’il me serait doux de penser que le moment que vous consacrez à la lecture de mon manuscrit est un temps précieux et que pour ce faire vous vous êtes installé confortablement.
Non, vous n’êtes pas du genre masculin. Vous êtes une femme, vous avez la quarantaine, épanouie. Vous lisez en buvant un thé. Vous êtes allée chercher votre enfant à l’école, il est cinq heures de l’après-midi et sur votre table s’entassent des piles de pages dactylographiées. Vous avez choisi le mien, peut-être par défaut, vous avez pensé il est court et s’il est bon en une demi-heure je l’ai lu, s’il est mauvais dans cinq minutes je le mets dans la poubelle. En passant je lancerais une machine à laver et commencerais à faire la cuisine. S’il est bon, avec le thé, ce sera un moment agréable et il n’y en a pas tant que ça depuis la fin des vacances. S’il ne tient pas la route, je monterais à l’étage et irais voir Luc faire ses devoirs. Rien n’est plus important que de consacrer un peu de temps et d’énergie à l’éducation de ses enfants.
Elle a allongé ses jambes, posé les talons sur la table basse en poussant la pile de manuscrits dont un glissa sur le parquet. Le bruit des pages sur le sol distrait un instant sa concentration, puis elle reprit sa lecture. Ses orteils se sont mus individuellement, chacun revendiquant son droit à l’indépendance, sa part de liberté. Le rouge qui ornait les ongles avait souffert de la journée déjà longue. Combien de fois l’extrémité complexe, faite de chair, d’ongle et d’os, avait-elle martelé le sol qui se déroulait devant-elle ? Alors maintenant ils prenaient leur revanche et l’onde qui commandait aux nerfs de tirer séquentiellement sur les ultimes muscles de son corps ne provenait d’aucun cortex. Elle naquit peut-être d’une absence de contrôle, d’une vacance de la programmation neuronale. Peut-être désirait-elle qu’il soit mauvais. La pile des pages que les ordinateurs des coins les plus retirés de France avaient produits, diminuerait et le temps ainsi dégagé pourrait être dédié à des tâches moins intellectuelles. Mais non, si sa volonté initiale avait été de purger la pile alors elle aurait choisi le plus gros manuscrit qu’elle aurait feuilleté négligemment avant de le jeter rapidement. Et puis les courses pouvaient bien attendre, elle ne désirait pas plus que ça pousser son caddy parmi les rayons trop éclairés, trop bruyants. Trop peuplés, trop arrangés. Ici elle était assise confortablement, son thé fumant encore dans sa tasse. Elle-même reposant sur une sous-tasse assortie. Son fauteuil épousait parfaitement ses formes souples. Elle savait depuis toujours que ses trente cinq ans représentaient l’apogée de son évolution physique. Bientôt les petits plis qui ornaient l’extrémité de ses paupières se transformeraient en rides. Ses seins tomberaient, ses hanches s’élargiraient, absorbant le volume de ses fesses qui deviendraient flasques et plates. Elle sait qu’elle passera plus de temps dans la salle de bains et que ces instants face à la glace la confortera dans son idée que tout fout le camp et que rien ne sera plus comme avant. Le miroir lui rappellera qu’elle a toujours haï Dorian Gray. Avant elle ne savait pas pourquoi, maintenant si.

Elle ne comprend pas pourquoi la lectrice a changé d’age en deux pages alors elle est revenu en arrière. Elle ne sait pas encore qu’elle lit la lettre de toutes les lectrices possibles. Les probables, les envisageables, les hypothétiques, les improbables, les impossibles.
Déjà le manuscrit, envoyé simultanément à d’autres maisons d’édition, occupait les poubelles, les déchiqueteuses, les incinérateurs. Chez Grasset, un homme a ouvert le courrier tombé dans la boîte de réception située dans le hall d’entrée. Il a feuilleté en marchant dans le long couloir qui le séparait de son bureau. Lorsqu’il y parvint, il ne l’avait plus. Il n’avait rien compris. Dans sa tête, deux mots s’étaient télescopés : confus, incohérent. Deux mots de trop, visiblement.
Le courrier n’arriva jamais aux éditions Actes Sud : adresse erronée. Qui eut pensé que des éditeurs puissent résider en dehors de la capitale. La lectrice du dilettante s’arrêta cinq minutes acheter des cigarettes à son bureau de tabac habituel. Lorsqu’elle sorti sa voiture avait disparu, le manuscrit également.

