La gourmandise est un vilain défaut

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Bonjour J'adore inventer des histoires et mon plus grand plaisir est de passer ma journée à écrire. Il était donc temps que je me lance dans la grande aventure et pleine de rêves je viens de  [+]

Image de Automne 2013
Charlotte regarda une dernière fois son image dans le miroir et sourit. Elle mit son manteau et sortit.
Il était 23 h 30 et elle avait pour principe de ne pas prendre le métro après 21 h, mais sa voiture était en panne et son compte en banque dans le rouge. Cinq minutes de marche lui suffirent pour rejoindre la station de métro. Elle entendit le grondement assourdissant de la rame avant de la voir, puis elle se dirigea vers le wagon de tête et s’installa sur un strapontin. Elle jeta un rapide coup d’œil sur les voyageurs : un couple qui se bécotait, deux hommes plongés dans la lecture de leur journal, et une femme âgée qui la fixa un instant avant de détourner le regard.
Son smartphone vibra lui signalant un message. Charlotte le sortit de son sac et ne put retenir un sourire en découvrant le nom de l’expéditeur. Avidement, elle fit glisser son doigt sur la surface lisse pour lire le contenu :
« Je suis déjà arrivé. Où es-tu ? Je t’attends avec impatience. Mark. »
Elle tapa sur les touches pour lui répondre en songeant que cette nuit serait mémorable. Elle l’avait senti confusément toute la journée. Les heures s’étaient étirées indéfiniment ne tenant aucun compte de son impatience grandissante. Plus que cinq stations remarqua-t-elle avec joie. La vieille femme descendit et lui jeta un regard furtif, qui mit Charlotte mal à l’aise. Les portes se refermèrent bruyamment et le métro continua sa course.
Une bande de jeunes déambulait dans la rame. Instinctivement, Charlotte baissa les yeux et vérifia que son manteau ne laissait rien paraître de sa tenue, un peu légère. Elle regretta de ne pas avoir mis des baskets plutôt que ses chaussures à hauts talons. Les jeunes parlaient fort et l’un d’eux alluma une cigarette, certain que personne n’oserait l’en empêcher. Il avait raison, personne ne dit rien. Charlotte, elle-même, fixait désespérément le bout de ses chaussures.
J’aurai du être plus attentive et descendre à la station précédente, pensa-t-elle. Quand l’un des garçons s’adressa à elle, sa respiration s’accéléra. Mais elle ne répondit pas. Le mieux était de faire la sourde. Soudain, des baskets XXL se présentèrent sous son nez. Charlotte leva la tête lentement et découvrit un jeune qui lui faisait face. Il mesurait au moins 1m80, était vêtu d’un jean et d’une doudoune à capuche qui masquait presque entièrement son visage.
— Wooh... t’as perdu un truc, dit-il en découvrant des dents d’une blancheur éclatante.
— Pardon, déglutit-elle faiblement en évitant de croiser le regard du garçon.
— Ça, ma belle, répondit-il, en se baissant.
Il était à peine à quelques centimètres et son parfum la percuta de plein fouet. Elle se pressa au maximum contre son dossier. Le garçon empiétait dangereusement sur son espace vital. Elle jeta un regard furtif sur les autres passagers, mais la lâcheté leur commandait de ne rien voir, ou tout au moins de le feindre. Le garçon lui tendit son portefeuille.
— Mer... merci, balbutia Charlotte. Il a du tomber de mon sac, merci beaucoup.
— Pas de quoi, ma belle.
Il lui fit un clin d’œil et retourna vers ses amis. Charlotte le cœur battant à tout rompre se leva, puis sortit du wagon en poussant un profond soupir quand elle vit que les jeunes ne l’avaient pas suivie. Elle se précipita dans l’escalier et monta les marches aussi vite que lui permettait ses chaussures. Dès qu’elle se retrouva à l’extérieur, le froid vif la saisit. Tout en marchant dans la nuit, elle pensa qu’elle serait en retard. Ses talons claquaient sur le bitume et résonnaient comme un lancinant métronome. Clac, clac, clac...
