La grammaire de la ville

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Arnaqueuse de mots et bidouilleuse d'images, directrice artistique de la compagnie cadavres exquis et fondatrice du collectif d'écriture Les (h)auteurs. http://judithlesur.com poème-vidéo à ... [+]

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Quand je n'écris pas, je déchiffre la grammaire du paysage.

Comment les rues se conjuguent, comment elles se ponctuent d'arbres, les liaisons et les césures qui font le rythme de cette langue courante que j'apprends en marchant.
Je remarque les trottoirs qui s'articulent en trajectoires, les compléments d'objets qui s'accumulent sans toujours s'accorder, les virages de virgules qui séparent les murs.
Ici, des fautes de frappe qu'on ravale, là, des escaliers qu'on dévale comme la syntaxe, en sautant certaines marches.
J'entrouvre la parenthèse et me glisse dans le bruit de la ville. Je me promène sans dictionnaire. Je ne traduis pas, j'interprète.
Les bus ânonnent, les façades bégaient, assomment les passants d'assonances monotones. Les enfants font rimer leurs pieds sur l'asphalte puis vont mourir à l'école. Les chiens attrapent au vol les accents circonflexes et vont les rogner dans un coin. Les petits vieux trépassent sans tréma, les voisins s'apostrophent, la bouche pleine de cédilles.
Je m'assois entre les lignes, le dos calé contre une majuscule, les jambes dans le silence. Je me penche sur un détail. Il disparaît dans la bouche d'égout.
Un verbe réfléchit, prend son élan et traverse la rue. J'admire la bousculade désordonnée de ses subordonnées.
Je dévisage les figures de style, les traits tirés, les points de suspension sur les faces renfrognées des adolescents, les gueules d'euphémisme des réveillés trop tôt, les têtes sans épithète, les sourires hors sujet...
D'une échoppe s'échappe une phrase. Je respire son vocabulaire avant de reprendre la marche. La calligraphie de la ville me fait signe, ici, en braille rugueux sur un mur, là, une salve de lettres en béton armé. Tout est hiéroglyphe. Les paroles sont les archéologues du quotidien.
J'écoute.
Les fenêtres récitent leur alphabet et c'est entre les paragraphes des immeubles que je réapprends à lire.

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