La goule des marais

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Ecrire contre l'ennui quand les mots nous sourient. En compétition: "Le vent des aulnes" "Ballerine d'une seconde" "À voix percée" Appel à textes - roman en vers de SFFF - voir ci-dessous ... [+]

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Une soirée de tumulte et de recherche éparpillait les lanternes dans les ruelles du village et aux abords de la forêt. Des flammes timides grattaient le feuillage et grelottaient dans l'obscurité humide. Edgar, le doyen ayant côtoyé père et mère de chaque villageois, et terreur jadis des brigands des grands chemins, avait disparu depuis l'aube en accueillant le jour en jappements frénétiques. Beaucoup avaient sauté du lit à son passage, certains relatèrent le chancellement de son ombre sous les rayons d'ambre à l'heure du déjeuner. Quand le ciel s'obscurcit, il ne restait d'Edgar que la rumeur de ses pas et ses draps tachés de sueur qui le gardaient alité depuis plusieurs mois.
Peu de villageois osèrent plonger en forêt. Les fables de leur enfance, la plupart contées par Edgar lui-même, tapissaient encore de monstres et créatures leurs paupières, comme un théâtre d'ombres, certaines nuits d'orage. De sorte que Gand, barde attitré des veillées d'automne et d'hiver, progressa bientôt seul, poursuivi par l'écho lâche d'un cousin. Il rencontra des barreaux de fer, loin des sentiers, qu'il effleura d'un air curieux.
— Gand !
Son cousin n'avait pas souvenir d'avoir jamais exploré cette partie de la forêt.
— Le vieil Edgar n'a pas pu aller si loin. Faisons demi-tour, tu verras que le tavernier parlait à raison, on le retrouverait dans une cave à se saouler que ça ne m'étonnerait pas.
Gand chantonnait sans l'écouter une chanson que seuls Edgar et lui connaissaient en grattant son luth :
Notre preux Edgar pistait des gredins
Quand l'orage rugit sous des nuages noirs,
Par-delà sentiers et grands chemins
Survint le songe d'aucun autre soir,
Derrière les barreaux de fer et la pierre
Du disparu Comte de la Broquembière,
La figure de vase quittait sa cage.
Gand transcrivait les aventures d'Edgar en chansons depuis que la santé du vieil homme déclinait. Ces derniers temps, il évoquait souvent une rencontre particulière, une nuit d'orage, aux portes d'un domaine oublié qu'il n'avait jamais été capable de retrouver.
— Gand !
— Tu peux rentrer, cousin. Crois-moi, si j'étais Edgar, c'est là qu'on me trouverait. Tu ne le connais pas comme je le connais.
— Fais comme tu veux, mais j'emporte la torche.
— Mmmh... Marque les arbres au passage, pour retrouver le chemin plus tard.
Sans s'intéresser davantage à son cousin, qui hésitait à s'en aller, Gand glissa son luth sur son dos et enjamba la grille. De l'autre côté, un sol spongieux, la nuit engloutit bientôt le barde qui reparut brièvement aux flashs sourds du tonnerre. La grille se prolongeait dans son dos sans qu'il soit capable d'en deviner la courbe tant le domaine était vaste. Il se dirigea vers un manoir en ruine conquis par le lierre et la vigne, des pousses d'églantiers se noyaient dans la boue. La nuit s'évanouit sous un rideau de pluie.
Un friselis coulant dans le chuchotis pluvieux. Le barde se détourna de la silhouette trouble du manoir. Le bruit se répéta, comme un potage qui bout dans la marmite, quelque chose lui tournait autour, sautant de flaque en buisson. Puis, le chuintement rattrapa le silence et les alentours ne frémirent que de pluie.
Le barde glissa son luth sur sa poitrine et pinça les premières notes du conte inachevé d'Edgar. Mais sa musique ne pouvait rivaliser avec l'orage qui tonnait encore fort dans un ciel retourné. Il n'affichait plus tant d'assurance. Il avait attribué la figure de vase à un instant d'égarement d'Edgar et n'espérait trouver rien d'autre sur le domaine en ruine trouvé par hasard que le vieil homme. Les paroles du second couplet lui revenaient en mémoire tandis qu'il progressait vers les jardins.
Notre brave Edgar rangeait son gourdin
À la vue d'épaules d'un vert de mousse
Et d'une chevelure ruisseau alpin
Qui dissimulait une frimousse d'eau douce,
Quand un rai de foudre mortifère
Déchira la figure et ses mystères,
Le mirage le noyait dans la vase.
Les poulaines de Gand se gorgeaient d'eau jusque sous les chevilles. Il avançait à l'aveugle sous l'orage et ne remarqua qu'au couvert d'un saule rampant qu'il se trouvait au seuil d'un marécage. Quelques marais, en flaques grises, s'éparpillaient à distance, segmentés par une herbe sombre et drue entre des arbres pitoyables. La vase crochait ses souliers. Une forme floue affleura d'un marais, puis du bruit détourna l'attention du barde. Quelqu'un courait à la façon frivole d'une nymphe grecque, sans la grâce de celle-ci, mais d'une maladresse enfantine. Gand crut reconnaître le buste autrefois robuste d'Edgar et s'élança à sa poursuite, seulement pour le perdre sitôt. Puis un friselis dégoulinant, comme plus tôt, et la même silhouette au buste large sombra dans la vase.
