La jaunisse

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Lauréat
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Cette nouvelle ne fait pas de compromis. Le travail sur le style est évident et le ton familier donne corps aux personnages sans jamais rebuter le

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Image de Automne 2020
Le trop-plein de science, ça vous paralyse. Les gesticulations qu'on s'impose à force de répétition ça vous débilise pour un bon moment, vaut mieux garder le lit. À chaque fois que je sors de la bibliothèque c'est rebelote, ça fume à me griser le cerveau qu'a trop soupé. Faut bien deux bières et pas mal de bruit pour me sortir de là. Et encore, malgré la cause, malgré les gens et l'alcool, en dedans ça turbine encore. Parfois, ça me tient jusqu'à la nuit, ça roue le sommeil de coups. On rêve des livres et des terminologies, des rayonnages de terminologies, à n'en plus finir puisque dans les rêves il n'y a pas de limite d'espace. Ça pourrait filer la fièvre. D'ailleurs, c'est tout pareil ; on dort mal, on a la théière qui siffle, on retourne les éléments de la journée dans tous les sens comme pour y trouver ce quelque chose, on ne sait trop quoi, peut-être un début de rougeur qu’annoncerait la fin. Ça ne ferait pas tant de mal que ça. Je dois avoir le cerveau malade. Pourquoi qu'apprendre des trucs ça me file la jaunisse ? Ça ne devrait pas. J'en vois plein qui ratissent comme des rats les rayonnages, toute la sainte journée. J'en vois des centaines d'autres que ceux d'avant, et pas que des jeunes, des plus vieux aussi. Sont tous debout, z'ont tous l'air net. Clairs. Un peu soucieux, comme tout le monde, mais bien droits et le teint rosé. Propres. Je ne dois pas être foutu pareil. Et ce n'est pas la tuyauterie, c'est pire, c'est plus haut, par là où ça dirige. C'est le commandement qui pète les plombs.
Pourtant j'y retourne tous les jours, à la bibliothèque. C'est devenu une drogue. Tous ces bouquins, c'est gratuit, on peut les lire autant qu'on veut... Je ne comprends pas que le monde entier ne s'y rue pas, dans les bibliothèques. Un genre de terre promise, je ne sais pas ; quelque chose comme une récompense divine. Pourquoi se refuser ça ? J'suis pas Moïse, merde. Alors j'y retourne, le teint mauvais, les cernes bien mises comme des colliers. J'ai la peau qui jaunit, mais il n'y a pas de docteur entre les rayonnages.
Ce matin-là, j'ai revu la petite blonde. Ça faisait déjà trois ou quatre fois que je la voyais, que je la reluquais avec mon désir d'homme. La petite blonde n'avait pas la peau qui jaunissait. Elle brillait sa peau, comme tout l'air qui se tenait autour, compact, radieux. Y a des gens, comme ça, qui se baladent avec leur chien toujours à bout de laisse ; la petite blonde, elle, se baladait avec un nimbe d'archange tout le tour de la taille. Ça me gênait pour lire. Mes yeux n'arrêtaient pas de dérailler pour goûter un tout petit peu de ses cheveux, un tout petit peu de ses épaules. Fais gaffe, je me disais, si elle remarque, si elle te remarque, elle va voir que tu pourris de l'intérieur. Elle va voir que même les hommes qui jaunissent ont toujours le désir tenace, qui bout dans le bas-ventre quand bien même il est rance, qu'entre les miasmes de leurs escarres la bandaison réclame toujours son dû. Elle en vomira, elle doit pas être prête à encaisser des vérités pareilles, regarde-là... non ! Ne la regarde pas. Replonge-toi dans Averroès et fais taire tes envies d'homme. Tu jaunis.
