5
min

La jeune fille et la perle

Image de Albert

Albert

17 lectures

4

Honara est un petit village de pêcheurs de la province du Ban-Dahé en Asie du sud-est.
Avant le tsunami, une multitude de cabanes sur pilotis, plantées sur la plage, faisaient face à l’océan. Entre les pieds de ces frêles demeures, après une dure journée de labeur en mer, les hommes remontaient leurs longues barques multicolores. Les femmes, elles, triaient le produit de la pêche et vendaient coquillages et poissons sur la plage aux nombreux marchands venus de la ville. De temps en temps, lorsque la chance posait sa main sur un pêcheur, il découvrait à l'intérieur d'une huître, récoltée sur un rocher, une perle . Une de ses perles noires dont les femmes occidentales raffolent. Une perle, qui lorsqu'elle était parfaitement lisse et ronde avait le pouvoir, grâce à sa vente à la ville, de changer la vie de toute la famille.

Face aux éléments déchaînés, aucun faré n’a résisté. Toutes les cabanes ont été balayées par la vague géante. Des monticules de bois de construction et de plaques de tôles ondulées marquent leurs existences passées. Les survivants ont quitté le village et cherché refuge dans les faubourgs de la ville lointaine.
Honara est désert.
Il flotte dans le village une odeur de désolation, une sensation de fin du monde. Ne restent plus, survivants dans ce décor d'apocalypse, que quelques chiens errants qui traînent dans les rues à la recherche de restes de nourriture. Seules trois habitations bâties sur la droite de la plage ont été en partie épargnées, protégées des fureurs de la houle venue du large par la haute falaise de la pointe du « soleil levant ».

O-Yuki est restée.

Dans les restes d'une de ces masures bancales, elle s'est installée après que toute sa famille ait disparue, emportée avec la demeure familiale par les flots déchaînés.
Elle était partie se promener dans la colline lorsque le drame a frappé le petit village de pêcheurs.

O-Yuki a treize ans.
Un large chapeau de paille coiffe en permanence ses longs cheveux noirs et recouvre d'un halo d'ombre son visage empli de tristesse.
L'air constamment absent, elle vit le plus souvent depuis la catastrophe recluse dans son abri de fortune. Elle n'en sort que pour aller lancer son épervier dans les flots, espérant ramener dans son filet suffisamment de poissons pour subsister encore une journée.

Chaque matin, à l’heure où les villageois partaient au large sur leurs longues barques, comme une ombre, la frêle silhouette de la jeune fille traverse la plage dans la pâleur bleutée de l'aube naissante. Arrivée près de l’océan, O-Yuki relève les jambes de son pantalon noir, entre dans l'eau et lance son épervier d'un geste ample et sûr.
Alors que du ciel, l'ombre du filet tombe sur la surface irisée de l'eau et que les plombs touchent le fond, elle ramène délicatement l’épervier pour ne pas laisser échapper les poissons qui seraient à l'intérieur.
Malheureusement, depuis le tsunami, les bancs de « picots » et de « rougets » ont disparu, et, même les petits poissons du lagon sont devenus rares. Alors, O-Yuki lance et relance sans cesse son filet, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la fin de la journée.

Ce matin, dès son premier lancer O-Yuki ramène dans son filet un poisson « arc-en-ciel ». Les rayons du soleil naissant font resplendir de mille couleurs les écailles argentées du petit poisson. O-Yuki attrape délicatement sa prise. Elle observe un instant le poisson multicolore qui gigote dans la paume de sa main. Elle décide devant sa petite taille de le remettre à l'eau. Elle poursuit sa pêche et à la fin de la journée, elle n'a dans son panier que deux petits « jaunets » qui lui permettront seulement de calmer sa faim pour quelques instants, en attendant le jour prochain.
Le matin du lendemain O-Yuki est de nouveau à son poste. Les pieds dans l'océan, l'épervier volette entre ses mains avant de s'enfoncer dans l'eau turquoise de la baie. Alors qu'elle remonte le filet, O-Yuki repère entre les mailles un poisson « arc-en-ciel ». Elle l'extirpe du filet et semble reconnaître le poisson relâché la veille, il a le même petit ventre rebondi. Elle s'apprête à le reposer dans l'eau cristalline, mais avant de le rendre à son élément, O-Yuki approche le minuscule poisson de son visage et lui murmure :
- Je te laisse encore une fois la liberté petit poisson, mais ne reviens plus par ici si tu ne veux pas finir dans ma gamelle.
O’Yuki remet le poisson dans l'eau. Au lieu de s'éloigner vers le large, celui-ci se met à faire des ronds autour des jambes de la jeune fille. O-Yuki plonge alors ses bras dans l'eau, fait des moulinets espérant faire fuir le petit téméraire. Le poisson tranquillement s’éloigne et s’en va nager au milieu d'un bouquet de corail.
La même scène se reproduit pendant toute une semaine. À un moment ou un autre de sa pêche, O-Yuki trouve à l'intérieur de son épervier le petit poisson « arc-en-ciel » au ventre gonflé. Ne pouvant se résoudre à le manger, chaque jour, O-Yuki le rend à l’océan.

