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Sensen

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La rue des Carmes à Nancy était calme en ce samedi matin d’avril. La journée promettait d’être radieuse. À sept heures et demie, la ville se réveillait à peine dans l’odeur montante des parfums fleuris du printemps. Quelques chats se promenaient sur le bitume, pour l’instant sans craindre de rencontrer de voiture. Un seul humain s’était déjà aventuré sur son pas de porte, Élise L’Olivier. Son chat, « Monsieur Wiener », assis à côté d’elle, fermait à demi ses yeux.

Élise vivait, travaillait, exerçait sa passion au numéro 42 depuis une décennie précisément. Une décade bien remplie ayant commencé par une journée très similaire, l'angoisse du premier jour en plus. Elle se souvenait maintenant s'être sentie incapable de se raisonner, attendant les futurs clients de la librairie bien avant l’heure de l'ouverture officielle. Elle avait été hantée par des sentiments mêlés de fierté, d’inquiétude et avec l'altruisme propre au libraire souhaitant conseiller au mieux les lecteurs.

Sa petite entreprise était une réussite. Indépendante de toute grande enseigne, sa boutique était saluée pour le choix des ouvrages disponibles, notamment en version originale. Ramassant l’exemplaire du jour de l’Est Républicain, elle remarqua tout de suite le titre sur la première de couverture annonçant Les dix ans de Fugue littéraire.

Aujourd’hui, le 42 rue des Carmes allait être à l’honneur. Beaucoup de clients en perspective. Principalement, une foule composée de curieux ayant lu l’article de presse. Peu de lecteurs passionnés. Ceci n’enchantait guère Élise qui avait prévu, avec une certaine lâcheté, de laisser ses employés gérer l’affaire.

Elle sortit de ses rêveries lorsqu'un dérailleur de vélo souffreteux se fit entendre dans le lointain, accompagné de couinements de pédalier de plus en plus distincts. Une sonnette finit de casser le silence matinal. C’était le cycliste qui, s’arrêtant progressivement, saluait joyeusement Élise. Marc, le meilleur employé de Fugue littéraire, prenait son poste dans cinq minutes.

— Toujours la même joie de vivre Marc, annonça doucement Élise en guise de salut. Je suis heureuse de vous voir. Il va y avoir du monde aujourd’hui. Vous sentez vous prêt à mener l’équipe ?
— Je pense réussir sans problème. Avez-vous peur de nous laisser seuls, mademoiselle ? répondit-il avec un sourire taquin.
— Je vous fais confiance. Là n’est pas la question. C’est juste la première fois en dix ans que la boutique va ouvrir sans moi, dit Élise avec un léger pincement au cœur.
— Je suis persuadé que ça va vous faire du bien de prendre un jour de congé. Le travail n’est pas toute la vie, lança Marc en espérant que ses dernières paroles ne soient pas interprétées comme une énième demande de congés.
— Vous savez, Marc, à mon arrivée à Nancy je m’étais promis d’aller à l’Excelsior en guise de récompense après avoir développé ma petite société. Je ne sais pas si c'est une réussite, mais l’Est Républicain semble le croire (elle tendit son exemplaire à Marc pour qu’il lise le titre). Alors il est grand temps pour moi d’aller apprécier cet endroit mythique.
— Très bien. Alors je vous propose mon vélo contre les clefs du magasin plaisanta Marc.
— On fait comme ça répliqua Élise tout sourire.
D’un geste, elle prit le bras droit de Marc et lui déposa les clefs au creux de la main. Le guidon lui glissa alors des mains. Élise enfourcha la monture, embrassa Marc sur la joue et démarra tout en criant :
— Ne vous méprenez pas, c’est en signe d’amitié ! Merci ! Et courage !

Marc resta ahuri quelques instants, n’ayant jamais cru cela possible de sa patronne. Ce grand roux d’un mètre quatre vingt cinq, touché par le geste, se ressaisit au son du carillon de l’église toute proche. Il était huit heures. La journée s’annonçait bien remplie.

