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... Elle reprend ses esprits, ressent une violente douleur à la tempe, comme si son crâne était sur le point d’éclater. Encore engourdie, nauséeuse, elle reste au sol, hébétée.
Quelques secondes passent, elle prend le temps de s’étirer, regarde autour d’elle, hésitante.
Déjà la douleur s'estompe.
Les souvenirs aussi.
Ou peut-elle bien être ?
À bien y penser, elle ne sait pas non plus ce qu’elle fait là et, pire, elle ne se souvient pas de qui elle est.

Ciel bleu azur, quelques rares nuages, soleil de plomb. La mer, l’océan, elle connait, le sable sous ses pieds aussi...
Impression de « déjà-vu ».
Elle est nue, intégralement rasée, pas un poil, pas un cheveu, rien. Étrange sensation.

Contre son flanc, un petit paquet. Elle l’ouvre. Quelques vêtements légers, des sous-vêtements, une paire de sandales, une casquette. Aucune étiquette, aucune indication. Des vêtements neutres, fonctionnels.
Elle s’habille en prenant le temps. Essayant de rassembler ses idées, quelques souvenirs peut-être ?

Elle remarque une caisse à quelques mètres. De la nourriture, à vu de nez de quoi tenir une bonne semaine sans se priver. Elle attrape une poire, son fruit préféré, enfin c’est ce qu’il lui semble. Elle croque, succulente, mure juste à point comme elle aime. Le jus lui coule le long de la bouche. Elle s'essuie du revers du bras. Elle se sent vivante.

Elle jette un œil autour d'elle. Finalement elle décide de visiter les lieux. En faire le tour ne lui prend que dix-sept minutes. Étrange précision. Elle appréhende d’une manière extrêmement précise les heures, les minutes, le passage du temps comme si elle avait une horloge dans la tête.

Une ile donc, quelques arbres, des cocotiers. Une ile à la limite du caricatural, comme dans ce roman... Robinson Crusoé. La pensée qu'elle a lu ce livre lui traverse l'esprit. Quand ? Où ? Elle n'en pas la moindre idée. Cela l’intrigue.

Cette ile, comme un décor de carte postale, un paradis de pacotille. Un air lui traverse la tête, une chanson idiote « Il y a le ciel, le soleil et la mer...» dont elle a gardé, là encore, un très vague souvenir. Elle chantonne sans se souvenir d’autre chose que des premiers mots.

Planté au milieu de l’ile, un gros bâtiment rectangulaire en briques grossières. Plusieurs pièces qu’elle visite brièvement, une toiture, des outils, du matériel divers pour aménager un logement. Elle sent qu’elle peut fabriquer des meubles, bricoler tout ce qu’elle voudra. Elle s'imagine facilement tisser un hamac, elle visualise les gestes, les techniques précises, elle en a toutes les connaissances. Une certitude.

Elle effectue un inventaire rapide. Comme prévu les rations de nourritures, variées, agréables au goût, lui permettront de tenir une semaine, plus en se rationnant.
Elle décide de ne pas le faire. Inutile, elle en est persuadée.

La nuit approche.

Elle a découvert une couverture ainsi qu’un matelas. Elle s’installe dans la pièce la plus agréable, face à la mer, une vue splendide. Elle attend le coucher de soleil pour s’endormir, se demandant qui elle peut bien être, ce qu'elle fait là, comment et pourquoi ce lieu.

Elle dort comme une souche, sans rêves, sans pensées parasites.

La journée suivante passe rapidement, malgré ce sentiment d’avoir un chronomètre greffé dans son cerveau, une horloge qui lui calcule la durée de chaque tache, de chaque travail.

Dans un premier temps elle s’attèle à construire un lit, cela lui prend deux heures, trois minutes et vingt-trois secondes, sans difficulté... Vingt-trois secondes, glaçante conviction. Puis elle construit un meuble pour ranger la nourriture et commence à retaper la partie la plus endommagée du bâtiment. A chaque fois, minutes, secondes, ponctuent ses gestes.

Les journées se succèdent ainsi, au même rythme. Elle mange quand elle estime qu’il est l’heure, midi puis en fin de la journée, 20 heures pétantes. D’une certaine façon, cette régularité la rassure. Elle n’a pas le temps de trop réfléchir, de trop penser à elle, seule l’angoissante impression du temps qui passe la perturbe.

Les provisions diminuent mais elle n’est pas inquiète. L’impression de « déjà-vu », toujours présente, lui laisse à penser qu’un événement va se produire.

Elle voudrait un réchaud pour cuire certains aliments. Faire du feu avec des branchages de cocotier, s’est révélé simple mais pénible. Quand elle se blesse, elle désinfecte la plaie mais les quelques gouttes de sang sur son short la contrarient.

Au bout d’une semaine, elle voit accoster une petite barque avec une simple voile et un homme à son bord. Elle n’en est même pas surprise. Elle l’attendait.

L’homme est nu. Comme elle, il est dépourvu de toute pilosité. Il dépose une caisse identique à celle maintenant vide, un réchaud et un short propre. D’un simple signe, il lui fait comprendre de retirer le sien. Cela ne la gêne pas, elle l’enlève et le lui tend. Il prend le vêtement, la caisse vide et rembarque sans avoir ouvert la bouche. Elle ne se demande pas pourquoi. Tout cela lui semble naturel.

Plusieurs semaines s’écoulent ainsi, secondes, minutes, heures, jours. Identiques.

Tout ce qu'elle désire, elle l’obtient. Mais pas les livres. Il y a un nombre incalculable de livres qu’elle désire relire. Relire car il lui semble les avoir déjà tous lu. Mais l’homme ne lui en apporte pas. Jamais. Aucun. Alors elle les pense, cela lui évite de compter les secondes. Dans sa tête, les textes défilent, le temps s’efface à leur contact. Elle ne peut que les penser. C’est frustrant mais agréable.

