La guerre

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Ecrire est un plaisir que je ne cesse d'apprendre. Chaque lecture élargit le monde par son nouvel univers. Quant à voter... Je n'aurai donc que des mots pour répondre aux invitations de lecture  [+]

Ce texte, initialement publié sur Short Edition, a depuis donné lieu à la rédaction d'un livre : "L'homme qui cherchait la paix".





J’ai mis du temps à comprendre pourquoi les gens disent du mal de la guerre. Il est vrai que j’étais petit. Quel est donc l’âge où les souvenirs sont comme une histoire qu’on se raconte, ou l’inverse ? Beaucoup de choses claires pourtant, lumineuses parfois.
C’était la guerre. C’était comme quand on disait que c’était le printemps ou l’hiver. Sauf que c’était tout le temps. La guerre n’avait pas de saison. Je savais que les gens avaient peur, je le voyais bien, même si je ne le comprenais pas. Maman s’arrêtait d’un coup de parler lorsque quelqu’un arrivait après nous, chez la crémière. J’étais fier de porter deux bidons, gros, lourds. Maman disait qu’on devait faire attention, que ça ne se voit pas. On arrivait avec les bidons. Et on repartait avec du beurre ; du fromage aussi quelquefois. Au moins, au retour, les bidons étaient plus légers, puisqu’ils étaient vides. Maman mettait le beurre et le fromage dans son panier. On arrivait avec du lait, et quelquefois des œufs, et on repartait avec du beurre et du fromage.
Il ne fallait pas le dire, il ne fallait pas que ça se voit. Maman passait chez l’oncle, à la ferme, et puis après, elle faisait sa tournée. Elle distribuait, un peu du beurre de la crémière, et des œufs de l’oncle s’il en restait.
Et puis il y avait la grange. On n’avait pas le droit d’y aller. Mais Toine nous y amenait en cachette. On jouait. Le foin tient chaud, en hiver. Mais on n’avait pas le droit d’y jouer. C’était pour les bêtes. Je crois que Toine ne m’aimait pas beaucoup. Il jouait surtout avec ma sœur. Moi, ils me laissaient souvent de côté, pendant qu’ils se battaient dans le foin. Oh, pas méchamment. Après, ils faisaient la paix. Et c’est surtout quand ils faisaient la paix qu’ils ne voulaient pas que je vienne.
On était dans la grange quand ils sont venus. La milice, mais je ne savais pas dire alors que c’était la milice, c’était pour moi comme des policiers. Ils sont venus chez l’oncle, et ils ont emmené Robert.
Une fois, Robert nous a montré une de ses cachettes, avec deux fusils, deux vrais fusils. Un pour la chasse, et un autre. Un fusil de guerre comme disait Toine. Et des pistolets. Toine, de temps à autre, il ramenait à Robert des choses qu’il trouvait. Enfin, des choses qu’il disait avoir trouvées. Moi, je sais qu’il allait dans une cabane des allemands, comme on disait. On n’avait pas droit de dire autrement que « les allemands ». Toine, il aimait dire : « les boches ».
J’ai pris une claque, un jour, parce que j’avais dit « les boches ». Il y avait comme une caserne, pas très loin, et un endroit qui était tout le temps gardé. Mais on pouvait entrer facilement, en passant par l’arrière d’une cabane qui avait des planches cassées, vermoulues. Il fallait seulement faire attention aux chiens, qu’ils tenaient là. S’il y avait les chiens, on repartait vite. Ils nous sentaient bien avant qu’on arrive, et aboyaient. Alors, on filait.
Sinon, on pouvait y aller. Toine nous disait de ne pas faire de bruit. Dans la cabane, il n’y avait pas grand-chose. Toine nous disait de rester là. Lui, il allait plus loin. On le regardait faire. Il remontait le long d’un mur et disparaissait. On n’avait pas le temps d’avoir peur. Il reparaissait bientôt avec des trouvailles. Un pistolet, une fois.
Toine nous racontait aussi ce qu’il allait faire avec Robert. Ils partaient avec des provisions, dans la montagne. Ils les donnaient à ceux qui y vivaient, parce que, depuis que les américains avaient débarqué, ils ne pouvaient plus s’approcher des villages. Les gens se taisaient, avaient peur les uns des autres. Comme nous avec nos secrets. On savait ce qu’il ne fallait pas dire. Et à qui il ne fallait pas le dire. Les secrets étaient de vrais secrets. On était comme des grands.
Alors évidemment quand ils ont emmené Robert, on a compris que quelqu’un avait dit ce qu’il ne fallait pas dire. Ou qu’il l’avait dit à quelqu’un à qui il ne fallait pas le dire.
Et Toine connaissait des cachettes. Il était plus grand que nous, et même plus grand que ma sœur. Quand elle lui montrait ses tétés, il se mettait à genoux pour les voir de près.