Gand ignorait la fin du conte d'Edgar. Le vieil homme divaguait longtemps sur la suite sans offrir quelque piste compréhensible pour composer le reste de la chanson. Il s'arma de son luth en gourdin et fredonna les premiers couplets en avançant prudemment vers le marais. L'orage s'apaisait, quelques rayons d'argent dévoilaient une flore d'absinthe sombre. En se penchant par-dessus l'eau trouble, il ne devina rien d'autre que quelques formes blanches en profondeur. Il s'approcha davantage, agenouillé dans la vase. Le visage sans prunelles d'Edgar surgit à la surface. Un rictus de douleur dans un cri silencieux cherchait à l'aspirer en profondeur. Un dernier éclair révéla plusieurs cadavres et, à distance, une figure horrible et féminine appartenant aux marais. Sous le dégoulinement de vase et de boue, un visage affreux et fascinant au teint de mousse se fendait de tristesse. Puis, la goule hurla d'une voix éthérée et reflua au sol.
Gand perdit son luth dans la précipitation. Il parcourut le domaine en quelques foulées et tomba sur son cousin trempé et perdu près du manoir. Sans un mot, le barde le tira vers la grille et loin des terres du Comte de la Broquembière. Plus tard, lorsqu'il composa le dernier couplet pour les funérailles d'Edgar, récit d'une passion ténébreuse, l'idée qu'il reverrait la goule un jour évoluait en certitude.
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Georges Saquet · il y a
Une lecture saisissante ... Frisson assuré ! Mon vote.
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Erra · il y a
Merci pour votre lecture.
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Jeanne · il y a
Un récit passionnant pour ne pas dire haletant qui nous conduit sur les traces d’une goule, un vampire, un monstre imaginaire qui dit-on sévit la nuit dans les cimetières et où le prénom Edgar semble faire référence à Edgar Poe. Goule des bois, ici des marais, un conte fantastique parsemé de poésie qui se boit comme du petit lait, bien que ce dernier ne soit pas ma tasse de thé, assurément j’ai plus d’engouement pour l’engoulevent. Tous mes vœux Erra pour la suite des événements.
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Erra · il y a
Merci pour votre lecture, ce n'est que pur hasard que le vieil homme se prénomme comme Poe.
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Mahaut Saint-Pierre · il y a
Un récit poétique dont le protagoniste est un barde, parfait :) Le style est précis et soigné, et j'aime aussi les allusions fortes mais fluides à Poe et au mythe des goules. Très bon texte !
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Erra · il y a
Merci pour votre lecture, mais toutes allusions à Poe sont involontaires.
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Armelle Fakirian · il y a
fascinant et d'une grande poésie. Merci pour cette belle histoire
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Patrick Peronne · il y a
J'aime la structure narrative, la plume qui l'a élaborée. Je suis un admirateur de Poe. What else ! Un bon moment de lecture.
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JAC B · il y a
On se laisse prendre à cette histoire bien écrite au charme étrange. Merci Erra.
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Erra · il y a
Merci à vous pour votre lecture.
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Viviane Fournier · il y a
Un univers d'ailleurs , un conte superbe où on peut errer avec délice !....
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A. Sgann · il y a
Belle écriture pour un plaisant et impressionnant !
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Randolph B. · il y a
Une très belle lecture, merci !
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Olivier Descamps · il y a
Un récit "saisissant" (voir étymologie de "goule") dans lequel plane la griffe furtive d'une figure monstrueuse du folklore arabe préislamique arrivée dans notre littérature grâce au courant orientaliste. On en frissonne !
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Erra · il y a
Vous semblez en savoir bien plus que moi sur ces créatures. Le titre m'est venu par hasard, la page wikipédia sur les goules a su faire le reste :).
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Olivier Descamps · il y a
Une très belle inspiration et un récit à la hauteur de son titre !

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