Huit heure trente, à l’Excelsior. Élise attacha consciencieusement le vélo de Marc. Le quartier n’était pas le plus beau de Nancy, cependant le café restaurant l’Excelsior était un lieu extraordinaire. L’Art Nouveau s’exprimait encore dans ce lieu plus d’un siècle après son édification.

Elle se fit ouvrir la porte par l’un des serveurs, galant et serviable au possible. Le petit homme brun, au nez fin et au regard malin, François d’après son badge, la guida vers une table bien située avec vue sur le bar, l’entrée et les vitraux réalisés il y a plus d’un siècle par Émile Gallé. Certains auraient qualifié cet endroit de vieillot. Toutefois, pour Élise, c’était un spectacle particulier. Appréciant les ouvrages industriels et artisanaux anciens, elle aurait pu rester en admiration des heures devant ces travaux à la gloire de la nature.

Pendant qu’elle admirait le décor, Élise ne s’aperçut pas que François s’approchait. Il revenait du bar avec un chocolat chaud accompagné d’un croissant.

— Madame, voici pour vous. Un chocolat chaud ainsi qu’un croissant fourré d’une barre de chocolat noir Meunier. Nous sommes heureux de vous avoir parmi nous. Enfin..., dit François l’air joyeux.
Extrêmement surprise et avec une pointe de méfiance, Élise répliqua :
— Tout d’abord, je tiens à mon mademoiselle. Ensuite, je n’ai rien commandé. Et enfin, comment savez vous que ceci est mon petit déjeuner préféré ?
— Oh moi, je n’en sais rien. Et j’avoue que, de ma carrière et de celle de mes collègues, c’est la première fois que nous avons à gérer ce cas. Voyez-vous, il y a quelques années, nous avons reçu une enveloppe qui en contenait une autre. La première nous disant de servir ce petit déjeuner au destinataire de la deuxième. Voici la lettre vous étant destinée, mademoiselle, déglutit le serveur en espérant que le récit était crédible, car d’autres versions... il ne pouvait décemment pas en donner. L’expéditeur a payé la note, informa le serveur. Bon appétit mademoiselle. »

Ce dernier rejoignit alors le bar pour s’affairer à d’autres tâches. Il eut, pendant plusieurs minutes, une affreuse impression d’être à la fois épié par la jeune femme et par ses collègues. Tous avaient la même envie que lui. Savoir ce que contenait cette deuxième enveloppe qui avait pris la poussière sur le râtelier du bar pendant toutes ces années.

Renonçant pour l’instant à comprendre ce que le serveur avait voulu lui dire, elle regarda l’enveloppe restée sur la table. Aucun timbre. En revanche, il y avait la mention « Destinataire » accompagné du portrait fort bien dessiné d’Élise.

Une mauvaise blague ? Songea immédiatement Élise avant de se souvenir que seul Marc savait où elle était en ce moment. Marc n’était pas du genre à lui faire ce type de plaisanterie, si tel était bien le cas. À part Marc, qui aurait bien pu vouloir lui jouer ce mauvais tour ? Personne... en conclut Élise.

Élise en déduisit qu’un mystérieux expéditeur avait pris un soin particulier à lui faire parvenir cette lettre et était d’une patience plus qu’olympienne. En l’absence d’autres indices et d’autres hypothèses pour expliquer rationnellement la situation, elle décacheta. Bien sûr et sans surprise, elle y trouva une lettre. La feuille utilisée était à entête. Ce papier à lettre provenait d’un restaurant. Un petit logo stylisé faisait apparaître une porteuse d’eau en haut à gauche de la feuille. En dessous, était inscrit : « La porteuse d’eau, quartier Saint-Gilles, Bruxelles ».

Les yeux d’Élise parcoururent la lettre avant de s’arrêter sur la signature. Son cœur manqua un battement. Était-ce possible... ? De lui... ? Non, invraisemblable...

