4
min

La guirlande de lettres manquantes

Image de MCTLH

MCTLH

17 lectures

0

Il est un thème pour écrivain en herbe, qui relève d’une certaine malice. Une mauvaise blague à lancer en pâture face au chaos ambiant des nouvelles du monde et sa cohorte de misères, de drames aux frontières, de faillites et autres feuilletons juridico-financiers. Cette sempiternelle échelle de l’Espoir, célébration de La Nativité tient pour moi de l’exploit. Ce rituel atavique fige mes sens en une plaque photovoltaïque gavée d’ions solaires, prête à régurgiter un faisceau d’émotions. Gravir la paroi glissante de mes désillusions enfantines, ces Noëls de mes soi-disant origines provençales, mensonge enveloppé de“ papier rocher“, de guirlandes clignotantes, d’écorces d’orange grimaçantes sous les flammes, me force à me cramponner aux  dispositifs d’assurage, propres à l’Ecriture Avec cette matière à manier avec précaution, comment faire rêver avec brio et passion de l’excellence. Dans l’ascension de ce sapin familial pipé, couronné de l’inaccessible Etoile pour un monde de Paix, comment rendre l’exercice le plus convainquant. Noël se doit d’être joyeux, aux sons des fifres et tambourins, bel exercice de résilience ! Pourquoi tant de festivités chaque année, si ce n’est pour m’enfermer dans ce mystère qui me hante. Ce Divin Enfant, si adulé, devait m’éclairer, me réconcilier à ma programmation. Tel le « Ravi » de la crèche, je préférais me rallier à des bonheurs simples loin des us et coutumes vidés de leur sens primitif. En Provence, en attendant l’heure fatidique des douze coups de minuit, on s’affaire,  comme dans un théâtre à la veille d’une “première“ diffusée  sur les médias. Noël c’est la razzia  sur les porte- feuilles, le gémissement des tirelires brisées, l’inventaire des casseroles pour mitonner les recettes d’antan, les chuchotements complices pour remplir la hotte du vieux Père Noël. C’est le tintement des grelots sur l’Arbre pour un sacro-saint rituel des Humains réconciliés au delà de leurs querelles habituelles, perpétuant, coûte que coûte, la Tradition. Les santons de Provence, prêts à veiller l’Evénement, revêtent  leur costume régional, ou leur tenue de travail, fiers de ces petits métiers qui préservent la production locale. Ah! La fierté farouche du Provençal assoiffé d’indépendance! Ils sont tous là : le ravi, le pistachier, le meunier, le rémouleur, et le porteur d’eau, les bergers, le curé, le tonnelier, la Madone, le charpentier... et la belle Arlésienne qui n’a d’yeux que pour les bohémiens, tresseurs de paniers. Accrochés à leur garrigue, vissés à leurs certitudes, scrutant le Nord avant la migration estivale des vacanciers, niant le grand Sud, avec qui ils doivent partager leur Mer Méditerranée, l’Ouest ouvert à cet Océan des Grandes Découvertes, sans parler de l’Est, mosaïque ensanglantée de conflits ancestraux. Le risque est grand de découvrir leur véritable identité. Ils sont le peuple de cette Crèche, cette mangeoire de fortune, ce berceau où le soleil réconforte. Ils en sont les héros romantiques, les “brillants causeurs“ comme les qualifiait  Pagnol. Mais pour l’heure on se tait, d’un claquement propre aux voiles des bateaux, on déploie trois nappes blanches superposées ; on dispose les candélabres pour baigner la scène d’un halo de lumière douce et la table prend des airs d’autel. On y dépose une coupelle d’herbes de pois chiche dont la lente germination a retenu l’impatiente attention des enfants au fil de ce temps de l’Avant du jour “J“. Au menu, les plats maigres de légumes du terroir, des épinards, des bettes à carde, du chou-fleur, des artichauts, des salsifis, des panais, du cèleri. La tapenade et l’anchoïade rehaussent le tout, autour d’un modeste filet de morue. De grandes assiettes