Après, comme le rade est sur le chemin de la maison, je m'y arrête. Là sont tous ceux qui y sont toujours. Ça ne changera jamais. Les bistrots sont sans doute les seules choses que la France n'a pas réussi à changer d'elle durant ces deux derniers siècles. On y trouve toujours les mêmes radieux couillons : la belle taulière aux miches peu prudes, le tenancier près de ses sous, parfois violent, parfois trop gentil, celui qui nettoie la mousse partout, des moustaches au sol en passant par le cul, et puis les mauvais, les mieux et l'entre-deux pour beaucoup, les mains tremblantes, les bobards pleins les poches qui savent plus quoi en faire, que ça tombe dans celles des autres, l'artiste, et l'autre ! Puis, bien sûr, ceux qui ont l'ardoise bien haute, comme moi, et qui ne la voient pourtant pas nettement, qui essaient de ne pas trop y penser, se disant que de l'oublier, sait-on jamais, ça la ferait mourir. Un peu comme les regrets.
Les collègues, au café, me l'ont bien répété que je jaunissais. Pour certains, c'était le foie, pour d'autres c'était le sommeil, d'autres encore la rate, et si on les avait tous écoutés j'avais un cancer de chaque grain de ma peau, chaque palpitation de mes organes, chaque connexion de mon cerveau. Je jaunis, c'est tout, faut pas en faire toute une histoire, que je répondais. J'oubliais vite, tout comme l'ardoise. Je ne pouvais pas y songer longtemps, les rayonnages m'obnubilaient encore. Ça tournait là-dedans comme un carrousel, une farandole d'inepties délicieuses. La barbe ! Pas le temps pour les broutilles de santé. Trop de terminologie. Trop de dates, de concepts, d'auteurs et de pages et de pages et de pages.
Des fois, je me disais que je pourrais bien écrire mon propre truc un jour, à force de bouffer ceux des autres. Encore en faudrait-il l'envie. Une envie comme celle-là ce n'est pas comme l'envie que la petite blonde invoquait en moi ; ça n'a rien d'instinctif, plus rien d'animal, faudrait se forcer alors, visser son cul à un endroit et oublier que ça l'y gratte, ne pas se démanger, ne pas gigoter, caqueter, pouffer, chier, boire ! Et l'onanisme ! Et la chatte ! Et la télévision ! Et les canards qui baisent ! Et la publicité plus grosse que le cul de la boulangère, et la boulangère ! Et son cul ! Ha ! Faudrait bien réussir à fermer les yeux sur tout ce beau monde pour le remettre sur une page ou Dieu sait quoi, que ça s'arrête enfin de ternir avant de s’effacer pour de bon de nos mémoires et de nos rues. Je n'ai pas le courage pour tant de présomption. Je préfère jaunir à la bibliothèque.

Et puis un matin, la petite blonde a cessé d'être là. Ça n'avait rien de bien curieux, les gens font ça tout le temps. Ma mère l'avait fait. Ma première femme l'avait fait. Un jour c'est là, un autre, ça ne l'est plus, et ça ne revient jamais. Faut s'y faire. Je m'y suis fait. Tout le monde le peut, on y est formés pour depuis tout môme ; la mort bien préparée en nos cœurs comme le déjeuner dans le cartable. J'en connais qui chialent, paraît que ça soulage. Mais je n'avais pas assez regardé la petite blonde pour pouvoir pleurer sa disparition. Alors je m'y suis fait.
Lorsque ma mère est morte, j'étais encore tout plein de couleurs. Les joues comme des brioches, les yeux ronds comme des diamants, brillants comme des mandarines. Ça m'a foutu un coup. Le vieux était déjà parti, je me suis retrouvé seul. La concierge était une bonne amie, une vieille femme qu'avait eu des enfants à une époque, lointaine, si lointaine qu'il n'en restait aucune visite, même pas une carte, même pas une lettre, rien que des photos pleines de poussière sous des cadres cachés de honte sous le lit. Au départ, j'ai bien cru qu'elle allait m'embarquer. Dans ses yeux, je voyais tout l'amour et la pitié qui faisaient d'elle ce qu'elle était, la vieille femme délaissée, et tout me retombait dessus. J'allais être son don de Dieu, j'allais être son môme à elle, sa deuxième chance, son renouveau. Elle me piquerait à ceux de la DASS, dans un balluchon qu'elle me mettrait, comme les patates, et voilà qu'on irait se cacher chez sa petite sœur qui avait une ferme dans le Gard. J'ai lu tout ça dans ses yeux pleins d'amour et de pitié. Ce qui l'a empêchée, c'est la peur. Comme à tout le monde, la peur l'a empêchée de faire la plus belle erreur de sa vie. Elle a appelé la DASS.
