La Joconde découronnée

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(22 ans) Voyez Alfred de Musset : il y a dans ses poèmes une sensibilité, une verve, un sentiment des choses qui me touchent au plus profond. Aucun accent humain ne m'a jamais parlé si bien que ... [+]

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Un jour, l'Art éclata de rire. Mais d'un rire si franc, si gai, si résolument déterminé et sincèrement enthousiaste que des générations d'artistes, d'amateurs, de mécènes et de public en ont ri après lui !

L'Art occidental pourtant, à le bien regarder, n'a rien d'une gaité résolue. Un léger sourire peut à la rigueur se dessiner au coin d'un tableau, pourvu qu'il ne nuise pas à la pureté des traits. C'est que la Beauté, la Beauté idéale est faite d'une sérénité parfaite : c'est celle d'une déesse qui regarde dans le vague, la bouche et le tour de visage sans une ride, sans un défaut, d'une symétrie parfaite ;c'est celle d'Athéna rejetant sa flûte en s'apercevant qu'en jouer déformait les traits de son visage. L'Art ne sourit pas, pas s'il recherche la perfection.

Pourtant un de ses plus grands symboles possède au creux d'une bouche un sourire, oh ! Une ombre de sourire, je vous l'accorde, mais un sourire tout de même. Et c'est bien là ce que la Joconde a de pervers ! Que vient donc faire dans l'Art le plus éminent cet infime retroussement des lèvres ? Que veut dire cette moue rieuse et moqueuse, expression insolite aux Beaux-Arts, sans signification, sans précédent, et sans successeur ? Je me prends parfois à penser qu'il s'agit d'une erreur... Non pas que je crois Mona Lisa incapable de sourire – mais nous savons bien que Léonard se soucia peu de son modèle – seulement, je trouve tout à fait incongru et... sans âme l'expression que son pinceau a donné au plus célèbre tableau du monde !
Car enfin, nous parlons à tort et à travers de son fameux sourire, de ce regard qui nous suit sans ciller, de cette expression mystérieuse et fascinante jamais élucidée, de l'éternel secret de la Joconde ! Mais qu'y a-t-il donc là de si troublant et d'unique, ou d'incontournable ? Je n'y vois que le sourire malicieux d'une femme qui veut faire croire à des secrets inexistants, le regard effronté d'une fausse intrigante, et surtout, surtout ! l'excès d'un peintre qui a voulu trop dire. Voulez-vous mon avis ? Léonard a fait là un sourire trop énigmatique ! Il a voulu tout et rien dire, et à vouloir tout dire on ne dit plus rien. Son semblant de sourire - peint avec art, je vous l'accorde – laisse trop sous-entendre si bien qu'il en devient incompréhensible !

C'est ici, à mon sens, la grande faiblesse de la Joconde.
Elle ne parle pas. Elle se laisse dire, commenter, palabrer à tort et à travers, par n'importe qui s'approche d'elle, sans daigner accorder une seule réponse à tant de questions qu'elle soulève volontairement, sans égard pour l'expert qui lui consacre sa vie dans l'espoir de la comprendre et la révéler au monde. Pour seule réponse aux efforts désespérés d'un scientifique épris, elle lui adresse son éternel et vicieux sourire qui ne dira rien, et se rit de son incompréhension dans une coquetterie fort mal placée.

L'Art est un mystère, j'en conviens, c'est ce qui fait sa force et son charme. Mais il ne doit pas être un mystère absolu ! L'art parle, il communique, enrichit son regardeur, enseigne qui prend le temps de le contempler. C'est sa vocation première et sa grandeur. La Joconde, elle, ne dit rien d'autre que l'insupportable sourire d'un De Vinci riant au nez du monde du tour qu'il lui a joué, en lui faisant croire qu'il pouvait déceler dans un seul sourire tous les secrets d'une femme qui n'en avait aucun. Léonard a voulu prouver (en avait-il besoin ?) son génie à tout prix en essayant de faire contenir en une seule expression tous les dessous d'une âme. Peindre le mystère, concrétiser sur la toile l'énigme : belle ambition d'artiste ! Seulement, à forcer un génie déjà largement crédité, il en est devenu incompréhensible. C'est pour moi une faiblesse.

