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La lande des soupirants

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Mine

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« Arrive un temps où les jours sont comptés, où commence un compte à rebours flou et cependant irréversible » Roland Barthes
Quand il eut passé le pont, des fantômes vinrent à sa rencontre. Il les salua à la mode fantomatique sans les reconnaître ; il est difficile de mettre un nom sur un fantôme. Néanmoins, cette curiosité laissait penser qu'ils leur restait un soupçon de cordialité. Philémon y était toujours sensible car dans cette friche dévastée, dénuée de sentiments, c'était agréable. Cela faisait plusieurs siècles que Philémon n’était pas retourné dans la plaine de Brumélia. Son séjour à Orestia, chez les vivants, s’était prolongé. Il y avait atterri comme en songe. Un matin, il avait soufflé vers le pont qui enjambe la rivière des soupirs, et puis emporté, il avait parcouru cette immensité de paysages de collines et de monts qui l’avait conduit jusqu’à la ville où d’autres fantômes comme lui se mêlaient aux vivants. S’était-il perdu ou avait-il voulu cette escapade, il ne s’en souvenait pas, mais il resta là, en observateur curieux.
Les paysages brumeux de la plaine mortuaire n’avaient pas changé. Il constata simplement que sa population était en augmentation, que de nombreuses « ombres sifflantes », comme il les surnommait, venaient le traverser, lui chuchotant des secrets qu’il aurait préféré ignorer. Toutes ces confidences intarissables finissaient par bruisser, en devenaient même tapageuses. Qui voulait séjourner paisiblement dans la lande devait s’armer de tempérance et d’abnégation. Philémon avait perdu l'une et l'autre ; ne supportant plus ces jérémiades décousues et amères, il était parti à la rencontre des vivants pour un aller simple.
Si Philémon avait entrepris ce voyage de retour alors qu'il avait conspué ce lieu de désespérance, c’était dans le seul but de rencontrer Victor, son âme errante préférée. Par le passé, celui-ci lui avait prodigué de précieux conseils. C’est lui qui lui avait fait découvrir cette lande désertée où il était possible de s’extraire de la rumeur nauséeuse dans laquelle baignait la cité mortuaire. Il lui avait également enseigné une technique de méditation permettant de conserver la faculté de convoquer des souvenirs et ainsi de préserver sa mémoire, non pas intacte car aucun fantôme ne le pouvait, mais quelques bribes délicieuses à dérouler. C’était le seul qu’il eût prévenu de son départ pour le monde des vivants. Victor était resté emmuré dans ce silence qu’il affectionnait tant. Il n’avait pas tenté de le retenir. Philémon avait eu l’intime conviction que cette âme plus sage que la sienne le désapprouvait.
Qu’était-il allé chercher à Orestia? Avait-il naïvement pensé qu’en étant en contact permanent avec des vivants, il réveillerait des sentiments enfouis depuis des siècles dans l’anéantissement de la mort. Peut-être, cependant rien de tel ne se produisit pendant deux siècles d’une renaissance paisible. Puis ses frôlements auprès des hommes et des femmes se firent plus pressants. Parfois, il les caressait même de son ectoplasme. Si eux ne ressentaient rien, lui commençait à éprouver une espèce de frisson s’apparentant à un soupçon de vie, une sorte de contact électrique qui le ravissait. Ces ondes venaient lui chatouiller le tréfonds de son ectoplasme. Il avait alors sauté le pas et revêtu une enveloppe charnelle pour se mêler à eux. Il n'avait pas envisagé cette possibilité mais se savait en mesure de l'obtenir. Des réseaux d'âmes errantes libérées en proposaient de bonne qualité. Celle qu'il avait choisie lui paraissait - mais n'avait-il pas idéalisé son être de chair, réduit en poussière à présent  ?- en tous points semblables à celle qui le recouvrait au faîte de sa vie. Il avait aimé son corps et sa force, cette présence qu’il imprimait sur le monde. Avec l'aide d'un réseau bien installé dans cette partie du globe, il se forgea donc une forme qui lui allait comme un gant. Cette entreprise nécessita un temps presque infini ; ce ne sont pas tous les fantômes qui peuvent à leur guise se doter d'une apparence humaine, sinon où irait le monde, je vous le demande. Quand celle-ci fut enfin digne de ses attentes, il parut au monde une nouvelle fois.