Je n'ai plus le sou. Ma banque m'appelle sans arrêt, mais je ne sais pas quoi lui répondre, sinon que je n'ai pas de promesse d'argent, plus de rentrée, plus rien, laissez-moi tranquille. Je leur dois du pognon ; le découvert bancaire c'est une sorte de prêt tacite, faut pas l'oublier. Trouver un travail, alors. Mais je ne peux plus rien faire, mes mains ne savent plus travailler. Il ne reste que la bibliothèque, que ça qui vaille. Le reste ne vaut pas le coup de se lever. Je préfère encore être saisi, viré de chez moi, me retrouver à la rue ; la bibliothèque restera gratuite, j'y passerai mes journées et la nuit j'irai dormir dans un coin tranquille un peu éloigné de la ville, près du port ou dans une cabane de chasseur à l'orée des champs, juste avant que la départementale ne se mette à filer vers le Sud, là-bas je trouverai peut-être le sommeil entre les songes des rayonnages.
Ma baraque au centre-ville est effrayante. C'est la seule qui est plantée au sommet de la bute des Quatre Tilleuls. Toutes les autres sont tombées, il y a de ça un siècle au moins. Il n'y a même plus de tilleuls sur la bute des Quatre Tilleuls. Z'étaient malades, la Mairie a envoyé un de ses gars pour leur foutre un coup de tronçonneuse. Ne reste que quatre troncs qui sortent à peine de terre, les racines qui dépassent, puis plus rien : place au vent de la bute. Le vent y est fort ; ma baraque est penchée tout vers l'ouest à cause des rafales. La toiture se fait la malle. Le pavillon et ses deux petites colonnes se sont cassé la gueule depuis belle lurette, mais je n'ai rien touché depuis. Pour entrer, faut enjamber les gravas. La porte s'ouvre de telle sorte qu'on ne peut entrer qu'en pas chassés : dans le sens de l'épaisseur. Les grosses gens n'y ont pas accès. Dedans c'est pire que dehors. Puisqu'on fait de nos lieux de vie un reflet de nous-mêmes, comme moi, ma baraque elle pourrit de l'intérieur. La mistoufle est à ma pomme ce que l'envie d'oublier est aux autres gens. Ça colle aux basques.
— Le Blustier ! Le Blustier !
— Le Blustier est passé ? que je demande.
— Le Blustier ! L'est passé !
C'est que Le Blustier est passé alors, puisque mon perroquet l'affirme. À Le Blustier, je lui dois du fric, et pas qu'un peu. De temps à autre il passe ici, avec dans l'idée, je suppose, de récupérer sa pogne. Seulement, coup sur coup, je suis à la bibliothèque, et à ça j'ajouterais que sa pogne, ça fait longtemps qu'elle s'est écoulée dans le siphon de mes addictions, qu'on la reverra pas de sitôt. À éviter, Le Blustier. Il ferait bon de foutre une serrure à la lourde, depuis le temps qu'elle ne ferme plus, je ne sais pas, une chaîne avec un cadenas, quelque chose dans le genre. De la sécurité, quoi ! Faut plus que Le Blustier puisse entrer ici.
— Il a touché à quelque chose ? que je demande à mon perroquet.
— Le Blustier ! L'est passé !