Aujourd’hui, O’Yuki attend à nouveau l’instant où elle trouvera le petit poisson « arc-en-ciel » dans son filet. Aussi qu'elle n'est pas sa surprise lorsqu'elle sent un gros poids dans le filet. Elle remonte son épervier et c'est une énorme « loche bleue » qu'elle ramène de son coup de pêche. Elle saisit le gros poisson qui gigote. Elle glisse avec dextérité ses doigts dans les ouïes et vite le dépose dans son panier. La loche est tellement grosse qu'une grande partie de sa tête et sa queue dépassent du panier en osier.
Avec cette magnifique prise, la perspective d'un vrai repas s’offre à O-Yuki. Un sourire s'esquisse sur son visage. Le premier moment réconfortant depuis de trop nombreux jours. Un tel festin, si ardemment espéré, ne peut se dérouler sur le sable de la plage. Il faut à O-Yuki un endroit propice pour clore sa journée et déguster son poisson.
Son attention est attirée par les cris stridents des sternes. Depuis deux jours, elle aperçoit à nouveau les oiseaux de mer qui sont revenus nichés dans les failles de la falaise abrupte.
Le plateau à l'extrémité de la pointe du « Soleil levant » sera à la hauteur pour le repas qu'elle envisage. Tout en gravissant le sentier, O-Yuki ramasse branches et brindilles de bois mort, les coince sous son bras. Arrivée au sommet, elle repère une grande pierre plate tout au bord de la falaise.
Avec des mouvements sûrs, O-Yuki dispose le bois dans un cercle de pierres et allume le feu. Elle sort son long couteau de l'étui en « miro » qui est toujours attaché à sa ceinture et ouvre en deux la « loche bleue » avant de la disposer sur la braise rougeoyante.
Prisonnier du ventre de la grosse loche, O-Yuki reconnaît le petit poisson « arc-en-ciel » au ventre rebondit qui chaque matin pendant les sept jours précédents était apparu dans les mailles de son filet.
La loche avait dû le dévorer quelques instants seulement avant d'être à son tour prise dans l'épervier car, bien que sans vie, le petit poisson « arc-en-ciel » est encore intact.
Puisqu'il est mort, O-Yuki n'a plus de scrupule à le faire cuire lui aussi. Elle l'ouvre en deux pour l'étaler à côté de la grosse loche.
Comme son coutelât pénètre la chair blanche, une grosse « perle noire » jaillit des entrailles du poisson.
- C'était donc cela qui gonflait le ventre du poisson !

Avant qu'O-Yuki ne puisse s’en emparer, la perle tombe. Sur l'immense pierre, un choc résonne, la perle bondit puis rebondit, encore et encore, comme si elle ne voulait jamais s'arrêter.
O-Yuki voit la magnifique sphère de nacre scintiller dans les ors du crépuscule naissant. Les flammes font apparaître sur le vert profond de sa surface mille nuances d'or et de cuivre. O-Yuki se précipite pour saisir le bijou. Elle tend la main pour l'attraper. La perle rebondit encore puis roule en direction de l'océan. Sa rondeur parfaite l'entraîne inexorablement vers le vide. Alors qu’elle s’apprête à la saisir, son pied accroche l’anse de son panier en osier, O-Yuki trébuche et s'affale sur la dalle de granit.
La jeune fille voit la magnifique perle entamer un plongeon vertigineux.
Le regard empli de larmes, O’Yuki regarde, impuissante, s’abîmer dans l’océan le merveilleux bijou. Elle voit fondre dans l'écume des vagues l'espoir d’une vie nouvelle qu’elle avait entr’aperçue.

Au pied de la falaise, les rouleaux se brisent dans un fracas assourdissant.

Alors qu’à l'horizon, le ciel et la mer fusionnent, le pourpre recouvre la baie d'Honara.
L’ombre s’étend aussi sur le visage de la petite O-Yuki.

4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Albert
Albert · il y a
Merci pour votre message. J'ai écrit une suite à cette nouvelle pour soutenir une amie. Cette deuxième partie se veut résolument tournée vers les lendemains. Elle sera sur le site dans quelques jours.
·
Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
Très bien écrit, bien décrit... je crois qu'une fin heureuse m'aurait réjouie... Le malheur n'est pas une fatalité... la roue tourne toujours...
·