Quand elle eut parcouru la distance d’une station, elle se morigéna de sa frousse. Après tout, les jeunes ne lui avaient fait aucun mal. Au contraire, grâce au grand black, elle était toujours en possession des ses papiers d’identité, de sa carte de crédit et des 50 euros qu’elle prévoyait pour le taxi, juste au cas où... Oui, vraiment les apparences étaient trompeuses et sa frayeur à la vue de cette bande de jeunes était disproportionnée. Tout ça à cause de stupides préjugés. Elle regarda le cadran de sa montre et constata qu’il était minuit. L’heure du crime, pensa-t-elle en souriant. Plus que deux stations et elle serait arrivée. Elle accéléra la cadence, pressée de rejoindre Mark.
Elle n’avait pas l’habitude de marcher seule dans la nuit à Paris. L’atmosphère était différente et elle avait la sensation de découvrir une ville nouvelle. Moins de voitures et rues quasiment vides de piétons. Charlotte grimaça quand elle entendit un sifflement. Un sifflement qui lui était destiné. Puis vinrent des interpellations directes.
La nuit était épaisse et sombre et les réverbères diffusaient une lumière blafarde. Mais surtout, il n’y avait personne. Une silhouette surgit de nulle part, traversa la chaussée et lui emboita le pas. Charlotte se raidit et la respiration saccadée accéléra. Tout en continuant d’avancer, elle sortit son téléphone du sac et jeta un coup d’œil rapide par-dessus son épaule. L’homme était à une centaine de mètres et elle ne put distinguer les traits de son visage. Il s’arrêta et elle vit la flamme de son briquet quand il alluma une cigarette. Elle composa le numéro de Mark, mais tomba sur sa messagerie. Elle eut tout juste le temps de lui expliquer sa situation et où elle se trouvait avant que sa batterie ne la lâche.
— Oh merde, c’est pas vrai, murmura-t-elle affolée.
Charlotte tous les sens en alerte continua d’avancer. L’homme aussi. Quand elle aperçut des phares, elle hurla à l’aide, mais la voiture disparut dans l’obscurité. Et Charlotte se mit à courir. Ses talons claquaient frénétiquement. Elle s’engagea dans une rue moins éclairée, retira ses chaussures en quelques secondes, puis reprit sa course. Le sol glacial et humide lui mordit la plante des pieds, mais Charlotte courait, courait. Elle reconnut le square de Passy et franchit la petite barrière de fer à toute vitesse puis se faufila dans les allées avant de ressortir à l’opposé et de se cacher dans le renfoncement d’une porte d’un immeuble cossu. Le corps figé, les muscles tendus et le souffle court elle attendit. Des gouttes de sueur envahirent son visage blanc de peur. Elle découvrit avec effroi que la peur, sa peur, avait un goût. Salé et acre. Les gravillons du parc avaient entaillé sa chair et le froid ajoutait à sa douleur. Soudain, un bruit retentit dans le silence, et Charlotte perçut l’avancée de l’inconnu. Plus les pas se rapprochaient, plus sa respiration s’accélérait. Les battements de son cœur augmentaient à une cadence infernale. Dans un ultime effort, elle se laissa glisser le long de la porte, et finit ratatinée, recroquevillée sur le sol. Même si elle criait, personne ne viendrait à son secours. Elle était seule. Et elle avait si peur qu’aucun son ne pouvait sortir de ses lèvres crispées. Muette comme une carpe. L’homme continua sa lente et silencieuse progression. Si Charlotte faisait vite, elle pouvait encore bondir, lui assener un coup avec ses chaussures et fuir. Sa main toucha la pointe aiguisée des ses talons. Elle pouvait le faire. Elle en était capable. Dans l’obscurité presque totale, Charlotte devina la présence de l’homme. Les mains crispées sur la seule arme à sa disposition elle se prépara quand une voix résonna.
— Charlotte, Charlotte, criait Mark.
Elle bondit et se précipita dans la rue pour s’abattre violemment contre son torse. Jamais Charlotte n’avait été si heureuse de sentir la chaleur d’un corps. Jamais elle n’avait autant apprécié ses bras qui l’enlaçaient avec tendresse. Charlotte s’effondra en sanglotant et raconta tout, mais Mark eut beau chercher, il ne vit personne. L’homme avait dû s’enfuir aussitôt qu’il avait entendu Mark. Il lui demanda si elle souhaitait vraiment se rendre à la soirée. Charlotte songea qu'ils avaient perdu assez de temps et après les émotions fortes qu’elle venait de vivre, elle n'hésita pas une seconde et répondit oui.
