La gourmandise de dix-huit heures

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Odile

Elle en avalait tous les jours. Plusieurs par jour. Elle ne pouvait pas s’en passer. Boulimique. Oui, c’est ça que lui avait dit sa fille la dernière fois : boulimique.
Au début, elle s’était raisonnée : un, c’est tout. Dès qu’elle l’avait englouti, elle sortait immédiatement, pour ne pas être tentée. Enfin, pas tentée tout de suite. Elle attrapait dans l’entrée son panier et s’enfonçait dans le bois, pendant plusieurs heures.
L’automne, c’était sa saison préférée. Pas pour ses couleurs flamboyantes. Pas pour son tapis de feuilles... Non, elle adorait l’automne pour ses champignons : les cèpes, les pieds de moutons, les girolles, les chanterelles... Des heures et des heures de recherche qui l’éloignaient de sa maison et de la tentation.
C’était les cèpes qu’elle préférait traquer. Ceux qui lui prenaient le plus de temps. Les plus difficiles à trouver. Elle adorait les savoir cachés, juste pour faire durer sa promenade. Elle n’aimait pas les champignons. Aucun. Elle les ramassait, les nettoyait, mais ne les mangeait pas. Elle les donnait au jeune facteur, qui lui vouait une reconnaissance sans borne.
Certains jours, elle ne restait pas longtemps hors de la maison. Son panier était plein très vite et encombrant.
Alors, elle faisait demi-tour, accélérait le pas pour rentrer chez elle. Elle jetait manteau et bottes, déposait le panier dans la cuisine et s’asseyait dans son vieux fauteuil en velours usé.
Elle était devenue boulimique, sa fille avait raison. Là, devant elle, sur la table basse, trônait son dernier. Celui qu’elle avait acheté la veille et qu’elle avait déjà englouti à moitié...
Va lentement Odile, enveloppe-le de ton regard avant de l’attraper.
Quel bonheur elle éprouvait dès qu’elle y posait ses yeux. Elle approchait la main droite et effleurait du bout des doigts son trésor. Doucement. Délicatement.

Alors elle se levait pour s’éloigner de la tentation. Et s’imposait une heure : Odile, tu pourras l’achever à dix-huit heures, quand la lumière sera tombée et que l’air fraîchira.
Elle enfilait alors ses bottes et tournicotait dans son potager : arracher ici une mauvaise herbe, ôter là une feuille fanée, biner, semer, cueillir, arroser.
Mais à force d’y traîner, il était impeccable son potager : les laitues côtoyaient les oignons et les courgettes. Et les carottes, voisins des radis se dressaient comme une armée de gendarmes. Pas une feuille ne dépassait de cet alignement sévère.
Puis elle flânait au fond du jardin, au milieu de ses hortensias. Elle avait plus d’une vingtaine de variétés. C’est sa grand-mère qui avait planté le premier arbuste « Impératrice Eugénie » et c’était sans doute les fleurs préférées d’Odile : des boules blanc crème qui, au fil des jours, se teintaient de rose pour finir rouge bordeaux. Elle coupait trois fleurs pour décorer sa table et prolonger son plaisir dans la maison... sa table... sa tentation...
Elle n’y tenait plus tout d’un coup, elle avait assez attendu... Tant pis, il n’était pas encore dix-huit heures mais là, elle se sentait ridicule de tourner en rond. Alors, elle jetait ses bottes dans le couloir, flanquait sa veste sur la chaise, plongeait les hortensias dans son vase en cristal et se remplissait un verre de porto. Et là, là...
Elle prenait des deux mains son trophée : son recueil de contes !
Elle avait déjà avalé les quarante premières pages. Elle allait engloutir le reste, elle le savait.
Elle ne lèverait plus les yeux avant d’avoir terminé la dernière histoire d’Henri Gougaud.
Elle avait lu tous ses livres : les contes du vieux moulin, les contes de la Huchette, les contes d’Afrique, l’amour foudre. Elle ne se souvenait plus de tous les titres mais elle savait quelle jouissance elle avait eue avec chaque conte, chaque récit.
Le Livre des chemins la passionnait plus que tout. Elle lisait une première fois le conte, d’une traite puis, fermait les yeux quelques minutes. Elle le reprenait, cette fois à voix haute, et jouait avec les intonations et les silences pour donner toute la force au texte, comme si un large auditoire l’écoutait.
Entre chaque histoire, elle buvait une gorgée de porto, une sorte de pause avant une nouvelle émotion.
Elle s’arrêta plus longuement sur « le maître d’école », et la fin qu’elle voulait absolument mémoriser. Parce qu’Odile retenait une phrase par jour.
Depuis toutes ces années, elle en avait accumulé des citations mais de toutes, celle qu’elle préférait même si elle n’avait pas retenu celui qui l’avait écrit, c’était :
« Vous n’avez rien si vous n’avez pas les histoires »

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