La main d’Élise se mit à trembler, le décor autours d’elle s’assombrit, les bruits lui parvinrent de très loin. Faisant fi de ce qui l’entourait, elle posa la lettre sur la table et vida ses poumons. Elle retint ensuite inconsciemment sa respiration. Il lui fallu quelques minutes pour retrouver ne serait-ce que la sensation de ses membres. Sa volonté seule n’avait pas suffit, il avait été nécessaire qu’elle ré-oxygène son cerveau par de grandes inspirations.

Élise posa sa tasse sur la table et, ayant repris quelque courage, elle souleva la lettre délicatement, comme un trésor longtemps attendu qui risquait de s’effriter au moindre coup de vent et de disparaître à jamais.

Cette écriture, elle l’aurait reconnue entre toute. Couchée et menue. Élancée et quelque peu expéditive comme si l'auteur était pressé. Élise l’avait tellement vue, tellement lue. Et pourtant, jamais elle n’aurait espéré poser de nouveau le regard dessus. Prenant une profonde inspiration, elle commença sa lecture.


« Ma Joconde,
Je sais que cette lettre va te troubler. J’aimerais simplement te dire quelque chose que je n’ai osé évoquer de mon vivant car j’attendais que tu réussisses rue des Carmes. Ta librairie, c’était ton rêve, celui que tu « voulais accomplir avant ta mort ».
Mon départ a pu te sembler soudain, toi qui a vécu si longtemps. Tu commençais à trouver le bonheur en notre couple et puis... plus rien. Je te présente mes excuses. J’aurais tellement voulu ne pas perdre la vie.
Te souviens-tu de cette brasserie, « La porteuse d’eau », où nous déjeunions en janvier de l’an 2000. Bruxelles était sous la neige. C’était peu de temps après notre première rencontre. Un serveur que tu qualifias tout de suite de « romantique » nous posa une question qui devint pour moi obsédante : « Ne pensez vous pas, monsieur, que l’âme des êtres exceptionnels se lit dans la pureté de leur regard ? Dans la justesse de leurs émotions ? Regardez attentivement la blonde de 1899 qu’Alphonse Mucha peignit pour le Champagne White Star de Möet et Chandon ! Vous finirez par comprendre. ».
Je me souvins plus tard qu’à ce moment là, tu as eu ce regard indéfinissable...
Intrigué, je voulus comprendre ce que le serveur m’avait indiqué. Sans te le faire savoir, de peur d’être ridicule, je me documentai d’abord sur Alphonse Mucha. Puis, je menai des recherches discrètes mais très poussées afin d’identifier les modèles de l’artiste. Peine perdue, puisque peu de cas était fait de ces filles dans quelques archives que ce soit.
Cinq ans passèrent. Je me décourageais de comprendre. Mais, un jour, et puisque aimant les rosiers, je me promenais dans une bourse aux plantes quelconque de Seine et Marne. Un vieux Monsieur sans âge y tenait un stand. Mes yeux parcourraient des cartes postales et photographies dont le sujet principal était l’horticulture. Mon regard s’arrêta sur la photographie d’un rosier grimpant. Une demoiselle te ressemblant fortement se tenait à côté.
« Celle-là, elle vaut cher ! dit l’homme. C’est la première photo connue d’un rosier Veilchenbleau ! Date de création : 1909 ! La photo date de 1912. » 
Bien qu’étant mon rosier préféré, l’argument ne m’intéressait pas le moins du monde. J’étais troublé par « l’occupante » de la photo. En retournant le vieux tirage, je constatai une note, écrite, en effet, en 1912. L’écriture, en pleins et déliés, disait ceci : « Mademoiselle Sauvage Constance, Nancy, 1912 – Rue des Carmes, chez Monsieur Baptiste Guibert. »
