La grotte bleue

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Auteur de plus d'une vingtaine de romans et d'ouvrages pour la jeunesse , Philippe Gourdin poursuit son parcours de raconteur d'histoires. Parce que lire fait vivre. www.philippegourdin.net  [+]

Avant que ne vienne l’heure de se retirer dans leur chambre, les passagers de l’auberge avaient coutume de s’asseoir autour de l’immense âtre pour se réchauffer au coin du feu et surtout pour partager quelques couplets sur les actualités du village et des alentours. On avait éteint les bougies de la grande salle et seul le flamboyant spectacle des bûches bien sèches éclairaient les silhouettes et les âmes.
Ce soir-là, il y avait Luc Levelu, un chasseur qui venait de consacrer trois jours à arpenter la forêt pour traquer le cerf. Il avait eu raison d’un sept cors qu’il avait vendu au boucher du village. Demain matin, il irait récupérer le cuisseau et puis son dû, avant de repartir avec les bénéfices de sa chasse, de l’autre côté de la vallée, dans sa chaumière qu’il tenait de son père qui s’est tué au labeur.
Devant les flammes qui dessinaient des ombres dansantes dans la pièce sans lumière, il y avait aussi le père Hapoil, qui venait d’arriver, avec pour mission de remplacer le curé du village, rappelé auprès de ses saints dix jours plus tôt. Dans le village de Thépanu, on aimait le culte, surtout le dimanche. On ne l’avouait ô grand jamais, mais la réelle quête n’était peut-être pas spirituelle. On aimait surtout à la sortie de la messe ressasser les litanies des familles qui défendaient âprement leur honneur et leurs terres. Circulaient des histoires d’achats et de ventes, des héritages plus ou moins clairs, un notaire complaisant, des paysans qui convoitaient toujours plus de parcelles.
Devant l’âtre, le père Hapoil demanda à l’aubergiste, veuve depuis que son mari était tombé du haut du pont du Vol Courbé, un soir où il avait un peu trop tiré sur la tototte avec des amis :
- Quelles sont les légendes du village, car tout village de cette vaste vallée possède ses histoires inexpliquées ?... demanda le nouveau venu dans le village.
- Oh oui, j’vas vous en conter une belle ! répliqua sans vergogne Luc le chasseur, privant de parole l’aubergiste.
- Je vous écoute...
- Figurez-vous qu’il existe sur le flan de cette vallée, dans la forêt où je chasse, une grotte qui excite toutes les légendes.
- La grotte bleue, compléta l’aubergiste, tout en enroulant sa pelote de laine qui s’était défaite.
- Elle est connue parce que, la nuit venue, de son intérieur émane une étrange couleur bleutée. Je vous jure que c’est exact ! Je l’ai vue à plusieurs reprises !
- Et quel mystère explique une telle lueur dans cette grotte ?
L’aubergiste et le chasseur hésitèrent à parler en premier.
- Raconte-z-y donc, tu es d’ici, tu en sais plus que moi ! dit-il en replaçant sa besace qu’il tenait entre ses pieds, de peur qu’on lui dérobe quelques pièces.
Dans les auberges, il n’était pas rare de se faire dévaliser, alors on gardait sa besace près de soi, par sécurité. Pourtant la dizaine de cueilleurs que la saison avait amenés avait disparue dans les combles, sur une tonalité chantante, aracée et saoulée.
- Ecoutez mon père, effectivement une lueur bleue apparaît chaque nuit. Nombreux sont les hommes du village qui se sont rendus sur place, les uns après les autres, pour constater cette intrigante réalité. Rien d’anormal n’apparaît le jour, mais cette lueur bleue revient sans cesse la nuit ! Certains pensent que c’est le diable qui nous nargue, d’autres qu’un maléfice menace la vallée. Alors on n’ose pas non plus trop s’approcher. Des sorcières sont allées jeter des poudres contre le mauvais sort, de la bave de crapaud mélangée à de l’urine de lièvre, au cas où il s’agirait de l’œuvre du diable. Tout a été tenté mais rien n’y fait, la mauvaise lueur revient tous les soirs.