Voiler un sentiment, subtiliser un sourire n'est pas chose aisée, et Léonard est un génie, nul ne pourrait en douter ! Il l'a fait avec brio, mais un brio si étourdissant qu'il en a tué l'âme. L'âme... Voilà qui est plus difficile à rendre avec exactitude, dans une vérité profonde, intime et limpide, faire lire en un regard toute son intensité comme s'il s'agissait de la lire comme en un livre ouvert. Voilà un sérieux défi ! Léonard eût mieux fait de rendre à Mona Lisa sa véritable et profonde psychologie, il en avait le talent.

Mais je déblatère sans cohérence des avis artistiques qui peut-être ennuient profondément et heurtent plus encore des avis contraires ? Pensez-vous que j'ai tort ? Je vous en reconnaît le droit, peut-être le devoir ? Tant de considérations échevelées sur l'Art, déductions simplistes et erronées, gribouillis informes d'amateur qui n'a sans doute jamais tenu un pinceau de sa vie... (à ce dernier point je ne répondrai pas, c'est hors de propos). Comment oser mettre en doute l'intensité captivante du plus célèbre portrait du monde ? Des siècles entiers n'en ont-ils pas été conquis ? Les plus grands historiens d'Art ne se sont-ils pas tu d'admiration devant ce singulier silence de l'Art et peut-être le plus mystérieux ? Oserait-on soupçonner le grand Léonard De Vinci d'une seule faute ? Et que cette faute soit la plus mondialement connue ?

Allons, je tiens à calmer l'ardeur offensée des spécialistes et autres fanatiques de l'Art ! Leur indignation leur fait honneur, et je prétends moi-même être de la seconde catégorie des contestataires. Mon intention n'est pas de convertir les croyants de la religion « jocondique » à la une nouvelle vérité artistique, ni de poser les bases de nouvelles théories (grand bien me fasse de rester hors du champ scientifique !), et moins encore de détrôner la célèbre Joconde !! Qu'elle reste sur son trône, je n'y vois aucun mal, et l'on a tous besoin de héros, tout au moins de symboles. L'Art a trouvé le sien, je ne prétends pas le contredire.

Non, mon propos n'est pas de découronner la belle Lisa, mais de rappeler qu'elle l'a bien été un jour. Nul ne s'en souvient aujourd'hui, et pourtant... Pourtant son intriguant sourire n'a eu pendant longtemps aux yeux du monde qu'un semblant d'âme, en comparaison à son vainqueur !
Car elle fut bien vaincue autrefois, non pas tant par la force que par l'évidence, celle du génie. Son regard impénétrable fut détrôné par un regard plus pénétrant qu'un coup au cœur, sa moue indéchiffrable vaincue par une expression puissante, son sourire fantomatique par un immense éclat de rire...
Un autre tableau la remplaça longtemps sur le trône de l'Art, objet de vénération de l'Europe entière, et que des générations d'artistes, de collectionneurs, mécènes et érudits, jusqu'aux princes, venaient admirer pour pourvoir dire qu'une fois dans leur vie, ils avaient pu se perdre un instant dans le chef d'œuvre d'expression le plus insaisissable au monde.

Comme toute œuvre de renom – comme la Joconde - le tableau eut droit à sa légende... Mais si le mythe a malgré tout beaucoup de vérités à nous enseigner, je me risquerai, dans un monde trop incrédule, à me contenter de la seule Histoire... Qu'importe ? Elle dit autant de notre chef d'œuvre.




(Introduction d'une nouvelle d'Art en cours d'élaboration)

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