Elle s’use à retaper le bâtiment tout en se « lisant » ce qu'elle veut, n’importe quel roman. Elle a l’impression d’avoir la plus grande bibliothèque du monde dans le crane avec des textes de toute époque, de toute civilisation, de toute langue, tout le savoir à sa portée.

Parfois, quand la lassitude la prend, elle s’assied et s’imagine en princesse hindoue, en Mata-Hari, en reine d’Egypte ou en passionaria de la révolution russe... Il lui semble avoir été tout cela et même bien plus.
Ces souvenirs sont-ils les siens ?

Elle s’imagine aussi amante sauvage de l’antiquité, ou héroïne de récits érotique du début du 20ème siècle. Elle prend le temps de se caresser, à vrai dire, elle a tout le temps pour ça et ne s'en prive pas.

Elle s’imagine alors faire l’amour avec l’homme muet. Des étreintes fougueuses, sensuelles, romantiques, pornographiques, brèves ou longues, suivant son humeur, suivant son désir. Les jours suivants, quand l’homme vient, après avoir déposé le matériel, il lui prend la main, invariablement, il l'emmène sous un cocotier. Au coucher du soleil, ils font l’amour fougueusement ou sensuellement, toujours comme elle l’a imaginé. Seul le coté mécanique la contrarie, elle aimerait du sentiment, il semble ne point pouvoir lui en donner.

Des semaines...

Le bâtiment est en constante réfection. A chaque pièce terminée, une autre demande de nouveaux travaux. Du travail permanent en somme. Inlassablement, elle cloue, rafistole, taille, scie, retape tout en pensant les romans qu’elle n’a jamais lus, tout en se souvenant d’histoires qu’elle n’a jamais vécues. Ou peut-être que si.

Mais pour chaque action, chaque tâche accomplie, elle « décompte » le temps qu’elle y a consacré, comme une évidence, à la seconde près. Une évidence qui lui noue les tripes.

Des mois...

Elle fait toujours l’amour avec l’homme, parfois, de moins en moins souvent. Même ses fantasmes se font de plus en plus rare, fantasmes où elle a encore le choix des plus bels hommes, acteurs, artistes, empereurs, dieux... mais plus prosaïquement, il suffit qu’elle le désire et quelques jours après l’homme lui prend la main, l’emmène sous les cocotiers, lui fait l’amour, toujours ce qu’elle attend de lui. Il semble lire en elle, comme pour les vêtements, comme pour la nourriture, comme pour le matériel, elle a le sexe à la demande. Mais s’il lit en elle, il interprète mal, le sentiment, le romantisme sont absents...

Elle aimerait tellement lire.

Plus que tout. Ils lui manquent. Les livres. Caresser la couverture, simplement tourner la page, ressentir le contact sensuel du papier, elle n’en peut plus de cette absence.

Des années....

Cela devient une fixation, les livres versus le temps qui passe, les secondes qui s’égrènent, une à une, dans son cerveau-horloge. Cela l’obsède à tel point que cela prend la place des histoires, lui mange le cerveau, lui vrille le crane, impossible de penser.

Cela dure...

L’homme est devenu une ombre qui passe, elle ne le perçoit plus. Tout se brouille. Le temps reprend ses droits, les histoires reculent face au temps, les secondes se nichent dans les interstices, reprennent leur place, repoussent les mots, ralentissent les intrigues, brouillent les phrases, même les plus belles, les textes s’estompent petit à petit, perdent leur sens originel, les fictions lui échappent, la bibliothèque infinie semble se dissoudre sous l’assaut des jours...

Finalement, lors d’une seconde plus lente que les autres, une de celles qui trainent en longueur, diffus battement de sa vie ralentie, comme une éternité immobile, l’évidence s’impose alors, elle décide de mourir, là, subitement. Le suicide comme seule échappatoire.

Négligemment elle repousse l’offre du temps, une nouvelle seconde, une nouvelle attente, elle visualise un petit revolver de roman anglais, chargé. L’homme le lui apporte, étrange il était là, présent, elle ne l’avait pas vu. Il est là avec l’arme et rien d’autre.

L’arme est dans sa main. Elle tue l’homme muet d’une balle. Sans hésiter. Un gémissement, il s'écroule. Il ne paraît même pas surpris.

Alors, soulagée, elle se tire une balle dans la tête...

... Elle reprend ses esprits, ressent une violente douleur à la tempe, comme si son crâne était sur le point d’éclater. Encore engourdie, nauséeuse, elle reste au sol, hébétée.
Quelques secondes passent, elle prend le temps de s’étirer, regarde autour d’elle, hésitante.
Déjà la douleur s'estompe.
Les souvenirs aussi.
Ou peut-elle bien être ?
À bien y penser, elle ne sait pas non plus ce qu’elle fait là et, pire, elle ne se souvient pas de qui elle est...
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Image de Philippe Brom
Philippe Brom · il y a
J'arrivais à la fin de la lecture quand la page Web s'est rechargée toute seule, et je me suis retrouvé en haut du texte. Vraiment ! Etonnant, non ?
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Frédéric Chaix · il y a
Au bout de 15 lectures tu peux interrompre la boucle....
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Dolotarasse · il y a
Un texte étrange. On a envie de savoir, de comprendre...
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Frédéric Chaix · il y a
Chacun y voit ce qu'il veut. Moi même, je ne suis pas certain de savoir interpréter mon texte...
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Paul Thery · il y a
Intéressant récit elliptique, bien écrit, sans aucune longueur... captivant, pour résumer.
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