Faudrait pas trop lui en demander non plus, ça reste une bestiole. Un cadeau d'un vieux copain marin, qu'était revenu des îles avec. Un cadeau, qu'il avait appelé ça. C'est surtout qu'il aurait préféré vivre avec dix cagoles qui cancanent à tue-tête qu'avec cet engin-là. Il est infernal, s'arrête jamais de piailler. Parfois, en pleine nuit, il vient me déranger d'entre mes rayonnages avec un sifflement du diable, à réveiller les morts, un truc strident au possible, ça vous grince les esgourdes. Mais j'ai vérifié : le perroquet, ça ne se bouffe pas.
Le vieux pote marin, de ce qu'on sait, il a fini par se perdre au large. Quand je me pointe du côté des quais, souvent, je regarde l'horizon et chaque bateau qui rentre au port, j'ai l'impression que le copain sera dedans. Mais ce n'est jamais le cas. Comme les autres, il a foutu le camp pour ne jamais revenir.
Ma mère était une très grosse dame. Elle passait son temps au pieu, et le peu de fois où elle se démenait pour s'en dépêtrer, fallait bien être dix pour l'accompagner, prendre les mesures, faire bien gaffe. Elle se levait pas souvent. On l'a emmenée en ville qu'une fois. Pour des papiers. Dans la rue, les gens se foutaient tellement de nous que j'étais persuadé que c'était un rêve. Pour moi, à cet âge-là, les gens ne pouvaient pas être aussi horribles. J'étais encore bien crédule.
Il doit être sept heures du matin. L’autre enculé de volatile piaille un coup sec, aigu comme une strada, ça me réveille pour de bon. J’ai mal le crâne. Bien que réveillé devant moi s’élève un monstre, créature hybride avec la tête d’Einstein entremêlée de celle de Robespierre et de Renan, qui m’aboie des choses atroces au possible, comme quoi mon âme est putride, bien infestée, que ma bite à force de mourir va se détacher de moi, tomber comme un fruit trop mûr, se mourir dans la terre, et puis d’un coup comme un orage sourdre une trombe de sang qui arrosera les petits animaux pour en faire des Néphilimes vengeurs, tueurs d’hommes, violeurs de femmes, enculeurs de foi.
Je m’en vais boire un coup de flotte à même l’évier. Je me suis pissé dessus. Je me dis que ça doit être un Delirium, puisqu’à chacun de mes Deliriums je me suis pissé dessus. Seulement là, je n’ai ni hallucination ni malaise. Pas de sensation de manque. Pas d’envie de mourir, du moins pas plus que d’habitude. C’est autre chose. Un simple cauchemar ?
— Le Blustier !
— Ta gueule !
Alors un vacarme. BAM ! BOUM ! Et puis un trifouillage pas bien habile. Skril kril Lic !
C’est con, je venais juste de me dire qu’il ferait bon d’y mettre un verrou, que je dis à... à qui je dis ça ? On peut pas trop savoir.
— Ouvre ! Ouvre !
Ce n’est pas la voix de Le Blustier. J’ouvre.
Dans l’entrebâillement de ma vieille porte s’extirpe, maladroite, une masse obscure. Elle atterrit lourdement sur le parquet gondolé. La masse est une gabardine épaisse avec de gros talons et puis, si on regarde bien, une chevelure sacrément fournie qui dépasse d’une capuche.
— Ferme ! Ferme !
Je ferme.
— Allume !
Je n’ai toujours pas pigé qui c’était, mais je dis, astucieusement : « Y a plus de lumière dans cette partie de la baraque... »
À travers le noir dont mes yeux commencent à se faire raison, la capuche se relève et le visage m’apparaît. Eh merde, je dois avoir les étagères qui défaillent.
— Le Blustier ?!
— Ta gueule ! Ta gueule ! Ferme autant que tu peux ta porte !
Le gars s’agite comme un asticot pour finalement réussir à se mettre debout. Alors, il se met à tirer autant de meubles qu’il peut trouver pour les coller à ma porte déglinguée. Ça s’empile ; tout, du canapé, de la table basse, de l’étagère, du buffet, du plan de travail de cuisine, du lavabo, de la bibliothèque, de l’armoire, du vaisselier, tout le barda.