L’appartement dans lequel elle pénétra la laissa bouche bée. Elle le suivit dans une salle de bain digne des meilleurs magazines de décoration. Après avoir pris une trousse de premier secours, il désinfecta délicatement les plaies de ses pieds. Puis il lui proposa de se rafraichir pendant qu’il leur préparerait un cocktail. Elle retira ses collants ou tout du moins ce qu’il en restait et se passa un peu d’eau sur le visage. Quelques coups de brosse et une retouche à son maquillage puis elle fila rejoindre son sauveur. Si Charlotte avait eu le moindre doute, ce qui n’avait jamais été le cas, ce qui venait de se passer ce soir les aurait balayés aussitôt. Mark était son ange gardien. Dieu sait comment elle aurait fini sans son arrivée. Dès son entrée dans le salon, il se leva et lui tendit une coupe. Mark était un homme galant et à une époque où ils se faisaient de plus en plus rares, Charlotte appréciait cette qualité, et cette nuit, il lui avait prouvé son courage. Cet homme est une perle rare, pensa-t-elle ravie de la chance d’avoir croisé sa route.
— Je ne pourrai jamais assez te remercier, dit-elle en prenant le verre.
— Détrompe-toi. Je connais un tas de façons, répondit-il avec un regard qui en disait long.
Si la soirée avait très mal commencé, Charlotte savait à présent qu’elle se terminerait de la meilleure des façons et qu’elle n’aurait nul besoin de prendre un taxi. Elle avala une gorgée et lui demanda des précisions sur son travail.
— As-tu déjà entendu parler des « Pâtés du chanoine » ? demanda-t-il en caressant sa cuisse.
Charlotte frissonna de plaisir au contact de sa main et hocha la tête.
— Qui n’en a pas entendu parler, s’exclama-t-elle. On dit que notre président en est friand et qu’il se fait livrer chaque semaine à l’Élysée, mais ce n’est qu’une rumeur.
— C’est tout à fait exact. Il n’est pas le seul personnage connu et influent à adorer mes pâtés.
Charlotte ébahie, le fixa les yeux ronds.
— J’ai la chance que mon travail plaise et que les critiques culinaires ne tarissent pas d’éloges à mon égard. En as-tu déjà goûté ?
— Je suis une gourmande invétérée malheureusement tu pratiques des prix prohibitifs pour mon portefeuille, remarqua-t-elle en souriant.
— Dans ce cas, je vais remédier à cela au plus vite, dit-il en saisissant sa main.
Pendant qu’une terrine chauffait dans le four et que Mark dressait les couverts sur l’immense table, assise sur un tabouret, Charlotte l’écoutait lui narrer sa réussite professionnelle. Le fumet odorant la fit saliver et les émotions de la nuit lui ayant ouvert l’appétit, elle attendait avec impatience de déguster le plat qui avait fait sa réputation, et servit par le créateur en personne. Que demandez de plus ? Mark lui servit un verre de vin et s’installa face à elle.
— ... J’avais bien compris qu’il me fallait me démarquer de mes concurrents, poursuivit-il. Mais comment ? J’avais lu un nombre incalculable de recettes, des plus anciennes aux plus récentes, mais je ne trouvais rien.
— Pourtant tu as trouvé cette recette qui fait courir tout Paris.
— Oui, c’est vrai et que je suis le seul à connaître et que je garde précieusement là, dit-il en posant son index sur son front.
— Comment as-tu déniché cette recette ?
— Par le plus grand des hasards et le plus étrange... pas dans un livre de cuisine.
— Tu m’intrigues.
— Connais-tu l’histoire de la rue des Marmousets ?
— Non, mais quel est le rapport avec tes pâtés ?
— J’y viens, répondit-il avec un sourire énigmatique. En 1837, rue des Marmousets donc, à l’emplacement actuel de l’hôtel Dieu, une association se constitua entre deux commerçants. Un barbier égorgeait ses victimes avant de les faire basculer dans une trappe qui les envoyait dans le sous-sol d’une pâtisserie où son voisin les transformait en pâté. Des pâtés que le Tout-Paris se pressait de venir acheter chaque jour, et qui firent la fortune de cet artisan.
