La grande lessive

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Bibliovore depuis ma plus tendre enfance, je me nourris de l'essence des livres en laissant leur enveloppe corporelle intacte. Au fil du temps, cette merveilleuse nourriture m'a donné le goût  [+]

Tout juste vingt-trois heures, Judith enfonce la clef dans la serrure, ouvre doucement la porte et s'avance silencieusement dans le couloir. Elle jette un coup d’œil dans la salle à manger : plus personne, tout est calme. À pas de loup, elle se dirige vers la cuisine-laverie. Le lave-vaisselle tourne, des assiettes sales attendent sur le plan de travail. Elles attendront encore. Judith pose ses affaires à côté d'une boîte métallique sur la table. Vernis à bois. Il y un mot de Marie : « n'oublie pas ça ».
Une nuit de travail commence. Judith pousse un soupir.
La première lessive de blanc est lancée, il n'y a plus qu'à attendre. La fenêtre donne sur le jardin : les ombres se mêlent à la végétation. Un appel à l'escapade nocturne.
Judith inspire profondément cet air de nuit d'été. Elle enlève ses sandales et s'enfonce dans l'obscurité. Le contact de l'herbe fraîche est délicieux. La jeune femme s'allonge pour regarder le ciel, sans nuage et rempli d'étoiles. Un sourire lui monte aux lèvres. Elle grille une cigarette.
Le temps s'écoule et son regard tombe sur la façade arrière de la maison. Une grande bâtisse du dix-neuvième. Bel héritage métamorphosé en juteux business. Cinq coquettes chambres à louer, petits-déjeuners copieux, prestation d'un chef cuistot chaque samedi soir. Un paradis en plein cœur de la ville. Mais tout cela est d'un autre âge. La décoration, la vaisselle, les portraits de Catherine Deneuve... Rien que le nom de la maison décourage, accrochez-vous : Au charme français.
Au premier étage, la fenêtre de droite vient de tomber dans l'obscurité. C'est la chambre des petits vieux arrivés la veille. Un couple d'octogénaires tout à fait banal.

Ce matin, un doux soleil baignait de lumière la salle du petit-déjeuner. « Quelle belle journée ! » a lancé la petite dame. Ils étaient les premiers à descendre. Judith leur offrit pour accueil un « bonjour » poli et un sourire charmant. Le vieux s'est avancé et a reluqué la jeune femme des pieds à la tête. En effet, quelle belle journée.
Thé ou café ? Judith s'est penchée pour les servir : intense contemplation des seins pour monsieur.
Confiture rhubarbe-framboise ? Très bien, je vous l'apporte. Analyse minutieuse du fessier.
Madame n'y voit rien, elle n'a d'yeux que pour les mignardises.
_ Vous êtes nouvelle ici ?
_ Oui, monsieur. Je suis étudiante, c'est juste un job pour l'été.
_ L'été, les filles ça va, ça vient chez Raccouchet !

Judith frissonne, il est temps de rentrer. Elle jette un regard à l'horloge : minuit douze. La nuit va être longue. Le lave-vaisselle clignote, Judith remplace la vaisselle propre par de la vaisselle sale et relance l'appareil. Elle regarde du côté de la machine à laver, encore une bonne demie heure.
J'aurais dû prendre un livre. Elle s'assoit sur la petite chaise en bois et baille. La grande lessive, quelle drôle d'idée !

_ Judith ! Où êtes-vous donc mon p'tit bouchon ? La jeune femme entendait résonner la voix nasillarde d’Étienne Raccouchet.
_ Vous avez besoin de moi, monsieur ?
_ Oui, mon enfant. Cette nuit !
_ Cette nuit ?
_ Oui, mon petit. Pour la grande lessive !
_ Euh...
_ Vous savez bien que le samedi soir nous faisons restaurant et qu'il est impossible de faire à la fois la cuisine et la lessive dans cette pièce. Or, demain dimanche nous avons un grand arrivage. Toutes les chambres sont prises ! Alors, cette nuit j'ai besoin de vous pour la grande lessive !
Regard boudeur de Marie au fond de la pièce. D'habitude, c'est pour moi la grande lessive. Et le Raccouchet avait ajouté : « La nuit je paie 23% de plus ! Alors, ma p'tite Judith, c'est oui ? »