— Ils m’ont retrouvé ! Je leur en dois trop ! Ils ont tout pété chez moi ! Y a que toi qui peux m’aider !
disait Le Blustier.
— Hum, écoute Le Blustier, je suis vraiment désolé, mais je n’ai plus un sou... plus rien ! Fauché comme les blés...
— Je m’en fous ! Cache-moi ! Ta cave ! Et ferme cette putain de porte !
— Le Blustier, écoute... il y a cette petite blonde à la bibliothèque... je peux pas... je veux dire, ça pourrait peut-être marcher. Mais pas avec quelqu’un dans ma cave, tu comprends ?
Après avoir mis le dernier de mes meubles sur le monticule que contenait maintenant mon vestibule, Le Blustier s’est jeté sur moi. Les sons faisaient des trucs bizarres ; comme si le mode stéréo était complètement baisé. Ses doigts autour de mon cou se resserraient.
— Ta gueule ! Tu vas me cacher ! Trois jours max ! Personne me trouvera dans ce trou ! Trois jours, et j’efface ta dette !
Ça, c’était une offre. Je lui devais bien mille balles, à ce cochon. Une histoire de drogue. Mille balles effacées en trois jours ? Quel est le con qu’aurait dit non ?
En me réveillant le lendemain matin, quelques heures plus tard, l’épisode de Le Blustier défonçant ma porte et m’obligeant à l’accueillir dans ma cave m’apparut comme une démence des plus solennelles. Mais une chose était sûre : mon matelas était humide, je m’étais pissé dessus. J’ai défait le drap, l’ai foutu en boule dans un coin de la pièce ; je ferais ça plus tard, pour l’instant il me faut un café et puis le jour est déjà bien levé ; allons à la bibliothèque, vite, le plus agréable c’est le matin. Le café coulait, mes fesses moites ont épousé une chaise, je me suis retrouvé face à ma table à manger, les coudes enlisés. Épaisse de gras, la table, des milliers de miettes éparses prises dedans, toute une couche, des asticots figés dans la gelée, comme une plaque d’ambre bien dégueulasse, imperméable, indomptable, éternelle. Mort à crédit est collé là-dessus, un livre écœurant de talent si bien qu’il ne fait plus bon de l’ouvrir. Il rend le reste des œuvres si fades et si mauvaises qu’il finit, malgré lui, par ôter le goût des choses, tout simplement. Les chefs-d’œuvre comme ça, c’est trop pour des mortels, on n’est pas prêts à tant d’émerveillement, tant de lumière, tant de justesse. Comme le bon Dieu, ça crame tout ce que ça touche : les yeux, les ailes, le désir et même le reviens-y. Je n’ai pas ouvert ce livre depuis longtemps et pourtant, aujourd’hui, c’est comme une tentation. Je me suis servi une tasse de café et j’ai lorgné le bouquin, de loin, la couverture juste, pas plus que ça.
À deux doigts de choper le grand livre, je me suis ravisé. Arrête donc ! Reste à ta place ! Faut pas se croire prêt à tout quand on est près de rien. J’ai siroté le café. La vie avait le goût terne et rance de mon café, mal foutu, dosé au panard. J’avais tout foiré, toute ma vie, sans raison. Maladroit, la raison n’a sa place nulle part. Quand on est né maladroit, on s’habitue à se cogner partout, pour rien. Le malheur, à force, n’a plus forme d’importance pour vous. Ça fait l’effet d’une brise un peu moche, un peu humide. J’ai croisé des gens qui chialaient leurs tripes d’avoir égaré leur portefeuille ou leurs clefs. J’ai croisé des gars pétris par la dépression d’avoir été tabassés par une bande de tarés un peu trop défoncés au whisky. J’ai croisé des filles anéanties d’avoir été violées un soir où elles avaient trop bu, où elles avaient été trop confiantes et où le monde, tout comme il est, en avait profité. J’ai vécu toutes ces choses trop de fois pour qu’elles puissent avoir le moindre impact sur moi. Mais plaignez-vous, je ne vous juge pas, le malheur a seulement ça de bon qu’il permet de se lamenter.