Une sacrée coïncidence, n’est ce pas ! J’achetai donc la carte postale et m’en retournai à Nancy avec l'intention de mener une enquête très discrète. T'en parler n'était pas envisageable.
Pour faire simple et court, mes recherches m’ont mené dans les vieux monuments de trois villes : Paris, Bruxelles et Nancy. Dans un premier temps, je retrouvai trace du baptême de Monsieur Baptiste Guilbert (21 mai 1852) et de celui de Constance Sauvage (13 juillet 1879). Constance avait donc vingt ans au moment ou Mucha peignit la Blonde Moet et Chandon de 1899. Ensuite, je me fiai à quelques indications aux archives de la ville.
Monsieur Guilbert était un nanti de l’époque. Il possédait plusieurs usines et ateliers en Lorraine. C’était notamment un mécène d'Alphonse Mucha. Mademoiselle Constance Sauvage était de bonne famille. Ses parents, commerçants, s’occupaient de porcelaines et de céramiques. Les deux guerres mondiales qui suivirent modifièrent profondément le destin de ces familles, tout comme celui de beaucoup d’autres.
Ma piste s’arrêta là un bon moment faute d'information plus précise. La ressemblance continuait pourtant à me hanter. Si bien qu’un jour, je me décidai à reprendre le chemin de Bruxelles pour dîner à la porteuse d’eau. Mon espoir était de rencontrer de nouveau le serveur en question. Un très bon repas me fut servi. Mais aucune tête connue. Ma déception fût grande. Non pressé de partir, le moral en berne, je fus le dernier client. Le patron me dit alors :
— Vous êtes mon client le plus triste du jour. Ce qui est étonnant, c’est de vous avoir accueilli à l’ouverture du restaurant aussi joyeux. Vous avez bien mangé. Vous avez même fait des compliments à transmettre au cuisinier. Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, quelqu’un vous a-t-il importuné ?
Je lui répondis alors :
— Voyez-vous, j’espérais rencontrer un serveur qui nous a servi ici même il y a maintenant plus de cinq ans. À l’époque, il m’avait sensibilisé à la subtilité d’une œuvre d’Alphonse Mucha. Je me suis passionné pour celle-ci au point que je retrace l’histoire du tableau, ou plutôt, je recherche qui a servi de modèle pour cette œuvre.
J’ajoutai alors, sans trop d’espoir :
— Je pense que cette personne s’appelait Constance Sauvage.
Raccourci bien pratique pour évoquer le sujet sans partir dans des explications plus... personnelles.
À mon étonnement, il répondit avec entrain :
— Les Sauvage ! Mais, je leur ai acheté le restaurant. En revanche, ils ne m’ont jamais parlé d’une ancêtre s’appelant Constance. J’ai encore, dans une caisse, quelques breloques d’époque retrouvées lors de travaux de mise aux normes du restaurant.
Se déplaçant d’un pas énergique, il sortit une boîte en fer blanc de sous le comptoir. Il me dit :
— Je vous offre un dernier café ? Vous pouvez regarder tranquillement tout ça. Nous fermons, mais ne partons pas de suite. On doit tout préparer pour demain.
J’ouvris la boîte avec espoir et excitation. En effet, il y avait des breloques : des bijoux d’époque, quelques pièces, d’anciennes clefs banales, et une très belle clef aux formes végétales prononcées. Somptueux et délicat travail, cette clef avait probablement été réalisée par un orfèvre. Le métal en était de l’argent bien oxydé par le temps. Sur celle-ci, les initiales SC étaient habillement gravées. On y voyait presque des pleins et déliés.