- Et cette grotte vous apporter des problèmes ?
- Pour sûr, tout le monde pense qu’un fléau est à nos portes !
Il y eut un temps de silence. L’aubergiste réalisa qu’elle avait affaire à un prêtre et cru bon de compléter :
- Ils sont plusieurs à être venus en soutane et à avoir fait des incantations et autres carabistouilles que vous connaissez mieux que moi.
Tout le monde étant très fatigué, ils quittèrent l’âtre pour aller se coucher. Le prêtre eut droit à la plus belle chambre de l’auberge et le chasseur dormit dans l’étable, au milieu des bêtes, afin de s’acquitter d’un écot un peu moins cher.
Le lendemain, le prêtre demanda à voir la grotte en question. Le chasseur se proposa pour l’accompagner. Il faisait jour et cette grotte n’attisait les peurs que la nuit.
Ils mirent presqu’une heure à gagner le lieu. Ils suivirent d’abord la route cabossée un long moment et croisèrent à cette occasion trois diligences. Puis ils gravirent le flanc de la montagne, à travers la forêt. Le prêtre dût soulever sa soutane qu’il avait eu le tort de conserver et qui s’avéra peu pratique pour enjamber quelque branchage ou bien grimper sur les lourdes pierres qui jonchaient le sol.
La grotte apparut enfin. Elle était bien cachée, sous une roche couverte de lierres et durement cernée de sapins qui semblaient l’étouffer.
Peu rassuré, le chasseur préféra rester en retrait :
- Si vous avez besoin de moi, appelez-moi, mon père !
Le prêtre pénétra dans la grotte avec prudence et examina les lieux. Rien d’anormal à priori. Des roches, des restes d’un feu que quelqu’un avait dû entretenir un jour de froid, pas de courant d’air menaçant, quelques peintures rupestres aux murs, et puis rien d’autre qu’une grosse pierre au milieu. Celle-ci avait la particularité d’être d’une toute autre nature que les autres, qui se présentaient plus lisses, plus usées par le temps. Celle-ci était grenée, rugueuse, truffée d’arêtes, étrange. Quelques traces au sol montraient qu’elle avait dû être ramenée de l’extérieur par quelqu’un qui l’avait fait rouler. Le père Hapoil essaya de la bouger et estima qu’elle devait peser un quintal. Il avait fallu plusieurs hommes pour la bouger ou alors un gaillard sacrément robuste.
En repartant, le prêtre s’interrogea :
- Pour sûr, cette pierre ne ressemble à aucune autre pierre du coin.
Une fois rentré, il ouvrit la malle qu’il avait amenée et qui était restée à l’auberge. Celle-ci contenait une multitude d’ouvrages de références. Des livres de prières bien sûr, mais aussi des écrits de science.
Après de longues heures de lecture, il découvrit une page décrivant ce qu’on appellera un siècle plus tard une météorite. La description sur un schéma crayonné avec minutie était en tous points identique à ce qu’il avait découvert dans la grotte bleue.
Le soir, le prêtre s’est retrouvé devant l’âtre, en compagnie de l’aubergiste, son fils revenu des vendanges et le chasseur qui n’était finalement pas parti, trop curieux de savoir ce que les recherches du prêtre avaient donné.
- Alors, mon père, quelles sont vos conclusions ?
- La pierre dont je vous ai parlée n’a aucun point commun avec les autres ! Il s’agit d’une pierre tombée de l’espace. Quelqu’un l’a fait rouler pour l’amener à l’intérieur ; il n’y a pas d’autre explication !
- C’est le Bon Dieu qui nous l’a envoyée ? Est-ce un symbole ?
- Non, ne croyez pas ça !
- Et la lumière bleue ?
- Pour la lumière bleue, je ne sais pas.
- Et ?...
- Mais laisser une part à l’inexpliqué ne permettrait-il pas d’entretenir une légende qui a le mérite d’être installée. Elle a son charme et peut constituer par exemple une menace à ceux qui oublieraient d’assister à mes messes, suggéra-t-il avec un rictus complice. Entendez que l’inexpliqué se drape toujours de subtiles vertus, chers amis, croyez-moi !
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