Le lait était périmé depuis un bail. Je l’ai recraché sur le sol et un peu après la dégueulade, j’ai entendu comme un gémissement. Ça venait de sous les lattes. Ça venait de sous le plancher.
— Putain il pleut dans ta putain de taule, putain !
Il y a une sensation que tout être humain – peut-être – a connue et que j’affectionne particulièrement, c’est celle de se réveiller après le songe d’une atrocité, quelque chose de tout à fait irréparable, et de se rendre compte, rasséréné en une fraction de seconde, que tout ça n’était qu’un rêve. Eh bien il existe l’absolu inverse de cette sensation : celle de se rendre compte que son cauchemar était en fait réel.
J’ai ouvert la porte de la cave. Le Blustier gueulait du fond, qu’il avait mal, qu’il lui fallait ou des cachets ou de la niôle. Merde, Le Blustier squattait vraiment ma piaule.
— Je vais travailler, j’ai vaguement émis.
— Mon cul ! Ramène du vin ! il a admirablement crié.
— J’ai pas d’argent ! j’ai honnêtement annoncé.
— Mon sac ! Dans l’entrée ! Y a vingt balles dans la poche de devant !
J’ai pioché les vingt euros dans son sac. J’hébergeais l’un de mes créanciers, apparemment fugitif, et je n’y pouvais rien. C’était étrange, bien étrange, mais je pensais à la petite blonde. Je pensais au fait qu’elle et Le Blustier ne devaient jamais se rencontrer, jamais, bien que je n’eusse moi-même pas encore eu cet honneur. De toute ma vie, aucun de mes pressentiments n’avait été effectif, mais un pressentiment, ça garde toujours cette portée mystique, pas qualifiable dans les sphères de la raison, qui vous oblige à vous y attacher. Alors je m’y suis attaché et pour ne pas avoir à dégager les meubles qui dégueulaient devant ma porte d’entrée, je suis sorti par la fenêtre de la cuisine. L’opération a coûté la vie à un pot de fleurs dans lequel, à une époque, avait vécu un brin de basilic. Aujourd’hui, même les vers ne voulaient plus de la terre qui y séchait et dans son élan désastreux le contenu, finalement, a rejoint les herbes folles de mon jardin. Briser pour reconstruire, ces choses-là je les voyais partout. Il n’y avait que moi qui ne renaissais pas, qui pourrissais pour ne pas en finir. Dans la rue, j’ai bien vu que les gens me dévisageaient, ils le font toujours ; un mec jaune ce n’est pas commun. Eh quoi ! Le décoloris ça effraye ! Les albinos, les tachetés, les livides, même les nègres à une époque ça terrifiait la bourgeoise ! Tu veux faire quoi contre une pareille méfiance ? Plus t’as de couleur et plus l’iris elle débloque, comme à la vue d’un mille-pattes, sait plus où donner de la tête, ça tournoie, ridiculise l’effort, la sueur s’y met, on a peur, on rejette. L’uniformité, un bon monochrome, voilà de quoi rassurer la ménagère. Et surtout pas trop vive, la couleur ! On n’est plus au temps de la gaieté, la fin du monde est proche, tout le monde le sait, on se conforte dans le noir, le gris, le marron à la rigueur, parfois le blanc et puis c’est marre. Emballé. Pas besoin de prisme, d’arc-en-ciel et patata, finit le temps du bonheur. Alors un jaune pourrissant, je te le dis, j’étais loin de les réconcilier avec ça.
L’épicerie la plus proche n’était pas dans la même direction que la bibliothèque. Je m’éloignais de la bibliothèque. Je grimaçais comme un autiste à qui une babiole ne convient pas ; pas de mot là-dessus. Rien que la gêne, la démangeaison. Mais il y avait le vin à la clef. Le vin est un pansement qui ne perd jamais de sa superbe. Accroche toujours. Je voudrais mourir ivre, ce sera bien là mon dernier rêve.