Une fois, il nous a montré une grenade, et comment il fallait faire pour qu’elle explose. Il l’a fait, il l’a fait devant nous. Et puis il l’a jetée, loin. Une grenade avec un manche. Une grenade allemande. Elle n’a pas explosé. Des fois aussi, on entendait tirer. On trouvait des balles aussi. Toine les gardait.
Robert, c’était le fils du boucher. Mais, je sais pas pourquoi, ils ne s’entendaient pas tous les deux, Robert et son père. Alors, Robert dormait chez l’oncle. Il lui donnait la main aussi. Comme Toine.
Maman disait qu’il avait des sous, l’oncle, mais qu’il était gentil. Enfin, pas avec tout le monde. Une fois, les gendarmes sont même venus. Ça a bardé, ce jour-là. Robert était parti se cacher. Nous, on était dans la grange, avec Toine. Quelques jours après, ce sont les miliciens qui sont venus. Et Robert ne les avait pas entendus venir.
Toine voulait courir après eux, et leur tirer dessus. Ah, çà ! L’oncle lui a mis une de ces tornioles !
On habitait au début du village. Pour aller chez l’oncle, mieux valait couper court, à travers champs. Sauf s’il pleuvait de trop, parce que l’eau ruisselait, et il fallait de toute manière remonter jusqu’au pont. Sinon, on pouvait traverser à gué, avant de remonter vers la ferme. Alors, de la ferme, on voyait la maison, et tout le village. Et puis plus loin encore. C’est par là qu’ils sont arrivés, les américains.
Tout le monde avait peur. Parce qu’on disait qu’ils étaient là, les américains, mais ils n’étaient pas là ; pas encore. Alors beaucoup disaient que les allemands allaient revenir, ou qu’ils n’étaient pas partis. Et si on disait qu’on aimait les américains, alors, ceux qui aimaient les allemands deviendraient méchants... ou l’inverse. Ou les deux.
Je me souviens surtout de l’été, parce que ma sœur n’allait plus à l’école. Alors, je pouvais partir avec elle. J’étais toujours avec elle. Maman nous laissait. Elle, elle allait à ses « affaires » comme elle disait. Mais il ne fallait pas en parler.
Et puis ils sont arrivés, les américains. En fait, ils sont passés. Alors que les allemands, eux, ils restaient. Mais Maman ne voulait pas qu’on leur parle. Tandis qu’on pouvait parler aux américains. Une jeep s’est arrêtée, près de nous, et un soldat m’a donné du chocolat. Je savais que ça existait. Je n’en avais jamais mangé. Ma sœur, elle, s’en souvenait. Elle, elle a eu du chewing-gum. Je ne sais pas pourquoi.
Et puis... mais je crois que c’était plus tard, mon père est rentré. Ma sœur était contente, ma mère était contente, et moi aussi. Et puis voilà.
C’est l’année où je suis allé à l’école. Quand mon père est rentré, on a dormi dans la cuisine, ma sœur et moi. Maman disait que c’était plus chaud. Mais papa ne voulait plus que je dorme avec ma sœur. J’étais triste ; et malheureux aussi, parce qu’elle me montrait ses tétés quand on était au lit. Je m’endormais des fois dessus.
Maman disait qu’il était sévère mais juste. Alors, ma sœur pleurait pour rien. Et lui, il la battait en lui disant pourquoi. Tandis que quand il battait ma mère, il ne disait pas pourquoi. Elle devait le savoir.
J’ai eu de la chance, parce que j’ai bientôt su lire et écrire. Et comme ma sœur était partie à la ville, je pouvais lui écrire. Maman voyait toujours la crémière, et parlait avec elle. Mais maintenant, elle lui achetait le lait. Je crois qu’elle était fâchée avec l’oncle. Une fois, elle croyait que je n’écoutais pas, et je l’ai entendue dire que ma sœur allait avoir un bébé. Alors, elle ne pouvait plus revenir. Ma sœur devait être pauvre, très pauvre. J’ai entendu ma mère dire à la crémière qu’elle n’avait pas voulu de la tringle à rideaux. Nous, à la maison, on avait des rideaux. Tout le monde avait des rideaux. Et pas ma sœur.
Elles avaient parlé aussi, ma mère et la crémière, de la faiseuse d’anges. C’est joli. Mais je n’ai jamais su où elle était, ni qui c’était. J’aurais aimé être un ange. J’aurais veillé sur ma sœur.
Quand j’écrivais à ma sœur, c’est Toine qui s’occupait des lettres. Je n’en recevais jamais. Mais Toine me racontait. Il me disait que ma sœur m’embrassait, qu’elle allait bien.
Je n’ai jamais compris pourquoi mon père s’est mis à me battre, quand ma sœur est partie. Ce n’était pas ma faute si elle était partie.
Et puis, bientôt, nous aussi sommes partis à la ville. Pas la même que celle de ma sœur.
Plus tard, quand je l’ai revue, elle était vieille, et triste. Elle ressemblait à ma mère. Et puis, après que j’aie revu ma sœur, j’ai compris qu’on ne verrait plus Toine. Ni l’oncle.
Robert, lui, je savais déjà qu’on ne le reverrait plus ; mais je ne savais pas pourquoi. C’est plus tard que j’ai compris que c’était à cause de la milice ; ou des allemands ; ou des deux.