Quel choc ! Il faudrait le comparer au plaisir ressenti par un assoiffé qui peut enfin s’abreuver après des semaines dans le désert. Il étancha son besoin de contacts plus physiques, serra des mains - on trouvait toujours qu'il les avait très froides. Afin de démentir ces impressions, il faisait mine de souffler dessus pour les réchauffer, sachant très bien que c'était peine perdue. Il se rendit dans des lieux de culture et de rencontres, s'enivrant de paroles, de rires, de musique et de beauté. Un sentiment ambigu s'emparait de ceux qu'il croisait au hasard de ces soirées ; il leur semblait que cet homme au physique avantageux , à la voix sourde et profonde était comme éthéré. On l'oubliait facilement mais on se réjouissait qu'il fût présent. Lui, ne pouvait évidemment pas se laisser aller à répondre à des sentiments d’amour ou de pure amitié que lui adressaient certaines relations. Qu’aurait-il à offrir en retour à ces marques d’affection ? Un corps artificiel et un esprit absent ? Aussi se mêlait-il aux vivants en couvrant son enveloppe charnelle d'une gangue d’indifférence qui, croyait-il innocemment, le préserverait des dangers de tout sentiment. Son existence, ou plutôt sa non-existence au sein des vivants se déroulait avec toute la neutralité souhaitée jusqu’à ce qu’il rencontrât Eurydice.
La seule évocation de son prénom le faisait frissonner au plus profond de cette chair qu’il ne possédait plus. Lorsqu’elle apparaissait, il était béat, transporté au-delà des frontières entre le monde des morts et des vivants. Étaient-ce sa carnation diaphane, son goût prononcé pour la littérature gothique, ses robes longues et vaporeuses qui avaient vaincu ses dernières réticences ? Pour elle, il se sentait prêt à réconcilier l’inconciliable. Il l’avait abordée. Ils s’étaient plu, elle fut séduite et déclara vouloir vivre avec lui. Tout d’abord, il goûta cette situation incongrue avec un plaisir cynique : celui de transgresser tous les interdits. Il caressait cette chair ferme et douce sans en éprouver le velouté, mais en se convainquant qu’il le pouvait. L’immensité de l’attachement d’Eurydice lui fit comprendre qu’il risquait de la perdre s’il poursuivait ce jeu de dupes plus longtemps. Comment parviendrait-il à lui avouer son état de fantôme ? L’aimerait-elle encore ?
- Laisse-moi partir, lui avait-il demandé. Je dois rendre visite à Victor. Je dois lui parler de la force unique de notre amour. Lui seul pourra me conseiller.
- De quel conseil as-tu besoin alors que tout nous réunit ?
- Il sait des choses que nous ne pouvons même pas imaginer.
- Emmène-moi, avait-elle répondu.
- C’est un voyage périlleux, qui peut durer très longtemps. Je ne peux pas te faire risquer le pire.
- Qu’est-ce qui pourrait être pire que de rester seule sans toi ?
Elle avait supplié, tempêté, et pour la première fois, ses joues s’étaient empourprées. Il l’avait apaisée et elle avait promis :
- Je t’attendrai, jusqu’à ma mort s’il le faut.

Comme la mort était sa compagne de toujours, on ne peut pas dire que Philémon fût parti la mort dans l’âme, mais au contraire bien résolu à affronter un destin qui, du fond du néant, lui faisait entrevoir un avenir.
