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La jetée

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Alain Lonzela

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Il pleuvait sur la ville. Pas une petite bruine fine. Une vraie pluie, reposante... celle qui lave les rues, les maisons et les âmes. Je terminais de griller une cigarette sur une des jetées du port. J’avais rabattu les deux côtés du col de mon trench-coat sur ma poitrine. Mon chapeau de feutre, rabattu sur mes yeux me protégeait de la pluie, tout en réduisant mon champ de vision à mon devant immédiat. Je voyais seulement le brouillard bas qui rampait sur l’eau, en bas, tandis que je me tenais immobile, droit, sur la jetée, sur laquelle je gaspillais mon temps. J’envoyai ce qui restait de ma cigarette valser dans l’eau, où elle arrêta sa combustion dans un grésillement réprobateur. 
Ça faisait un bon moment que j’avais pas joué du saxo. Il était là, dans ma caisse. Une Mercury ‘58. Tant pis pour le saxo. J’irai boire un godet. 

Je trainai mes guêtres et ma mélancolie solitaire vers le « Jimmy’s ». 
La boîte était enfumée. La faune habituelle venait se donner un semblant d’importance dans ce rade pourri. On entendait à peine l’orchestre de jazz qui jouait, au fond, en sourdine, des airs à vous déchirer l’âme. Ils n’essayaient même pas de se faire entendre. Ils jouaient. Ils exprimaient leur désespoir et cela contaminait la clientèle. Je m’étais assis sur un tabouret, accoudé au zinc du bar, et je fixais le fond de mon verre, vide. 

Je n’étais pas d’humeur. Et dans ces cas là, quand la vie vous semble une immense flot pourriture qui ronge votre âme, moi j’avais ma façon de résister. 
Et maintenant, je buvais un immonde tord-boyaux qui aurait été parfait pour déboucher des chiottes. De toutes façons, je m’en foutais. Dix ans que j’étais rentré du Vietnam. Dix ans que tous mes potes, les survivants, mourraient de façon tragique. Des cancers liés à l’agent orange aux suicides par arme à feu, en passant par la dépression sévère en hôpital psychiatrique et le refus de manger. La langueur nous faisait tous crever. 
On y était tous restés, mais on le savait pas. On trainait nos carcasses en espérant que la ligne d’arrivée ne soit pas trop loin, ni très longue à atteindre. 
J’avais entendu parler de « génération sacrifiée ». Bonne définition. Mais comme toujours, on ne comprend la vérité que « après ». On met des mots sur le vague à l’âme. Mais pour nous, ce ne sont pas que de simples mots, pas plus qu’un simple « vague à l’âme ».

Le jour, j’étais infirmier. J’avais appris sur le tas, par obligation. J’aurais aussi bien pu être pilote d’hélicoptère. Mais je ne veux plus m’élever au-dessus de la mêlée. Je veux me confronter à la dure réalité des plaies béantes et du sang. Peut être est-ce un remède ?

Le soir, j’étais là, solitaire, au milieu de cette foule remuante, tous ces gens avide de relations sociales, basées sur du vent où sur l’intérêt, la concupiscence. Ces gens erraient, se croisaient, sans jamais réellement se rencontrer, dans ce microcosme immonde, copie en réduction du monde extérieur. 

- Une bière de la part de la dame, juste là. 
Il pointe du doigt une des extrémité du zinc. Une fille blonde, en talons aiguilles et jupe courte me fait coucou de la main. La trentaine, plutôt jolie. Ma tranche d’âge. Elle lève son verre et me fait un sourire qu’elle veut plein de promesses mais j’ai pas envie de ça. Je veux juste qu’on me laisse tranquille. Je bois quand même la pinte, et elle se lève pour me rejoindre et prend place sur le tabouret d’à-côté. Plastique irréprochable, visage ovale encadré de boucles blondes, yeux bleus, sourire charmant cette fois. Rien à redire. 

Je suis poli et je la remercie. Je lui offre un verre. On est quittes. Je passe la commande et je règle. Puis je me lève pour me barrer. Les radasses de fin de soirée, j’en ai ma dose. Mais elle pose sa main sur mon épaule et me retient. Je soupire. 
- T’étais au Vietnam ?
- Ça change quoi ?
- Mon frère y était. Tu as le même regard que lui. Vous avez dû en baver. 
- C’est pour ça que tu m’as offert une bière ?
- Non... j’avais vraiment envie de faire connaissance. Je suis seule, et...
- C’est pas une bonne idée. On en reste là. Merci pour la bière. Salut. 
Elle insiste. 
- Tu étais dans quelle unité ? Béret vert ? Marines ?
- Je veux pas te paraître impoli, mais j’ai besoin de rester seul. 
- Tu n’as pas besoin d’un peu de compagnie ?
- Non... Dégage. (Surtout ne pas lui laisser le moindre espoir)
La fille est déçue. Elle devait être sincère, mais je m’en fous. Elle s’en va. J’ai un goût âcre dans la gorge, comme un goût de sang. 

Je sens monter en moi une fureur contenue que je peine à maîtriser depuis mon retour. Et cela dure depuis dix ans. Une haine qui a des racines profondes. Elle a bien deviné : j’étais dans les bérets verts. Un torrent de souvenirs et d’amertume déferle en moi. Les copains morts, la peur qui tenaille les tripes, l’horreur quotidienne de la guerre et l’infamie du retour. 
Une boule dure se forme dans ma gorge. J’ai du mal à déglutir. J’étouffe. Mes poumons sont pris dans un étau invisible. Il faut que je sorte pour pouvoir respirer. Je marche sous la pluie et j’offre mon visage aux gouttelettes purifiantes. Je me sens un peu mieux. 