Ça y est le premier barrage est franchi. Le livre est paru et dans les librairies quelques exemplaires pointent timidement une fine tranche parmi l’impressionnante production déjà en place. A Bordeaux, chez Mollat, elle est entrée après un repas frugal ingéré en dix minutes. Ses mains se sont promenées sur les couvertures sobres, ses yeux se sont penchés sur des images racoleuses. Et puis ses doigts se sont refermés sur le recueil de nouvelles. Peut-être ignore-t-elle pourquoi elle le prit sans même lire la quatrième de couverture. Elle est allée à la caisse, l’employée a glissé le code barre devant le lecteur qui émit un petit bruit sec autorisant la poursuite des opérations. Elle est sortie rapidement de la librairie, sa voiture mal garée dans une rue en travaux lui causait du souci. Elle arrive chez elle assez tard. Encore ces travaux qui diluent le voyage et le transforme en un interlude fastidieux. Elle arrête la voiture devant le perron, laissant au domestique le soin de la parquer à l’abri dans le vaste garage. Elle n’a plus le livre.
Elle a offert à son amant qu’elle a retrouvé rue Sainte Colombe dans une chambre qu’elle n’utilise qu’à cette fin. Lorsqu’elle entre, il est déjà là. C’est le contrat. Elle n’a pas de temps à perdre, il le sait. Il la déshabille tendrement. Trop. Elle accélère le mouvement en ôtant elle-même sa culotte qu’elle oublie sur le parquet à point de Hongrie datant du XVII°. Elle s’allonge sur le canapé. Ils font l’amour rapidement, comme si c’était la dernière fois, ou la première, avec passion et maladresse. Le corps disponible et la tête ailleurs, distraite, oublieuse de l’offense qu’elle fait à son mari. Avec avidité, elle prend possession de l’homme, ses reins se cambrent et se détendent. Elle glisse à côté de lui. Le souffle retrouvé, elle cherche dans son sac le livre qu’elle vient d’acheter. Elle commence à lui lire la première page. Il s’endort rapidement, bercer par sa voix suave – peut-être était-elle la sœur jumelle de Charlotte Rampling, ou son sosie, son double ou son clone - ?
Alors elle se lève, prend une douche, sent une onde la parcourir lorsque ses doigts effleurent son nombril et descendent, libérant l’excès de désir que la brutalité de la relation n’a pas consumée. Elle se sèche et s’habille sans remettre ses dessous.
Le soir, au dîner, elle se contente de parler d’un livre qu’aucun de ses convives n’a lu. Malheureusement elle a oublié les références, d’ailleurs ce n’est qu’un petit livre sans prétention. Mais elle déteste les best-sellers et les prix littéraires.