Après de longues négociations, et le versement d’une caution, je pus repartir avec l’objet qui cristallisait maintenant tous mes espoirs. La famille sauvage détenait, certes l’immeuble de La Porteuse d’eau, mais habitait une autre capitale, Paris.
Dernière adresse connue, le 6, rue Royale. Quelle coïncidence ! Ce lieu était, de 1901 à 1923, la bijouterie de monsieur Georges Fouquet dont la devanture et l’intérieur a été réalisée par Alphonse Mucha. Le mobilier d’époque n’est plus à cette adresse. Il fut transféré au Musée Carnavalet, stocké, puis remonté pièce par pièce dans une salle du musée en 1989.
Ce musée est formidable. Je l’ai visité trois jours de suite. Le premier, pour le parcourir dans son ensemble. La salle dédiée à l’exposition du mobilier de l’ancienne boutique de Georges Fouquet est magnifique. Celle exposant un salon particulier du café de Paris impressionne aussi. Après tout, ce sont tout de même l’architecte Henri Sauvage et l’artiste Louis Majorelle qui ont conçu ce qui y est exposé.
Les deux jours suivant, je les passai à inspecter, tel un méticuleux étudiant, tout le mobilier de la salle Fouquet. L’indice était forcément là ! Mais rien. Ayant repéré un conservateur renseignant particulièrement bien les visiteurs sur l’Art nouveau, je tentai ma chance en lui montrant l’objet, lui précisant bien que l’origine de celui-ci était extérieure au musée. Sans hésitation, il réagit de la sorte :
— Monsieur, c’est un bien bel objet. Le style est indéniablement Art nouveau. Cette clef est travaillée comme un bijou d’époque. Il aurait très bien pu avoir été produit dans les établissements Fouquet. Mais voyez-vous, l’argent est un métal tendre. Qui ferait une clef usuelle en argent ? Je dirais que c’est un simple bijou. Venez-vous en faire don au musée ?
La tournure de phrase me fit prendre conscience qu’il fallait couper court. Le conservateur, appâté par l’objet, allait devenir de plus en plus insistant.
Retour en train à Nancy, le moral dans les chaussettes. Tout avait bien fonctionné jusqu’à présent. Les pistes m’avaient porté toujours vers des lieux de plus en plus intéressants, puis plus rien. Je devais avoir oublié quelque chose, un détail important. À quoi pouvait bien servir cette clef ? Aucun meuble à tiroir fermant à clef dans la salle Fouquet, et la clef en argent n’était pas faite pour actionner le mécanisme d’une serrure du fait de la fragilité du métal. Perdant de l’intérêt pour cette piste, j’en revins à ton étonnante ressemblance avec Constance Sauvage. Après vérification, aucun registre consulté ne faisait état du décès de Constance sauvage. Les deux guerres avaient peut-être effacé son existence sans en laisser aucune trace. Je décidai alors d’enquêter sur toi, toujours à cause de la ressemblance avec la photographie de 1912. Je me persuadai de plus en plus que c’était toi, bien que ce soit impossible.
D’Élise L’Olivier, je n’en ai trouvé qu’une en Lorraine dans les registres des naissances que j’ai consulté. Née à Luneville en 1975, elle décédait six mois plus tard. Mais si elle avait survécu, elle aurait ton âge. Je ne crus pas à une erreur de la part de l’administration. J’ai supposé que, si tu étais bien Constance, il fallait que tu eus changé de nom plusieurs fois au cours du siècle.