Me voilà dans la boutique. C’est oppressant un magasin, même un petit, mais toujours moins qu’un supermarché. Le supermarché, avec le génocide et internet, ça fait partie des pires inventions de l’homme. Ça bouscule ou n’avance pas et toujours ça montre sa laideur à tous et sans pudeur encore. Moi, ma peau jaune elle explosait dans la gueule des pousseurs de caddie comme une pustule qui lâche, dernier effort, tout le jus dans les yeux ! Les vieux, eux, c’était leur solitude qui suintait de partout, on en glissait sur le carrelage. Et puis les femmes c’était leur narcissisme qui vous égratignait comme des ronces, en y passant trop près ça vous saigne, ça vous quadrille la peau, des marques qui ne s’oublient pas ! Et la laideur surtout, partout pour tous, à chacun sa manière, mais bien présente la laideur de l’homme, agressive ; on en a de trop dans les poches pour ne pas en perdre sur le chemin.
Étais-je vraiment obligé de retourner dans ma piaule pour livrer sa bouteille à Le Blustier ? Je pouvais bien faire un détour par la bibliothèque, au moins jusqu’à midi, il ne remarquerait peut-être rien ; peut-être bien qu’il dormait, ouais, c’est ça, à cette heure-là Le Blustier dormait de tout son soûl dans ma cave.
Sur le chemin, vers la bibliothèque, mes pieds ont quitté le sol, d’un coup comme ça, sans prévenir, et je me suis vu comme enfourné dans une sombre venelle. Mes pieds nageaient dans le vide et rapidement j’ai senti des mains immenses se resserrer autour de mon cou. Le gars était un colosse. Impossible de gigoter, un coup dans la bidoche, un autre sur le flanc de la cuisse. J’étais paralysé. Le grand machin m’a jeté au sol comme un fruit pourri. La petite rue était déserte, je voyais des passants au loin, s’agiter dans la lumière de l’artère principale, bien loin de nous.
— T’es le pire des enculés, toi ! C’est pas croyable d’être aussi nul en affaire ! T’es mauvais ! Tout bonnement mauvais ! On fera rien de toi, rien, t’es un putain d’incapable... et c’est pas pour les cent balles, hein, c’est pas grand-chose, cent euros, mais mon petit gars, les affaires c’est les affaires. On te prête, tu fais ta petite tambouille rapidos et tu rends l’argent, c’est tout, c’est facile, c’est du trois temps ! Juste du putain de trois temps ! On te demande pas d’aller faire dix mille transactions, surtout qu’avec cent sous t’iras pas loin, c’est pas du gros business, hein, on le sait, entre nous, tu fais pas du gros business, toi ? Toi le petit clodo, le petit rat, qu’habite une ruine pourrie et qu’on sait pas trop ce qui fait de ses journées, hein, à part nourrir ton piaf et siffler du pif, t’as pas de grandes ambitions, pas vrai ? Alors maintenant je vais te le dire tout net, petit enculé, ce soir je passe à ta baraque, je sais bien où elle est, y en a pas mille des amas de briques comme ça... et si t’as pas cent cinquante balles pour moi, parce que ouais, faut rajouter mon défraiement, je veux dire, je cours pas souvent les rues pour tabasser des petits enculés, à la base... donc si t’as pas le pognon, cent cinquante, je te fais la tête comme une patate et ton perroquet je te le mets dans le cul. C’est ok ?
— Mais, Charlotte, que j’ai dit, où veux-tu que je trouve cent cinquante euros en une journée ?
Elle s’est penchée un peu vers moi et m’a lorgné de près. J’ai vu la teinte de ma face se refléter dans son œil vert.
— Mais, t’as le visage tout jaune, ma parole ! T’es malade ? Tu vas crever ?!