Dans la plaine des morts, l'ordre immuable du temps poursuivait son œuvre. Les âmes errantes geignaient de plus en plus fort, tout en mélangeant souvenirs et regrets. Philémon souffla le plus rapidement possible vers Victor. Il le retrouva dans son lieu de prédilection ; une grande lande battue par les vents, où les regrets murmurés étaient quasiment inaudibles. Contrairement à de nombreux fantômes, il poursuivait le cours de réflexions philosophiques sans fin et sans but, débattant avec lui-même loin du ressassement et de l'ennui. Il manifesta un semblant de joie lorsqu’il se retrouva ectoplasme contre ectoplasme avec Philémon. Malgré le temps écoulé, il ne l’avait pas oublié, ce qui était presque inimaginable dans le monde des fantômes où la nostalgie tient lieu de souvenirs. Après avoir exécuté quelques pantomimes de salutations, Philémon aborda l’objet de son retour parmi les fantômes. Victor réagit violemment pour un fantôme aussi âgé :
- Comment as-tu fait pour éprouver de nouveau des sentiments ? s’étonna Victor. Ne t’étais-tu pas enveloppé de ta protection ?
Philémon fut obligé d'avouer qu'il avait utilisé le circuit des âmes libérées pour s'envelopper d'un corps.
- Comment as-tu pu ? Tu risques de rompre à tout jamais l'ordre du monde ? C'est terrible ! Es-tu conscient de ce que tu as fait ?
- Bien sûr, je t'assure que j’ai respecté tout ce qui est prescrit par nos règles. Je ne les ai pas enfreintes. Cet amour s’est imposé à moi malgré mon absence de vie. J’ai eu beau vouloir le rejeter, il est plus fort que tout. Tu vois que ce n'est pas un cas d'usurpation d'identité ou que sais-je encore.
- Comme c’est étrange ! murmura Victor. Bah, il faut bien que l’éternité nous réserve quelques surprises tout de même. Quand tu les vois, tous, à rabâcher leurs regrets, je me dis souvent que cette non-existence n’a vraiment aucun lieu d’être. Mais être ou ne pas être...
- Victor, j'ai fait de toi mon confident. Je t'estime au-delà de tout. Tu as bien compris qu'avec Eurydice, un lien indéfectible est né. Que dois-je faire ? C'est dans l'espoir que tu trouverais une solution à mon dilemme que je suis revenu. Dois-je lui avouer mon état et risquer de la perdre, ou bien simuler et attendre qu’elle meure pour retrouver son ectoplasme pour rester éternellement à ses côtés ?
- Évidemment, le choix peut paraître simpliste. Cependant, il ne se limite pas à ces alternatives. Si tu lui dis la vérité, elle ne pourra pas le supporter, quelle que soit la force de son amour, et, si tu lui caches la vérité, tu sais bien que tu ne pourras jamais la retrouver à Brumélia car l’accès t’en sera définitivement proscrit. Il faut que tu trouves une autre solution. Laisse-moi réfléchir. Je te ferai parvenir un murmure dès que j’aurai trouvé une réponse à ton dilemme.

Philémon erra dans Brumélia pendant un temps qu’il ne put estimer dans une contrée livrée à l’éternité. Et puis, alors qu’il s’apprêtait à passer le pont en sens inverse pour rejoindre Eurydice, un murmure lui parvint, plus léger qu’un soupir. Il lui suggéra la solution de Victor. Il la trouva abjecte, mais concéda en son for intérieur de fantôme qu’elle était la seule envisageable. Il repartit aussitôt, sans même se livrer aux politesses fantomatiques d’usage, tant il était impatient de rejoindre son aimée. Le voyage dura longtemps.