blanches de faïence, ourlées d’un feston doré, présagent de l’abondance à défaut de l’extraordinaire. Sans oublier, détail cruel pour moi, à la place de celui qu’on n’attend plus, l’écuelle de l’absent, du pauvre, du vagabond, de l’exclu, du voyageur de passage. S’il se croit inadéquat il pourra l’emporter pleine et se réfugier dans un coin sombre le long des venelles adjacentes... Et puis la farandole des treize desserts, ultime promesse à déguster au retour de la Messe, nous convie à la Fête, en mémoire du fameux tableau où douze convives sont réunis autour de ce “J.C“... auréolé de lumière divine. Derrière ces initiales que j’étais censée connaître, j’osais secrètement épeler les miennes toutes aussi mystérieuses ! On peut toujours compléter la guirlande des lettres manquantes par des  points de suspension qui en disent long et offrent la liberté de se composer une identité ! Les noix se bousculent, le nougat regorge de miel et s’affiche en noir et blanc, le nectar des dattes fourrées de pâte d’amande suinte sur les ramequins de terre cuite, les figues et abricots desséchés rivalisent de rides, le coing confit scintille sous son sirop, la fameuse pompe à l’huile, brioche parfumée de fleur d’oranger et d’anis en grain, clôture la ronde, pour éponger les effets d’un vin chaud épicé de cannelle. Provision faite de ces douceurs, on s’endort sans scrupule, dans le moelleux d’un édredon rouge gonflé à souhait. On pense au poupon en celluloïd, dans sa grotte improvisée, emmailloté d’un linge sur un simple paillon : l’âne et le bœuf, bienveillants, le réchauffent de leur souffle. Au matin, enfin les récompenses. Chacun, découvrant ses cadeaux ne peut que croire au Miracle. Papiers chiffonnés, bobines de bolduc éparpillées, jonchent les tommettes rougissantes d’aise, à la lueur d’une bûche encore fumante. Plus de nuages, sans doute balayés d’un revers de bourrasque de Maitre « Mistral », pas le poète occitan, mais ce grand vent ébouriffant et sifflant qui nous glace et nous met en garde de l’imposture : Non, ce pays de cocagne n’est pas riche, ni généreux. Il est aride et pauvre et ses intonations de cantates nous abusent. Ses marrons enrobés de sucre glace et autres artifices, nous égarent. Gâté, rassuré, l’Enfant Roi, apprend à remercier, à s’incliner, le ventre repu, les poches bourrées de papillotes, sans rancune pour ce mensonge d’un soir, celui d’un énième NOËL Un baume pour panser tous les maux aux prémices d’une année nouvelle mon cœur docile se contentait de cette étape hivernale dans cette Terre qui ne brille et ne caracole qu’aux excès de ses étés, enrichis d’effluves de lavande, d’accent chantant. J’entends encore Parrain et Marraine susurrer à mon oreille les légendes de pays lointains... Les Rois Mages chargés d’or, d’encens et de myrrhe m’y attendaient, juré !craché ! C’était le cadeau de mes Noëls, ces promesses... Elles bercent et calment pour toujours  mon esprit qui appelle encore cet inconnu dont la place est restée vide. Il n’avait pas osé être là, il était d’ailleurs ! N’imaginez pas que cette fidélité à une Tradition soit source d’amertume, ce n’est qu’une étape récurrente d’une Vie en quête d’un espoir légitime. Pour que notre Noël soit à la mesure des souhaits les plus fous,  il faut l’inventez! Qu’il laisse renaître indéfiniment notre « enfant intérieur», lui seul sait au delà des générations, des traditions, retrouver le gène endormi qui le rend unique.

 

 

 

 

 

 

                                            

 

 

 

 

 

0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Ensommeillé depuis 500 ans, Léonard fut alerté par l’écho d’allers et venus sillonnant les couloirs du data center qui renfermait les données de sa mémoire. N’était ce pas plutôt ...

Du même thème