D’un coup, elle ne semblait plus m’en vouloir tant que ça, pour ses cent sous. C’est de l’empathie que je ressentais, qui sortait d’elle, qui coulait de ce grand machin, Charlotte Mastoc, la terreur des lutteuses poids lourds, cette colosse qui casse les noix à une main, et pas que les fruits ! À vous faire faire dans le froc. Elle avait l’air inquiète. Elle avait l’air gentille...
— À force de me faire taper dessus par des gens comme toi, y a des chances, j’ai dit.
Elle m’en a remis une petite, pas bien brusque, avant de tourner les talons.
— Ce soir, vingt-deux heures !
Dans la panade, voilà où j’étais. Fallait vite que je trouve le pognon de Charlotte Mastoc, plus le droit à la procrastination, fini le temps mort. Alors, je suis allé à la bibliothèque.
Un vieux livre pour apprendre le latin, pour les élèves de collège au XIXe siècle. De la méthodologie traditionnelle, truc suranné, pas facile à comprendre. C’est ça qu’il me fallait. Ça me faisait du bien, je prenais même des notes. La Charlotte était loin, ses menaces avec. Rosa, Rosa, Rosae, Rosae, Rosa, Rosam... Je murmurais ça, j’en faisais des incantations, que ça pénètre bien le cerveau, que ça y reste, l’empreinte et l’estampille, que ça me suive dans mon sommeil, que ça recouvre les problèmes réels. L’objectif était là. Se noyer dans les mots, dans les trouvailles, les savoirs... admirer les grands. L’humanité avait tout de même fait bien des progrès, inventé bien des choses. En prendre connaissance, c’était peut-être plus important que de trouver de quoi bouffer, de rembourser les créanciers. L’argent n’est pas une grande invention. Quand on en manque c’est le motif au vol et au meurtre, puis quand on en a trop, c’est le motif à l’ennui, le fameux, celui qui mène aux pires perversités.
Avant d’arriver à la bibliothèque, sur le chemin, j’avais bu la moitié de la bouteille de Le Blustier. Me fallait au moins ça après l’attaque du grand machin. Malgré la passion que je mettais dans l’étude de mon latin, j’ai fini par lâcher le livre pour aller pisser. Les toilettes des mecs étant fermées, celles des femmes devenaient mixtes. J’ai ouvert le premier chiotte que j’ai vu. Un cri. Une fraction de seconde. Ça m’a suffi. La petite blonde, celle-là même, assise sur son chiotte, qui retire la porte fissa pour la refermer.
— Je suis désolé... j’ai fait, rouge de honte.
Elle n’a rien répondu. Je me suis enfermé dans la cabine à l’opposé de la sienne, dans le fond de la pièce, et j’ai continué à siffler ce qui restait de vin. Et pendant qu’elle se lavait les mains, je l’ai entendue, la petite, elle se marrait. Elle riait jaune.
Tout le reste n’avait plus d’importance : elle m’avait enfin vu.
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Mo Girou · il y a
Complètement embarquée !
Bravo pour ce prix bien mérité, en retard mais novice sur le site

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JHC · il y a
Félicitations !
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Olivier Descamps · il y a
Bravo pour ce prix, David !
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Prisca Emelian · il y a
Félicitations pour votre prix! Je découvre votre nouvelle avec plaisir: se noyer dans les livres à en perdre la raison ou à la retrouver, un joyeux mélange de langage et de personnages pour dire la vie qui s'emmêle: Bravo!
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Alice Merveille · il y a
Félicitations, David, pour votre prix du jury !
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Fred Panassac · il y a
Bravo David pour votre Prix du jury bien mérité pour ce texte dont le style maîtrisé ne laisse pas indifférent. Découvert en finale grâce au jury, et apprécié !
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David Papotto · il y a
Merci à tous. ça fait vraiment plaisir !
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Lyne Fontana · il y a
Félicitations, il y a longtemps que j'aime votre nouvelle.
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Keith Simmonds · il y a
Mes félicitations, David !

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