— Tu veux dire que ce boulanger fabriquait des pâtés avec des... humains ? Cette histoire est tirée par les cheveux.
— Ce n’est pas une « histoire », mais la réalité, Charlotte. Si tu cherches sur internet ou si tu achètes le livre « Paris fais-nous peur » tu le vérifieras toi-même.
Charlotte bougea sur son siège. Mark avait l’air on ne peut plus sérieux.
— Admettons que ce soit vrai...
— C’est vrai ! La coupa-t-il. Je ne te dis que la vérité.
— Très bien. Mais je ne vois toujours pas le rapport avec toi.
Il se leva et sortit le plat du four qu’il déposa sur la table. Puis il découpa des tranches et les servit en agrémentant le pâté d’une salade de mâche. L’odeur était succulente et Charlotte avant d’avaler sa première bouchée lui demanda de poursuivre.
— C’est divin ! remarqua-t-elle. Je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon.
— C’est normal. Je ne pense pas que tu as déjà goûté de la chair... humaine.
— S’il te plait, Mark. Je sais bien que tu ne me donneras pas ta recette, mais inutile de continuer dans cette voie.
— Ma recette n’a rien d’extraordinaire en elle-même, si ce n’est l’ingrédient principal.
Charlotte arrêta de manger et déposa sa fourchette, de plus en plus mal à l’aise. Mark avança la main et caressa ses cheveux en lui adressant un sourire. Et pour la première fois, Charlotte n’aima pas son sourire, trop carnassier. Ses jambes se mirent à trembler et son cœur tambourina dans sa poitrine.
Reste calme, il faut que tu restes calme, pensa-t-elle. Elle descendit du tabouret, mais avant qu’elle n’ait eu le temps de fuir, il l’attrapa par la taille et ses pieds quittèrent le sol. Il la tira en arrière en couvrant sa bouche de sa main. Elle se débattit comme une forcenée. Donnant des coups de pied et coups de poing. Et elle réussit à lui coller un uppercut dans la figure. Il relâcha son emprise et elle en profita pour se dégager et s’enfuir à toutes jambes. Mais elle n’eut pas le temps d’arriver à la porte qu’il l’avait déjà rattrapée. Son estomac se souleva et la bile lui remonta dans la gorge. Il la poussa contre le mur et se plaqua contre elle.
— Tu peux crier autant que tu veux, chuchota-t-il à son oreille. Mon appartement est insonorisé.
Immobilisée contre le mur et tenue par la gorge Charlotte contracta ses muscles de toutes ses forces et se mit à hurler. Ce qui le fit rire. Puis il la gifla avec une telle violence que sa lèvre se fendit. Le sang gicla dans sa bouche et une douleur abominable la submergea. Charlotte était tétanisée par la peur. Des larmes coulèrent le long de son visage et une peur atroce s’insinua en elle. Elle tremblait de tous ses membres.
— Je vais m’occuper de toi comme personne, dit-il en la trainant dans la cuisine.
Charlotte savait ce qui l’attendait et était terrifiée. Son cerveau était aux abonnés absents et la terreur s’infiltrait dans chaque parcelle de son corps. Il lui ligota les mains et l’allongea sur la table. Puis il sortit un immense couteau et Charlotte sentit un trou se creuser dans son estomac. Elle commença à suffoquer, à délirer. Des larmes brouillèrent sa vue et un sifflement résonna dans ses oreilles. Soudain, des points lumineux se mirent à clignoter dans la pièce. La transpiration inondait son corps et des frissons la parcoururent. Mark s’approcha. La lame scintillante dans la main et elle hurla.
Elle faisait un cauchemar, ce n’était pas possible autrement. Elle allait se réveiller d’un instant à l’autre. Soudain, elle sentit une pointe fine qui s’enfonçait dans sa chair, avec une facilité déconcertante, comme dans du beurre. La douleur fut fulgurante.
Et sa dernière pensée fut qu’elle n’allait pas finir comme ça ? Qu’elle ne pouvait pas finir comme ça !

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