La lampe mystérieuse

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J'avais un gros problème. Mon oncle, comme souvent, a voulu m'aider. Son idée n'était point mauvaise, mais...
— Pourquoi tu ne vends pas les vieilleries qui traînent dans ton grenier ? Tes parents faisaient les vide-greniers et achetaient n'importe quoi. Je les ai aidés à tout monter là-haut. Ma camionnette était pleine de soldats de plomb, de disques 78 tours, de poupées... 
Il s'était imaginé que j'avais tout oublié. Il n'avait confiance qu'en sa mémoire. Il combattait son pire ennemi, le général Alzheimer, en faisant des cures de phosphore et de vitamine B12.
— Des poupées ? 
— Oui. Ta mère, comme tu le sais, était orpheline. Elle les collectionnait parce que, enfant, elle n'avait jamais rien eu à bercer. Quand tu es venu au monde, elle t'a arraché des mains de la sage-femme pour... 
Gêné, je lui avais coupé la parole.
— Oui, j'ai remarqué que les poupées étaient bien rangées, là-haut. Il n'y a qu'une fille pour être aussi soigneuse. On dirait qu'elles sont au garde-à-vous. 
— Et les soldats de plomb, ils sont où ? 
— Sur l'unique étagère de la vieille armoire normande. Elle est bouffée par les termites. Un jour ou l'autre, ils vont être obligés de sauter en parachute. 
J'avais éclaté de rire, fier de ma vanne.

Je jouais au poker, gagnais rarement, mais ne perdais jamais de grosses sommes. Cette fois, hélas, ce fut différent. Je connaissais un brocanteur qui voulait bien m'acheter quelques babioles. Il s'était pointé, un matin, pour un devis, et nous n'étions redescendus des combles qu'à l'heure de l'apéro. Il avait bu trois pastis qui lui avaient rendu le sourire. Il l'avait perdu quand j'avais refusé de lui céder, même à un bon prix, la lampe de mon père. Une promesse : ne l'utiliser que si j'avais un urgent besoin d'argent.
— Mais c'est le cas ! avait lancé le brocanteur. C'est vous qui l'avez dit, tout à l'heure, je n'ai pas rêvé ! 
— Je n'ai qu'une parole, je ne peux pas m'en débarrasser. Pas si je peux régler mes dettes... normalement. Papa était persuadé qu'elle fonctionnait comme celle d'Aladin. Le génie lui était apparu alors qu'il la dépoussiérait. Il n'aimait pas quand c'est maman qui s'y collait. Il disait qu'elle était trop maniaque. Qu'elle frottait trop fort. Que le génie avait le mal de mer à force d'être balloté. Il l'avait baptisé Bernard. Bernard, oui, avec la lampe dans le rôle de la coquille. Bernard-l'hermite. 
Le sourire crispé du brocanteur m'avait amusé.
— Votre papa avait beaucoup d'imagination. 
— Moi, je le crois. Mais je n'ai jamais osé imiter Aladin. 
— Peur d'être déçu ? 
— Probablement. 
J'eus soudain une fulgurance. Je suis allé chercher, dans le tiroir de mon bureau, la page du journal intime de mon père que j'avais photocopiée, tant elle m'était chère. Je craignais tellement qu'elle ne fût grignotée par des souris.
Son journal intime, il me l'avait donné juste avant de décéder. « Même ta mère n'a pas voulu le lire. »
Sous l'effet de l'alcool, j'étais moins pointilleux avec l'intimité.
— Tenez, jetez un œil là-dessus ! Ça ne sera pas long. 