Les pistes que je traçais me menaient à des endroits surprenants, mais pas moyen de les rassembler de façon cohérente. Et toujours cette clef qui n’ouvrait rien.
Et puis, un jour, au 7 bis rue Saint Georges à Nancy, je rentrai faire un dépôt à la banque. Pas n’importe lequel. J’avais obtenu l’accord du restaurateur de la Porteuse d’eau de conserver encore un peu la clef, à condition qu’elle aille au coffre. Le banquier m’indiqua le chemin pour m’y rendre. Un premier sas franchi, un deuxième, un troisième... beaucoup de précaution pour cette clef. Mais, bon, j’avais donné parole.
En bas des escaliers menant au coffre, je passai devant un mur de ce que je pris pour des tiroirs. Ce beau meuble datait, tout comme l’architecture de la banque, du début du XXe siècle.
Le banquier s’arrêta car il avait remarqué mon intérêt pour la chose. Il m’indiqua :
— D’anciens coffres de l’époque 1900. Ils ont servi jusqu’en 1925 pour les objets de moindre valeur. Il n’y a jamais qu’une cellule qui n’a pu être libérée faute de manifestation du détenteur de la clef. Les autres sont assurément vides.
Et c’est là qu’une idée folle me vint. Un coffre sans clef ? Et pourquoi pas ! J’avoue avoir pris du plaisir en regardant le banquier. Étrangement, j’étais sûr de mon coup.
— Permettez ? lui dis-je.
La serrure, malgré l’âge du mécanisme, fonctionna sans problème. La clef ne fut pas abîmée malgré l’argent qui la composait.
La surprise de mon vis-à-vis était totale. Ma joie, aussi grande que son étonnement. Au fond du coffre, un simple carnet de cuir. Voilà ce que j’ai compris de sa lecture :
« Il était une fois, une jeune femme née en 1879. Elle était de bonne famille, mais très tôt mariée à un homme sans intérêt et sans amour pour elle. Elle attendait l’espoir secret de vivre pleinement. Un soir, elle écrivit dans son journal intime la phrase suivante : Je n’en puis plus d’être seule. Mon âme n’est point d’équivalent capable de l'appréhender. Je souhaite ne mourir qu’après avoir été comprise d’un être apte à lire mon âme et d’en accepter les contours. »
Cette femme ne vieillit donc plus. Le hasard des deux guerres mondiales l’aida certainement à ce que personne ne se pose trop de question sur sa jeunesse conservée. Mais elle dut changer plusieurs fois de nom, au moins une fois, en tout cas.
Ce carnet, je te le restitue aujourd’hui. Le serveur n’attend que cela. Je lui ai donné la consigne de te l’apporter à ta demande.
J’avoue, pour ma part, ne plus savoir réellement avec qui j’ai vécu ces quelques belles années.
Est-ce avec Constance Sauvages, Élise L’Oliver, ou plus fantastique, l’une des muses de Mucha ? Après tout, quelle importance. La vie que nous avons vécue était fort agréable. Et plus important que la vie quotidienne, je pense avoir su lire ton regard. Dans celui-ci, j’avais le sentiment de voir ton âme. Ton tempérament m’a toujours fait penser à une rose ancienne, délicate et subtilement parfumée. De celles que l’on aimerait préserver de la pluie. De celles dont le souvenir nous accompagne toute une vie. Ironiquement, je suis parti le premier. Mais, ne fane pas, s’il te plaît. Garde ta fraîcheur inimitable et ta profondeur d’âme.
Ton ami. »

