La Gifle

il y a
4 min
800
lectures
261
Finaliste
Jury

Né en 1974 à Herblay, Lucien Blard a suivi une scolarité classique, dans une famille anoblie en 1973, avant de s’égarer dans les études supérieures qui ont fini par le mener laborieusement au  [+]

Image de Automne 2017
Je le fixai sans desserrer les dents, il m’avait rien fait, rien dit, même pas parlé, c’était plus fort que moi : je haïssais ce type pour les mêmes raisons implacables qu’un aimant en repousse un autre. C’était faux, en réalité, la présence de cet être me plongeait dans une sorte d’accablement qu’il m’était plus confortable de travestir en animosité, de toute façon ça ne changeait rien. L’homme pouvait avoir une cinquantaine d’années, il s’était affublé d’une barbe trop longue, trop bouclée, qui, outre le fait qu’elle détournait l’attention de son crâne chauve, témoignait d’une soif de jeunesse et de virilité qui, au lieu de m’attendrir, attisaient ma haine jusqu’à l’incandescence. Il se tenait assis dans son coin, dans ma diagonale, sur la banquette d’en face, même pas vautré, les pattes peut-être un chouille écartées à mon goût, mais sans incommoder sa voisine qui, de toute façon, s’en foutait complètement. Elle était du genre à étaler son sac sur le siège d’à-côté dans les trains, il fallait vite que je m’en détourne avant de la détester elle aussi. Diviser ma colère, c’était l’affaiblir, et elle devait rester intacte, braquée de toute sa force sur ma cible. M’avait-il seulement remarqué ? Ma présence lui était-elle autre chose qu’une masse sombre, vaguement polluante, qui disparaîtrait bientôt dans la nasse et serait remplacée par une autre aussi misérable ? Probablement pas, c’était insupportable. J’aurais voulu qu’il me haïsse lui aussi, qu’on s’empoigne. Sans se douter de ce qui s’ourdissait, notre homme manipulait l’écran de son portable de l’index, d’assez loin, avec l’air circonspect d’une vieille femme. Tout m’irritait chez lui, comme un soleil sur une peau brûlée, jusqu’aux lacets trop rouges de ses « New-Balance ». J’avais envie de briser son impunité, qu’il se sache repéré. Pourquoi ? Et surtout pourquoi lui ? J’étais indifférent à toute la rame, à mes collègues, mes partenaires de tennis, à la plupart de mes amis et à 97 % de ma famille. Pourquoi lui ? Tiens, cet homme là-bas, huileux, abominable, vicieusement collé à cette innocente étudiante, ne méritait-il pas de souffrir mille morts ? Eh bien non, pas « cet homme là-bas », lui, rien que lui. Ça se jouait au-delà de l’inconscient, dans les zones viscérales, sous domination chimique : cet inconnu incarnait, sans que je sache pourquoi, tout ce que j’exécrais. Je suis plutôt du genre réfléchi, capable d’évacuer rapidement les idées saugrenues, mais elles me venaient par meutes, toujours plus bêtes et sauvages. Je priais pour qu’il s’en aille, c’était notre seul salut, mais nous venions de passer Maubert et il n’avait pas l’air de quelqu’un qui va descendre : il savait ce qu’il faisait, l’animal. Je tournai la tête vers la gauche et aperçus mes traits durs et fermés qui filaient dans la vitre, une vraie tête d’assassin, de soldat choqué au feu, une tête à faire peur.