J’ai la tentation de jouer du saxo. Mais je me suis promis de ne plus en jouer. C’est dur de résister. Je retourne sur la jetée, tête nue et trench-coat sur le bras. Le froid me fait du bien. Il apaise mes blessures. Le brouillard baigne le port d’une atmosphère surnaturelle. 
Rien n’est prévu pour les vétérans d’une guerre ignoble que tout le monde veut oublier et qui pourtant est inscrite à jamais au fer rouge dans chaque fibre de mon corps.

La fille me rejoint. Elle m’a suivi à la sortie et frissonne. Elle croise ses bras sur sa poitrine pour se protéger du froid et se frictionne les bras. Pendant une brève seconde, le temps s’arrête. La brise venue du large la frigorifie, tandis qu’elle m’offre une froide et brève résurrection. Pour combien de temps ?
Pourquoi est-elle venue ? Elle espère me faire fléchir ? Deux paumés en couple valent-ils plus que deux paumés solitaires ?
Elle n’a pas compris pourquoi je la repousse... ni la lueur dans les yeux de son frère et les miens...

La fille s’approche. Je recule, mais je suis arrêté dans ma fuite par la fin du quai. La pluie a plaqué ses cheveux sur son visage ruisselant. Elle est aussi paumée que moi. Elle se plaque contre moi, tente de se blottir dans mes bras. Elle va avoir ce qu’elle veut. 
Mon Ka-Bar est toujours sur moi, dans un lacet de cuir qui le maintient dans mon dos. Je sens sa lame chauffée par le contact de ma peau, présence tentatrice et démoniaque. 

Mon premier coup lui ouvre le ventre de bas en haut. Elle est stupéfaite. Sous les néons blanchâtres qui tentent d’apporter une clarté dans cet abime de perditions, je devine plus que je ne vois ses yeux s’agrandir d’horreur. Deux larmes perlent à ses paupières. Je perds le contrôle de la situation. 

Je reprends doucement contact avec la réalité. La fille a été massacrée. Quelque chose s’insinue dans ma conscience, mais l’effort à faire pour accepter cette idée de culpabilité est trop important, et je rejette tout en bloc. 
Je pousse le corps du pied. Un « plouf ! » sonore et tout est fini. La pluie qui tombe régulièrement, sans discontinuer, les vagues de la nuit et la condensation du petit matin se chargeront de faire disparaitre le sang et le reste des traces. 
Mon Ka-Bar retourne à sa place, dans mon dos. J’ai arrêté de compter après le huitième corps. 

Eventrés, ils ne remontent jamais en surface et les requins sont des complices zélés, efficaces et discrets. 
Un jour ou l’autre, pourtant, j’espère qu’Ils finiront par me trouver et m’enverront sur la « chaise ». Peut être que cela, au moins, fera cesser mes cauchemars une fois pour toutes. En attendant, je joue du saxo, pour contenir mon désespoir ou hurler ce que je n’arrive pas à dire. 
 
Je joue du saxo, seul sous pluie. Personne ne peut entendre. Quelle importance ? Je joue ma détresse et ma révolte. Les notes m’apaisent. Je joue comme si ma vie en dépendait, et c’est sans doute le cas. 

Et, cadavre après cadavre, je joue de mieux en mieux.
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MCV · il y a
Une ambiance de roman noir américain. Un noir "ton sur ton" particulièrement réussi. C'est amusant, j'ai commis presque au même moment que vous "La jetée" en TTC.
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Alain Lonzela · il y a
Merci d'avoir apprécié.
La coïncidence est amusante, il est vrai ;-) . Le texte est publié ?
Merci

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MCV · il y a
Il est sur ShE, c'est tout.
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Alain Lonzela · il y a
Oui, j’ai bien aimé
Un autre type de solitude.
La coïncidence des thèmes des titres et des dates est assez amusante ;-)
Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup aimé votre texte

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MCV · il y a
Et moi le votre!
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup
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Loodmer · il y a
Cette atmosphère de "lune dans le caniveau" fait froid dans le dos. J'aime l'ambiance saxo, paumés et accidentés de la vie. J'ai lu ce texte parce qu'il était le + court dans votre page. Et j'ai fait un effort, d'habitude c'est 4' maxi.
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Alain Lonzela · il y a
Donc doublement merci.
Le premier d'avoir fait l'effort et le second pour avoir aimé...
Merci beaucoup

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Hervé Mazoyer · il y a
Bonjour. Vous avez lu commenté et voté pour le péril vert l histoire de cette plante venue d'Inde qui dévaste tout un village en Grande Bretagne. J ai eu la joie de voir ce texte en tête du classement et se qualifier pour la finale qui commence Vendredi. Si ce texte a été pour vous un coup de coeur vous pourrez le soutenir à nouveau dans une semaine. Juste derrière le péril vert un autre de mes textes train d enfer un interrogatoire policier avec une chute glaçante et tragique et deuxième dans la catégorie très très court se trouve le ridicule ne tue plus l histoire de Nicolas Hurie qui se prenant pour un Dieu de l écriture massacre trois chefs d oeuvre de la poésie. Si là aussi vous les avez lus et qu ils vous ont plu vous pourrez de même les soutenir la semaine prochaine. A vous de voir. En vous remerciant beaucoup pour le temps passé à me lire. Hervé Mazoyer.
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Alain Lonzela · il y a
Aucun souci, j'adore votre style d'écriture et votre imagination, bref, votre univers.
No problémo
Merci beaucoup

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Adlyne Bonhomme · il y a
Belle écriture! Bravo
Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Alain Lonzela · il y a
Merci mais la votre est excellente aussi...
Très joli poème.
Bonne chance pour la suite

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Adlyne Bonhomme · il y a
Merci
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