La machine à laver sonne la fin du premier tour. Enfin. Les draps se retrouvent dans le sèche-linge.
La deuxième fournée de blanc est lancée. Que faire en attendant ? Judith déambule dans la salle du petit-déjeuner, à peine éclairée par les rayons d'un lampadaire. Elle se demande si tous les clients sont endormis.
Il semblerait, tout est paisible. Finalement, ce n'est pas si désagréable de travailler la nuit. Pas de clients, pas de Monsieur Raccouchet, pas de Marie. Judith a envie de danser. Marie... une drôle de fille. Le genre à glousser quand Raccouchet lui frôle les fesses. Le patron, elle le dévore des yeux quand il lui parle vaisselle, dîner, chiffons. Faut que ça brille, Marie. Remuez votre joli petit cul !
La liberté d'importuner... Marie en raffole. L'été, les filles ça va, ça vient chez Raccouchet... Oui, mais Marie aimerait bien rester ! Comme c'est bon de ne pas lui ressembler.
Judith se souvient du regard mauvais qu'elle lui a lancé ce matin, en disant bien fort : « Le parquet du troisième étage est bon à vernir. Et la chambre N°5 ne sera pas occupée avant demain. Cette nuit, entre deux lessives, tu pourrais bien t'en charger ! » Elle a ensuite scruté le visage du patron.
Comme espéré, Raccouchet lui a adressé cet étrange regard, mêlé d'admiration, de reconnaissance et d'encore autre chose. « Quelle bonne idée, ma p'tite Marie ! Judith, ça ne vous ennuie pas ? »

En effet, quelle bonne idée. Allons-y maintenant vernir ce fichu parquet. Munie du matériel nécessaire, Judith gravit les escaliers sur la pointe des pieds. Toutes les marches sont en bois, cela devient un défi de ne pas réveiller les clients.
Le sommet atteint, la jeune femme dépose son matériel sur le pallier. La N°5 est l'unique chambre du troisième étage, Judith va y chercher une lampe de chevet pour éclairer son ouvrage. Elle ouvre la boîte métallique et la pose au bord des escaliers. Un geste maladroit suffit à la provocation du désastre. Équilibre trop précaire : la boîte bascule et le vernis dégouline sur plusieurs marches.
Judith lève les yeux au ciel, pourvu que le bruit n'ait réveillé personne... Avec son chiffon, elle tente d'éponger l'épais liquide. Mais il y en a trop, beaucoup trop ! Et ça colle. Le bois ne pourrait-il pas tout imbiber en quelques heures ? L'avenir le dira. Judith ne veut plus risquer de réveiller qui que ce soit. Abandon – provisoire – de la « mission vernissage ».