« Frappe-le » fut la phrase qui m’arriva en synthèse, « ce fumier sera puni et il se souviendra de toi, ton nom sera dans le procès, il saura que Lucien Blard n’est pas du genre à laisser filer ce qui le débecte ! » D’où me venaient de telles âneries ? Ma raison avait de trop petits bras pour les contenir, je savais que c’était grotesque, et surtout passible de sanctions pénales assez lourdes, surtout si je mettais le poing. « T’as qu’à le gifler alors ! Une bonne claque de cow-boy dans sa grosse gueule de con, ça va lui faire tout drôle, regarde comme il est sûr de son bon droit, persuadé qu’on peut trimbaler une grosse tête de connard en toute impunité ! »
J’en étais déjà à planifier mon geste, mon bon sens avait « lâché l’affaire », comme on dit. Comment lui dévisser la tête assis dans un métro à quarante centimètres de lui ? Voilà la seule idée qui m’occupait au lieu de m’en aller, je n’avais que quelques pas à faire pour le mettre hors de ma portée. Mais non, c’était plus fort que moi, je planifiais les détails. Les visages consternés, la surprise, l’indignation, le grand costaud qui me maîtrise, ma grosse face honteusement plaquée au sol, tous les torts contre moi : tout ça, j’en avais conscience, bien sûr, je savais bien qu’il faudrait y passer, mais on verrait plus tard. Pour l’instant, il fallait scénariser mon geste, décomposer le mouvement du plat de ma main en train de s’abattre violemment sur sa tempe. Je m’efforçai de tout visualiser : le mouvement ralenti de sa tête déformée par le choc qui s’en va taper dans la fenêtre, l’humiliation brutale, ma force triomphante, le regarder reprendre ses esprit, parer les coups s’il essaie de se battre, est-ce qu’on va se lever pour aller régler ça sur le quai ? Comme c’était excitant ! Régler quoi du reste ? C’était un peu le fond du problème ! J’estimai en avoir déjà suffisamment débattu et m’informai que la décision avait été votée en pleine concertation avec moi-même, et que si je commençais à revenir sur tout, j’allais devenir ingouvernable. C’était pourtant pas chinois : cet inconnu sera châtié par mes soins pour « raisons personnelles », point. Dont acte. La passagère d’en face se leva puis se fraya un passage jusqu’à la porte, nous étions désormais seuls dans le « carré ». C’était maintenant. Il en profita pour écarter un peu plus les jambes, à la limite du supportable, et se mit à promener sur l’assemblée un regard lourd et humide. C’est encore chargés d’une bonne dose de condescendance, qui ne m’était pas spécialement destinée, que ses yeux arrivèrent enfin jusqu’aux miens. Je ne me fis pas prier pour saisir l’occasion et jouer ma partition :
— T’as un problème connard ?
Je maintenais mon regard planté dans le sien, mon corps s’était tendu d’un coup, gainé par les doses massives d’adrénaline. La phrase terrible que je venais de prononcer se propageait en lui, mais également autour de nous, elle était sortie de ma bouche comme un torrent de vipères. Stupéfait par moi-même, j’observai sa réaction. Sans chercher spécialement les « embrouilles », il ne les fuyait pas et m’examinait d’un œil amusé, curieux de connaître la suite des événements. Les gens s’étaient retournés, des têtes avançaient déjà au-dessus de notre petite arène, gourmandes du spectacle. Je le dévisageai à mon tour, toujours ivre de haine, et laissai en suspens les quelques instants qui précèdent l’affrontement ou la fuite, savourant déjà la gifle que j’allai lui asséner de toute ma puissance. J’étais en train de préméditer au maximum lorsqu’on m’asséna un formidable coup de poing derrière la tête. On venait de me défoncer l’occiput avec une violence inouïe, j’étais sous le gong, totalement sonné. Je me sentais comme déporté du reste de l’humanité dans un ravin désert, retranché de toute forme de société, seul avec ma folie, écarté des hommes comme on l’aurait fait d’une bête fauve. Mes oreilles sifflaient tant qu’elles pouvaient et une migraine atroce me rendait presque aveugle.
— Si tu cherches encore mon père, je t’éclate la tête, pigé ducon ?
Le jeune homme sûr de lui, musclé et élancé, s’était placé à ma droite, il me tenait en respect dans une attitude menaçante sans pour autant abandonner tout à fait son air ouvert et sympathique. Le père se leva pour féliciter sa chair et lui glisser quelques mots à l’oreille, ils se mirent à rire de moi, ouvertement, en prenant les autres à parti. Je n’entendais qu’un long sifflement sur des visages grimaçants, des téléphones me filmaient, le reste, je ne m’en rappelle plus. Quand je revins à moi, ils étaient partis depuis longtemps, les passagers avaient été renouvelés, l’incident était clos. Je décidai de me mettre à la boxe et puis non, je ne décidai rien du tout, ça suffisait comme ça.

261

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Shadows

Lucien Blard

La maison me déplut d'emblée. Pas seulement à cause de son aspect lugubre, mais parce qu'il s'en dégageait quelque chose de malsain, comme si un venin l'imbibait jusqu'aux poutres. Elle était... [+]