Il était clair que la main de papa avait tremblé.
« J'ai frotté la lampe. Le génie est apparu. Le conte a menti, il est tout petit. 
— Je veux partir avant ma chienne.
— Je suis désolé, je ne peux pas donner la mort.
— Alors je veux qu'elle soit immortelle. »

— Et, bien sûr, la chienne est morte. 
— Non. 
Soudain, des aboiements retentirent, en provenance de la terrasse.
— Comme vous pouvez l'entendre, Minette va bien. Elle a quarante-huit ans. 
Le brocanteur était devenu livide.
— Vous plaisantez ? 
— Pas du tout. 
— Et elle s'appelle Minette... Amusant. 
— Nous avions aussi une chatte. Toutoune est morte le jour de mon entrée au collège. Elle avait dix-sept ans. Elle n'avait pas eu droit aux faveurs du génie de la lampe. 
Il n'a rien dit. Le temps de rejoindre Minette pour la calmer, il avait déguerpi. Par la suite, il a toujours refusé de me répondre au téléphone. J'ai laissé tomber. Il me restait la solution de solliciter le génie. J'allais pouvoir vérifier s'il était aussi petit que le prétendait papa.
« Moi qui croyais le génie de la lampe grand, imposant, je suis tombé des nues quand j'ai vu ce petit bonhomme, minuscule caricature de celui du conte. J'ai cru à une hallucination. »
À force de relire son journal intime, je l'avais appris par cœur.

La lampe trônait sur le buffet Henri II dont les colonnades semblaient des piliers incapables de soutenir un temple. Le meuble fatigué penchait telle la tour de Pise. Maman y rangeait son service en porcelaine. Des souvenirs me harcelèrent, mais je les chassais d'un revers de main mental. Les mouches, en été, sont moins envahissantes.
La lampe avait remplacé la soupière sur son napperon, mais la fine étoffe avait disparu, dévorée par les mites.
Je mis machinalement mes mains dans les poches. Était-il possible de sortir le génie de son hibernation en lui soufflant dessus ? Mon haleine était fraîche, je venais de me laver les dents. Fragrance à la chlorophylle refoulant le goût des bonnes soupes mijotées par maman grâce au potager de papa.
Je me suis approché comme au ralenti, traqueur. Quelque chose a craqué sous mon pied. Un cafard. Je me suis bien gardé de vérifier. L'intrus mortellement touché eût fait revenir le souvenir de mes jeux d'adresse, ado, lorsque je lapidais les souris avec les galets récoltés – comme papa dans son potager – sur la plage où j'avais appris à bâtir des châteaux de sable. Les nombreuses marées avaient transformé le décor.
J'ai tendu les bras afin de capturer la lampe. M'en emparer fermement. Pas question d'avoir la main molle et de faire sortir le génie avant de l'avoir sollicité. Il risquait de se cogner le crâne au...
Je dodelinais de la tête. L'émotion me faisait dérailler. J'ai maudit le poker, jeu de cartes qui me faisait glisser sur une pente savonneuse. Gamin, je me contentais du toboggan du parc.
Je l'ai saisie, l'ai soulevée, et...
Elle était lourde. De quoi faire saillir mes biceps. Et la peur de la lâcher... sur mon pied d'appui.
Lourde, oui. Très lourde. Le génie était-il devenu obèse, à force de sédentarité ?
Elle était écaillée. La peinture bleue partait en lambeaux, lépreuse.
La lampe était jaune.
La lampe était en or.
J'étais sauvé.
Papa m'avait bien baladé. Il avait aussi leurré mon oncle. Lui, c'était parce qu'il l'aurait chouravée.
Alors je me suis amusé à la caresser comme une femme.
Un nuage se forma et l'enveloppa. Je la posai par terre et reculai. Le nuage enfla puis monta, monta... Creva le plafond...
Je m'ébrouai. Je poussai un cri de victoire. J'allais pouvoir régler mes dettes. Je me suis mis à siffloter en descendant l'escalier. Là, j'ai dérapé sur...
Sur le cafard que j'avais écrasé à l'aller et dont j'avais zappé le bruit, croyant qu'il émanait de la marche. Ces satanées marches qui craquaient au cœur de la nuit.
J'ai ouvert les yeux. Le génie était là, devant moi, bleu, les bras croisés.
« Je ne veux pas mourir ! »

Et je suis là pour vous raconter mon histoire.
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