Lorsqu’il arriva au bas de l’immeuble où vivait Eurydice, revêtu avec un soin tout particulier de son enveloppe charnelle, il sentait presque battre son cœur. Alors qu’il cherchait fébrilement son nom sur la plaque de l’interphone, il constata avec stupeur qu’il avait été remplacé par celui d’un homme. Le temps avait passé -cela correspondait à quelques années humaines- mais comment cet amour qu’elle avait juré indestructible avait-il pu s’évanouir si rapidement ? En tant que fantôme, il n'était guère téméraire et même s'il ne risquait plus rien à se battre en duel pour sa dulcinée, il n’osa pas se confronter à celui qui lui avait ravi la belle Eurydice. Il n’avait plus qu’une envie : ôter cette carapace sous laquelle il s’était cru assuré de l’amour de son aimée, retrouver son état d’ectoplasme si pur et sans sentiment, pour rejoindre Brumélia. C’était le seul remède à son chagrin. Il deviendrait comme ces fantômes ivres de regret, ressassant interminablement leur vie d’avant la mort. Il serait comme eux, à mâchonner ce qui n’avait pas été et ce qui aurait dû être, dans une ronde infernale, aux limites de la folie, mais où était la raison dans ce qu’il éprouvait à présent ? Il songea que lorsqu’Eurydice mourrait, elle aurait disparu depuis longtemps dans les limbes de ses souvenirs, il ne pourrait plus la retrouver. Elle était définitivement perdue pour lui. À quoi bon tenter de lui parler maintenant ?
Il se fit emporter par les vents des déserts et des hauts plateaux, sans résistance, sans une once de volonté. Il fut balloté, roulé, embarqué et finalement, se retrouva par une nuit de lune devant le pont au-dessus de la rivière des soupirs, en direction de Brumélia. Les fantômes grouillaient de l’autre côté ; leurs regrets devenaient assourdissants. Si Philémon avait décidé de retourner parmi eux, ce n’était sûrement pas pour subir ces lamentations exaspérantes. Il voulait rejoindre Victor pour s'abîmer dans un silence réconfortant. Peut-être aborderaient-ils le sujet de son idylle brisée avec Eurydice, mais il ne savait plus s’il désirait encore évoquer la vivante qui l’avait troublé, envoûté puis martyrisé jusque dans la mort.
Victor hantait toujours la même place venteuse, mais il n’était pas seul. Auprès de lui se tenait un ectoplasme plus petit et plus gracieux. Se transportant près des deux ombres, Philémon entendit leurs murmures. Ils parlaient d’amour, d’amour intense, d’amour éternel et indéfectible. Tous deux paraissaient partager ce sentiment, absent partout ailleurs à Brumélia. Soudain, Philémon capta un prénom : Eurydice. Se pouvait-il que cette ombre fût son aimée ? Elle avait eu recours à la solution trouvée par Victor et que lui-même avait méprisée. Elle n’avait pas hésité à s’ôter la vie pour le rejoindre dans la mort. Quelle force avait donc leur amour ; il avait cru en lui, il ne s’était finalement pas trompé. Ce nom sur la plaque de l’interphone était simplement celui du nouvel occupant de l’appartement.
Alors qu’il s’apprêtait à murmurer à Eurydice, un nouveau chuchotement lui parvint. C’était Victor :
- Jamais je n’aurais cru pouvoir éprouver un tel sentiment de nouveau. Eurydice, vous êtes la déesse des fantômes, une rose diaphane dont je veux effeuiller les pétales un à un.
- Allons, Victor, minaudait Eurydice, vous êtes un grand fou. Mais racontez-moi encore combien vous m’aimez.
- Connaissez-vous la durée de l’éternité, eh bien, belle âme, mon amour pour vous est aussi grand que cela, et...

Écœuré au-delà de tout, Philémon se transporta loin d’eux, se laissant entraîner dans la ronde infernale des « ombres sifflantes ». D’inutiles regrets se firent entendre. Tous évoquaient un temps passé à jamais perdu, une vie impossible à retrouver. Contrairement à eux, Philémon n’aurait pas à murmurer des regrets du passé, mais ceux d’un présent infini.

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