Constance, en pleurs, leva la main pour interpeller le serveur qui avait déjà le carnet à la main. Elle le remercia, le prit et se calma. Constance poussa un profond soupir de soulagement. Elle retrouvait son carnet, symbole du calvaire amoureux de sa vie. Elle n’aurait jamais pensé qu’elle aurait encore pu le feuilleter après autant d’années. Nous étions le 8 avril 2009.

Elle avait vécu cent trente ans et avait accompli ses rêves. Il fallait maintenant être raisonnable et compléter le carnet. Elle écrivit : « 8 avril 2009, je suis comblée. Ayant abandonné tout espoir d’exaucer mon souhait de 1910 d’être aimée d’un amour véritable, j’ai vécu, en tout, cent trente ans et deux guerres. J’ai connu bien des périodes de découragement. J’étais souvent résolue à mourir, toutefois, le sort s’acharnait à me sauver. Puis j’ai rencontré Mathieu qui est décédé trop tôt, comme d’autres d’ailleurs. Sauf que lui m’a fait le plus beau cadeau qu’on puisse imaginer à une femme : l’amour véritable. »

Constance ferma le livre calmement. Son corps s’évapora doucement et disparu de l’Excelsior sans que personne ne le remarque. Tout était redevenu normal. Toutefois, un serveur venant de prendre son service passa à la table où Constance était assise à peine quelques secondes plus tôt. Il prit le temps de remettre correctement la chaise sous la table. Il s’adressa à son collègue François :
— N’y avait-il pas une dame à cette table, juste à l’instant ?
— C’est bien possible, une dame d’un certain âge, je crois, dit-il avec un sourire malicieux avant de reprendre la conversation qu’il tenait à un couple de clients : Pardonnez moi, je disais... Ne pensez vous pas, madame, monsieur, que l’âme des personnes exceptionnelles se distingue par l’harmonie entre le corps et les attitudes et par la justesse avec laquelle ces êtres portent leurs émotions ? Rappelez-vous cette statuette... Le Nu debout d’Auguste Seysses ! Vous finirez par comprendre... »

À ce moment-là, la dame eu ce regard...

PRIX

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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Emile · il y a
Magnifique histoire superbement racontée... Un plaisir...!
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Fabregas Agblemagnon · il y a
l'amour véritable effectivement.C'est superbe. je vous propose si ça ne vous gène pas de passer lire Amour impossible(https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Sensen · il y a
merci à vous. Rendez vous sur la page de votre nouvelle. J'ai voté et commenté.
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rabab · il y a
Une oeuvre fascinante, dense, puissante et originale. Tous mes encouragements pour la prochaine histoire bravo
Je vous invite à découvrir mon premier concours "rencontre inattendue"Je vous attends avec impatience. A bientôt
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/rencontre-inattendue-11

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Sensen · il y a
Merci beaucoup. Votre nouvelle a été lu et commenté. j'ai donné mes voix.
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Issouf Nassa · il y a
Bravo, vous avez ecris un joli texte.
Decouvrez le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Adjibaba · il y a
On sent beaucoup d'investigations pour construire un tel récit. C'est écrit avec simplicité et originalité. J'aime et je m'abonne avec plaisir.
Si le temps vous le permet, passez donc me lire dans : Entre justice et vengeance ": https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Sensen · il y a
Merci à vous. Je réserve cette lecture à demain.
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Laurence Bourgeois · il y a
Sensen, je ne vous connais pas mais en tant qu'"ancienne" artiste, mon oeil a été interpellé ce soir par votre "Mucha". Eh bien j'ai adoré : votre texte sort de l'ordinaire, je trouve qu'il est très agréable à lire, de l'émotion, cela fait du bien. J'ai aimé et je vote ! (4)
Si vous avez un instant pour aller faire un petit tour à "La piscine" (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-piscine-4), je suis preneuse de vos commentaires (et votes si vous aimez !) Merci et à bientôt, Laurence

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Sensen · il y a
Je vous conseille aussi "hommage à cette inconnue" et "dernière correspondance". Je garde aussi une "tempus fugit, Dei vivent" pour le concours de printemps.
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Sensen · il y a
Un grand merci à vous. Je vais à la "piscine" dès sa prochaine ouverture. Mais là, les rideaux se ferment. Bonne nuit.
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Nelson Monge · il y a
Un goût délicieux de traditions passées. C'est agréable et surprenant par moments.
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Sensen · il y a
Oui. J'admets avoir fait pas mal de recherche pour que tout puisse s'inscrire dans un passé presque réel. Merci de vos commentaires
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JACB · il y a
On voyage dans votre nouvelle SENSEN et combien c'est agréable! Plusieurs personnages avec leur histoire respective imlbriquée dans la destinée de Constance en font peut-être une lecture compliquée mais le côté suranné et romantique du tout m'ont plus. C'est sans doute cela tout son charme. Merci SENSEN.

Viendriez-vous lire "La VIE à contre-jour " ?

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour l'originalité de cette œuvre fascinante, Sensen ! Mes voix !
Vous avez voté une première fois pour “Sombraville” qui est maintenant en Finale !
Merci de revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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