La nuit continue d'avancer. Le travail de Judith a pris un rythme de croisière. Elle repasse les draps qu'elle vient de sortir du sèche-linge. Bientôt, elle pourra lancer une troisième lessive.
Soudain, elle sursaute. La porte d'entrée a claqué et des bruits de pas viennent du couloir. Trois heures du matin : qui pourrait rentrer si tard ? Les battements de son cœur s'accélèrent, on approche de son poste de travail. Une ombre apparaît dans l'embrasure de la porte.
_ Bonjour, ma p'tite Judith.
_ Monsieur Raccouchet ?!
_ Oui... insomnie ! Alors, je me suis dit : tiens, si j'allais rendre visite à Judith !
La jeune femme hésite, serait-il inconvenant de lui céder sa place au repassage ?
_ Vous désirez quelque chose, monsieur ?
_ Oui, bavarder un peu... en charmante compagnie !
Il s'approche, un mélange d'odeur de whisky et de musc mentholé l'accompagne. Judith peine à dissimuler son mouvement de recul. Les banalités fusent, le repassage prend du retard. C'est harassant cette creuse conversation.
Délivrance ! La fin de la seconde machine retentit. Excusez-moi, monsieur, le travail m'appelle. Elle dépose le linge humide dans le sèche-linge et le linge sale dans la machine à laver. Elle sent le regard pesant de cet homme sur ses hanches, ses fesses, ses jambes. Il s'avance à pas feutrés. Il est très proche à présent. Tiens, si j'allais rendre visite à Judith... Elle se redresse en faisant claquer le hublot. Elle se retourne, il est vraiment tout près. Son haleine, sa main qui la frôle ; Judith est au bord de la nausée. Elle déglutit, cherche une fuite.
_ Vous avez soif, monsieur ?
Il la regarde longtemps, trop longtemps.
_ Oui, très soif. Vous aimez le vin ?
_ Euh... pas vraiment...
Mais peu importe, il se dirige déjà vers la réserve. Elle respire. Il cherche la perle rare, énonce des châteaux, des millésimes... Judith frotte ses mains l'une contre l'autre, elles sont moites.
Raccouchet déniche la bouteille idéale. Il pose deux verres sur la table, les remplit et s'installe sur la petite chaise en bois.
Judith s'efforce de faire bonne figure et retourne à son repassage, tout près de lui.
_ Si vous le permettez, monsieur, je vais terminer cela avant.
_ Si vous le permettez... monsieur... oh Judith ! J'adore votre politesse. C'est tellement rare de nos jours. Tellement excitant !
Judith baisse les yeux et repasse pendant un certain temps la même parcelle de drap, les mains tremblant un peu. Non, je ne pleurerai pas. Cette saleté de nuit va finir et je vais rentrer chez moi.
Au même moment, Étienne Raccouchet sort quelque chose de sa sacoche et se met à griffonner.
_ Une petite avance, ma jolie ! Pour votre belle implication ici.
Judith n'en croit pas ses yeux, il vient de remplir un chèque. Elle le regarde plier le papier en deux et le poser sur son sac à main ; sa peur se transforme en dégoût.
_ Judith, approchez-vous.
Ça commence à bien faire, Raccouchet ! Fous-moi la paix !
_ Allez... venez vous faire un peu de bien. Vous le méritez amplement, ma p'tite Judith !
Elle pose le fer à plat et s'avance timidement. Il ne la quitte pas des yeux. Il a ce désagréable sourire en coin et ce regard qui signifie clairement : « t'y passes ou j'te vire ! »
Sans trop savoir comment, elle se retrouve sur ses genoux. Elle s'efforce de ne pas trembler et se demande pourquoi elle ne lui a pas encore donné un coup de fer dans la figure.
_ Vous sentez si bon...
C'est la lessive, du con...
_ Et vos cheveux... si doux... si roux...
Gentille petite Judith ne te laisse pas dévorer par ce misérable rat.
Elle tend le bras et attrape le verre de vin. Trinquons ! Elle feint de le porter à ses lèvres et d'un coup se lève, en renversant tout sur le patron.
_ Quelle idiote ! J'ai oublié le fer ! Quelle maladresse, le drap est fichu...
Pas que le drap. Raccouchet se lève : sa belle chemise de soie et son pantalon de lin sont comme ensanglantés.
_ Toutes mes excuses, monsieur...
C'est à peine croyable, rien ne le refroidit celui-là. Toujours cet étrange sourire au coin des lèvres...
_ Ce n'est rien, Judith. Pas d'inquiétude.
Sous les yeux ébahis de la jeune femme, il déboutonne sa chemise. Il prend son temps pour l'enlever et la pose délicatement sur la chaise. Il ôte ses chaussures et le strip-tease continue. Il ouvre la braguette de son pantalon, le retire et le pose sur la chemise.
Le voilà en slip face à Judith. Oui, oui, en slip – Mais qui porte encore des slips de nos jours ? – Un long silence s'installe. Il regarde Judith et Judith le regarde. C'est un quinquagénaire qui se maintient, surtout l'été. La jeune femme n'y tient plus, elle va exploser de rire. C'est nerveux. Elle détourne le regard en se pinçant les lèvres. Le patron porte des slips et il a gardé ses chaussettes...
Il s'avance vers elle. Il va falloir changer de stratégie. Vite !
_ Oh ! La N°5 est libre et les draps sont prêts. Je pourrais la faire maintenant, pour gagner du temps.
Encore ce sourire en coin...
_ La N°5 est libre... vous m'inspirez, Judith. Allons-y !
_ Je n'en ai pas pour longtemps, monsieur. Je reviens.
_ Judith, je t'accompagne, dit-il en l'arrêtant au passage.
_ Euh... vraiment ? Dans cette tenue ?
Sourire en coin, regard pervers. Oui, dans cette tenue. Très bien, vous l'aurez voulu...