Et moi, des fois, je pensais à la guerre. Et je me demandais pourquoi les gens n’aimaient pas la guerre.
Plus tard, j’ai compris l’importance de la guerre, lorsque mon père est mort. Il y avait beaucoup de monde, au cimetière, et des drapeaux immenses, colorés, surmontés de pointes brillantes, avec des pompons de fils d’or, et des tambours qui battaient en cadence ; j’en tremblais. Je fixais les médailles, épinglées sur le coussinet posé sur le cercueil. Je me souviens qu’il y avait de la musique aussi. Mais je ne me souviens pas de la musique.
Maman disait qu’il était mort de la guerre. Sinon, il n’aurait pas bu. Et elle me disait souvent qu’il était sévère mais juste. Et qu’il n’était pas juste que son nom ne soit pas gravé dans la pierre, avec celui de ses camarades. Les autres, eux, ils étaient morts à la guerre.
Le nom de Robert non plus n’était pas gravé sur la colonne. Son père n’était plus fâché contre lui, depuis qu’il était mort. Alors, le boucher a fait graver une plaque, lisse, jolie, et il l’a fait poser à côté, toute seule, avec un seul nom dessus, en gros.
Et puis, je me souviens que j’avais peur, lorsque je voyais mon père enrouler la ceinture autour de sa main ; je regardais de quel côté il l’enroulait, parce que la boucle faisait bien plus mal.

Puisque j’en suis là, et vous aussi, j’avoue que je pense encore quelquefois à la guerre. Mais, surtout, n’en dites rien à ma mère, si vous la connaissez.

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