Ou alors vous êtes femme au foyer, avec votre petite famille, vous : « Allez, on rentre ! Tu sais que je n’aime pas passer trop de temps à la plage. Et puis je n’ai plus rien à lire, alors griller pile et face sans aucune activité, très peu pour moi. » Ils ont roulé pendant une heure, la radio avait la voix d’Anne Sinclair qui interrogeait le danseur Angelin Preljocaj. Après, il a appuyé sur la zapette et le portail s’est ouvert en faisant un bruit de jouet qui rend l’âme. La voiture glissa vers sa place et stoppa. Arrivée dans l’appartement, elle défit les bagages et passa sous la douche qu’elle prit froide. Ensuite elle alla à la cuisine et commença à éplucher les pommes de terre. En fait elle ne faisait que s’occuper les mains en attendant que son émission hebdomadaire ne soit programmée. 20 heures 15, ça y est : générique et voix suave et envoûtante de Jérôme Garcin : « le masque et la plume ». « Et ce soir, le masque et la plume est consacré à l’actualité littéraire ». Elle adore ce rendez-vous qu’elle ne manquerait pour tout l’or du monde. Elle serait parisienne, elle serait abonnée aux enregistrements du jeudi soir dans le studio Charles Trenet de la maison de la radio. Elle a lu tous les livres qui sont au sommaire, elle est souvent d’accord avec les critiques. D’ailleurs leur avis, elle n’en a cure, non ce qui lui plait tant ce sont les engueulades qui ponctuent les interventions, les exclamations offusquées d’une critique, les emportements gaulois d’un autre... et les retours à la modération sous l’impulsion d’un Jérôme souverain et magnanime envers sa joyeuse cour. Non ce qu’elle attend religieusement ce sont les petites perles que cet aréopage savant met en exergue à la fin de l’émission. Et ce soir d’autant plus qu’elle a réussi à contacter un intervenant pour lui soumettre son choix. Elle a lu une nouvelle qui l’a tellement émue qu’elle s’est crue obligée de faire partagée son enthousiasme. Alors elle attend qu’on parle de son livre, elle veut entendre ses commentaires dans la bouche d’un autre pour abonder dans son sens. Ses mots dans la bouche du complice de Garcin comme si elle était sur le plateau en sa compagnie. Certes l’histoire est un peu alambiquée mais rien de rédhibitoire pour les membres du masque. Alors elle attend, là devant sa radio. Elle a laissé tomber les pommes de terre, le rôti et la salade. Planté le mari qui s’occupe dans le garage. Elle attend. C’est beau une femme qui espère. Un instant de célébrité par procuration, une gloire fugace, quelques mots prononcés dans un micro un dimanche soir. C’est beau une attente, un désir.

C’est casse pied ces fêtes obligatoires qu’on se croit obligé d’honorer. Je sais pas quoi lui offrir à cette bonne femme. Je la connais à peine. En fait c’est mon mari qui l’a embauchée et c’est moi qui suis pressentie pour lui fêter son anniversaire. C’est dingue. En plus, il me dit ça le jour même. Mon planning est bouclé depuis plusieurs semaines et voilà qu’il débarque au dernier moment, autant dire le plus mauvais. Il n’y a qu’un truc qui me rassure, c’est qu’au moins je suis sûre que cette femme n’est pas sa maîtresse. Il n’aurait pas la cuistrerie de me confier cette tâche. Enfin j’espère. Que pourrais-je bien lui acheter ? Un parfum, non, c’est trop intime. Un foulard, non, trop cher. Des fleurs, non, je ne suis pas un homme, ça serait déplacé. Un livre, pourquoi pas. Mais lequel, j’y connais rien en bouquin. La librairie la plus proche ? Le Virgin des Champs Elysées, je m’y arrête deux secondes si je trouve une place, sinon elle ira se faire voir, non mais.
Bonjour madame, je voudrais un livre, pas trop gros pour une femme. Que je ne connais pas mais qui est jeune. Voilà je sais pas si mes critères sont très discriminant mais si vous pouviez m’apporter votre aide. La lectrice, vous verrez vous ne serez pas déçue. Très bien, merci.
En plus il est pas cher, je n’ai pas perdu trop mon temps, ça va bien.

Il lui a offert le lendemain. En catimini. Elle est émue. C’est le premier cadeau qu’il lui fait. Elle défait le paquet en le regardant. Un regard humide et inquiet. Nul ne sait si c’est l’objet qui plait ou l’intention. On ne saura jamais.
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