La chambre N°5 est au troisième étage. Judith ouvre la marche, Raccouchet la suit les bras chargé de draps, les yeux remplis d'images.
Soudain, Judith s'arrête.
_ Oh ! J'ai oublié les clés, chuchote-t-elle. Continuez, j'arrive.
_ Non, je t'attends là.
Il la regarde comme un jeune amoureux, de quoi vous retourner l'estomac. Judith sent son pouvoir sur lui, c'est le moment de frapper fort. Elle approche son visage du sien, le regarde droit dans les yeux. Sa bouche s'approche doucement de son oreille, ses cheveux frôlent sa joue. « Montez, monsieur, susurre-t-elle. Je reviens vite... avec une surprise... soyez assuré qu'elle vous plaira ».
Étienne Raccouchet poursuit seul l'ascension, le cœur léger et certain de son succès. Il s'octroie une halte dans la salle de bain du deuxième étage. Il contemple amoureusement son reflet dans la glace et se recoiffe en sifflotant.
C'est en haut des escaliers du troisième étage que la tragédie survient. Raccouchet glisse comme sur de la confiture, se cogne le genou et se retrouve à dévaler les marches sur les fesses. En voulant se relever, il trébuche et se cogne contre la rampe. Son nez pisse le sang. Il cherche un mouchoir mais
se souvient qu'il est en slip. Une substance répugnante colle ses poils de jambes au parquet, la sensation est terrible quand il parvient enfin à se relever.
Cramoisi de rage, il hurle : « Judiiith !!!! »
À ce moment, l'alarme incendie se déclenche. Il redescend d'étage en étage au pas de course. Au premier étage, son gros orteil droit rencontre un coin de mur. La douleur lui fait monter les larmes aux yeux.
Le voilà au rez-de-chaussée, suant de colère. Il allume toutes les lampes, s'étrangle en hurlant encore « Judiiith !! » Il s'élance vers la cuisine-laverie : la porte est verrouillée, il tente en vain de l'enfoncer – Plus tard, on retrouvera les clés dans la boîte aux lettres – À l'intérieur, ses vêtements empestant le vin trônent toujours sur la petite chaise.
Quel boucan d'enfer ! Foutue alarme !!
Dans l'entrée, un tabouret est planté au beau milieu du couloir éclairé. Raccouchet lève les yeux : l'alarme ! Il regarde par terre : une cigarette écrasée et un chèque à moitié calciné jonchent le sol.
Raccouchet explose, les noms d'oiseaux fusent. Tout le beau répertoire de la langue française y passe. Entre frayeur et ravissement, les clients sont tous là, ahuris. Il y a de quoi se rincer l’œil.

Quelques rues plus loin, Judith arrête de courir. Elle s'appuie contre un mur pour souffler, son cœur bat à tout rompre. Il est près de cinq heures du matin, la ville dort encore. Elle se redresse et marche lentement sur le trottoir désert. Un sourire lui monte aux lèvres. Elle se sent bien, incroyablement bien. Une femme est née.
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