La grosse peur

il y a
4 min
14
lectures
1

L'écriture tourne en boucle comme une petite musique que j'aime  [+]

Lanou est blotti sur les genoux de papa. Deux grosses larmes roulent sur ses joues. La droite et la gauche. Contre la veste en laine bleue de papa, cela fait une minuscule tâche mouillée. Comme cela. Lanou serre ses poings et tremble un peu. Dans sa gorge, une boule. Sur sa poitrine, un poids. Et dans le coeur, un tambour trop fort bat la chamade.
Papa caresse la tête de Lanou doucement.
Papa dit : «Moi aussi, Lanou, j’ai eu très peur.
Comment cette peur est arrivée dans ton coeur ?»
Lanou ne sait pas. L’herbe était verte, un peu humide car c’était jour de la fête à la grenouille. Papa avait sorti les bottes de pluie que préfère Lanou, celles avec des petits parapluies dessinés sur le devant du pied et un joli arc-en-ciel sur un côté et une grenouille verte sur l’autre côté.
Lanou suivait Baloon, le ballon rouge tout rond qu’il avait reçu en cadeau.
Un coup de pied puis un autre et Baloon roulait dans l’herbe verte. Et Lanou riait. Il regardait le ciel. Les gouttes tombaient. Il sautait plus fort dans les flaques qui faisaient des petites marres. Lanou entendait les rires de papa.

Mais Baloon avait roulé trop vite. Il avait roulé trop loin dans l’herbe, près du chemin.
Tout à coup Lanou n’avait plus vu l’herbe verte, sous les bottes à parapluies, arc-en-ciel et grenouille, il courait après son ballon, qui déjà s’échappait du trottoir.
«Attention Baloon.» Et ce fut le vacarme dans ses oreilles. Un bruit assourdissant qui fait mal dans le profond de la tête, une main rude tirait Lanou par le col, et une voiture freinait à ses pieds. Lanou n’avait pas vu, pas compris, et tremblait. Baloon dans ses bras, dégoulinait de l’eau de la pluie de la route.
Puis ce fut le tremblement et les grosses larmes sur les joues.

Alors papa expliqua : «Tu as eu très peur et c’est normal d’avoir peur. Tu es courageux d’avoir sauvé Baloon, ton ballon. Mais la voiture sur la route roulait trop vite pour que tes yeux la voient. Lanou, la route est belle, quand elle est toute lisse, quand on roule dessus pour rejoindre la maison de maman, ou partir voir la mer.
La route est belle mais il nous faut tous être attentifs avant de nous y engager.»
Lanou comprend. Mais c’est toujours les battements forts dans son coeur.

Alors papa a une idée. Il dit à Lanou :
«En rentrant à la maison, choisis une feuille de la couleur que tu veux. Avec ta main, dépose la grosse peur sur la feuille, roule-la dans tes deux mains, plie-la, fais-en une grosse boule comme ta grosse peur. Et place-la dans une boite à grosse peur».
Lanou est d’accord. Il choisit la boite en fer avec le dessin du lapin blanc et le couvercle rond. Il place la feuille froissée, roulée, tournée au fond de la boite.
«Voilà dit papa. La grosse peur existe. Elle est là. Mais elle n’est plus dans ton coeur.»
Et c’est vrai, les larmes ne roulent plus sur les joues de Lanou, la droite et la gauche, comme cela.
C’est vrai, le bruit du tambour dans le coeur s’est arrêté.
A présent, tout est calme dans la tête et dans le coeur de Lanou et de papa aussi.

Papa propose à Lanou d’écouter une histoire. Et il commence à lire.

«Il était une fois, sur le chemin de la forêt, Caloubar le sanglier, qui s’en allait tout droit devant. Le sanglier prend son temps pour se lancer, mais lorsqu’il est dans son élan, alors, il ne peut plus tourner ou changer de chemin. Il est lourd et court droit. Caloubar courait droit la truffe au vent, vite, pressé de sortir de la forêt et de rejoindre le bord de la marre préférée, là où il pouvait se rouler dans la boue jusqu’aux oreilles.
Au sortir de la forêt, il rencontra l’herbe haute, verte et tendre qui dansait sous le vent. Caloubar était pressé. Caloubar était heureux. Mais il n’entendit pas les pas des chasseurs se rapprocher. Le sifflement de la balle parvint à son oreille. Il était lourd et courait droit. Il ne pouvait pas freiner son élan.
Mais sur le chemin, un gros tronc d’arbre magique, (dans les histoires, tu sais, les arbres sont magiques) vint à apparaître sous les sabots noirs. Caloubar buta contre le tronc, la patte avant se tordit et dans sa chute, il évita la balle du chasseur. Etourdi, il se sentit paralysé et dans son coeur un tambour battit la chamade. Caloubar ne savait pas nommer la grosse peur.
Au loin, le garde forestier courait et criait après les chasseurs. Il leur criait des paroles que Caloubar ne comprenait pas. Mais il vit s’éloigner les humains. Et la patte encore endolorie, il s’ébroua. «Merci beaucoup tronc d’arbre. Je serai prudent en regardant de tous côtés désormais, quand je sortirai de la forêt.»

En effet, Caloubar, désormais, sut se montrer prudent pour sortir de la forêt et aller se vautrer dans la boue douce de la marre, se sécher les reins au soleil planté haut dans le ciel, puis revenir dans la forêt se coucher sur la mousse moelleuse au pied du chêne.

Caloubar avait appris la grosse peur qui terrifie et les gestes protecteurs. Il remerciait dans son coeur l’arbre magique qui lui avait sauvé la vie et qui avait déposé en lui la sagesse et la prudence avant de profiter en sécurité des bains de boue si drôles et préférés.
Voici l’histoire de Caloubar le sanglier.»

Lanou ouvrit les paupières qu’il avait tenu fermées pour imaginer Caloubar et la forêt, les chasseurs et la marre à la boue douce.
Papa souriait et il n’y avait plus de grosse peur dans le coeur. Alors Lanou prit la boite à grosse peur et dessina à l’intérieur de la feuille froissée un sourire. Papa demanda pourquoi et Lanou dit qu’il ferait maintenant comme Caloubar le sanglier, tourner la tête d’un côté, puis de l’autre et encore tourner la tête, humer l’air et écouter si les dangers venaient et s’il était en sécurité, il lancerait son pied contre Baloon qui aimait tant jouer à rouler. Lanou n’a plus peur. Il sait qu’il a un arbre magique qui lui rappelle dans son coeur d’être prudent et sage avant d’aller rire, sauter et s’amuser dans l’herbe verte.
Alors papa rit et dit : «Lanou, tu es maintenant fort et sage et courageux. Bravo.»

La boite à grosse peur, celle du lapin blanc est posée sur l’étagère du salon. Lanou n’en a plus besoin.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Une jolie histoire à lire aux tout petits enfants avant de les mettre au lit. Volontairement didactique?
Image de Chantal Garreau de Loubresse
Chantal Garreau de Loubresse · il y a
Merci beaucoup pour le commentaire. Effectivement, le souhait de permettre aux tout petits de reconnaître leurs émotions et d'avoir des outils pour mieux les gérer.