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La Gifle

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Robert Pastor

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Je me souviens avoir signé le bail en présence de mon père. La propriétaire, une femme d’une cinquantaine d’année, au demeurant fort agréable, a écarquillé de grands yeux quand il a évoqué la caution « morale ». Lors d’un premier entretien, elle avait exprimé le souhait, sourire aux lèvres, que sa chambre ne devienne pas un lieu de rencontres pour étudiants en manque d’affection. « Vous comprenez avait-elle dit, la séparation d’avec la famille... ». Le propos était suffisamment explicite pour que l’on n’y revienne pas. J’en avais touché un mot à mon père qui m’avait répondu sèchement : « Laisse-moi faire. » Quand mon père s’est senti obligé de réitérer cette promesse, lui bien droit dans ses convictions, en costume sombre et cravate grise, le message était on ne peut plus que clair : il donnait sa parole et cette promesse engageait celle de son fils voire du reste de la famille. La propriétaire s’est sentie embarrassée. Elle nous a offert le thé. Nous avons bavardé de tout et de rien, puis elle a fini en assurant que je trouverai toujours une porte ouverte. La gaucherie de mon père l’avait rassurée. Elle nous a recommandé un bon restaurant. Mon père m’a regardé en fronçant les sourcils. Pour moi, ce sera le restaurant universitaire pendant les cinq prochaines années.
J’étais bien content d’avoir enfin quitté la cité universitaire Jean-Zay, un lieu sordide qui ne me laissera guère de bons souvenirs. Parvenu en troisième année d’école d’ingénieurs, je troquais un dortoir malsain d’une quinzaine de mètres carré contre une proprette chambre qui semblait en faire moins de la moitié. Mes potes l’ont affublé du sobriquet de chambre-rue. Le long du mur de droite, un lit pliant dans sa plus grande simplicité, un modèle probablement acquis dans un surplus de l’armée avec un matelas de mousse jeté dessus, une armoire qui faisait office de commode, de penderie mais aussi de buffet en accueillant l’unique assiette et les deux tasses qui composaient le service. La seule fenêtre du fond donnait sur la place de la Convention. J’ai stressé les premiers matins de crainte d’arriver en retard aux cours. En fait, il fallait avoir un sommeil bien lourd pour ne pas sentir les vibrations du métro qui se propageaient jusqu’au septième étage. Réveillé ainsi bien avant six heures du matin, je révisais enfoui sous la couette en attendant que la pièce se réchauffe. J’avais un lavabo et un petit ballon d’eau chaude pour la vaisselle ou pour me passer un gant de toilettes sur le visage, un bureau et une chaise cannée. C’était, comme le clamait mon père, l’essentiel pour me consacrer pleinement à mes études et ne pas prendre le risque de se disperser.
Un soir la gardienne m’a interpellé. « Stéphane, entrez quelques instants s’il vous plait ». J’ai pris de ses nouvelles : « Vous allez bien ? ». « Appelez-moi donc Jacqueline.». « Oui, c’est promis ». Elle m’a présenté une jeune femme d’une trentaine d’années, nous étions voisins de palier. Puis elle s’est mise à penser à voix haute. C’était sympathique de pouvoir se rendre des services... Si un petit rien venait à vous manquer et que vous ne vous sentiez plus la force de descendre les sept étages... Sans transition, elle a ajouté : « Vous pourriez l’aider à monter ses courses ». « Mais avec plaisir ». J’ai fait mon jeune premier, je respirais calmement, surtout ne pas donner l’impression de perdre le souffle. Elle se nommait Violaine, un prénom un peu démodé mais pas déplaisant et surtout facile à retenir. Elle appartenait à une troupe de danseurs, une comme il devait y en avoir des dizaines à Paris. J’ai pensé à ma cousine, à la peine qu’elle avait eu à se faire une place dans son petit cercle provincial. Elle avait trimé en pensant sortir du lot avant que les blessures ou l’âge ne brise ses derniers espoirs. Je me suis retourné pour voir si Violaine suivait. « Je suis ravi de faire votre connaissance » ai-je dit. C’était un joli brin de jeune femme. J’aurais dit un mètre soixante-quinze. Elle arborait le traditionnel chignon. Elle avait le sourcil très fourni, type méditerranéen. Certains prénoms respirent la douceur, le velouté d’un pétale ou le chatoyant d’une soierie. Violaine était de ceux-là.
Sa chambre de bonne n’était guère plus grande, un peu plus cosy. Il y avait des posters de danseurs, des « portés » ou des bonds spectaculaires. J’ai remarqué les bougies nombreuses sur le bord du chevet, de la table, le haut d’une armoire, sur une tablette de la salle de bains. Elle pouvait profiter de ses propres toilettes. Les miennes étaient communes sur le palier.
Les soirs de la semaine qui a suivi, j’ai guetté ce cliquetis dans la serrure et je suis sorti sur le palier, j’avais un prétexte pour lui adresser la parole, un billet pour une représentation de théâtre, une pièce sur le mensonge, des étudiants qui se produisaient dans les locaux de l’école. La soirée se poursuivrait autour d’un débat. J’aurais été si fier qu’elle m’accompagne. Mon cœur s’est mis à battre. Ouf, elle a accepté. Violaine s’est montrée très à l’aise. Elle trouvait toujours le moyen de surprendre son interlocuteur, un mélange de curiosité et d’impertinence.
On ne se voyait pas pendant une semaine, puis la suivante elle sonnait le soir et nous partagions un thé. Lorsqu’il n’y avait aucun partiel à l’horizon, je faisais l’aller-retour sur Compiègne. Je collais un mot sur la porte à son endroit. Parfois je rentrais le lundi par le premier train. Levé vers cinq heures du matin, pour arriver à huit heures au premier cours, j’achevais la journée la tête posée sur mon bureau et je me jetais sur le lit en oubliant de me dévêtir.
Un jour que mon bureau était bien encombré, j’ai pris une pile de feuilles gribouillées et je l’ai posée sur le haut de l’armoire. C’était un cours de mathématiques, des transformations de Fourier, je crois. Il est resté ainsi plusieurs semaines hors de ma vue. La chambre était bien trop exiguë pour que ces feuillets se perdent. Moi-même je me considérais à l’époque comme un être trop ordonné, incapable d’égarer une pièce si précieuse. Je me souviens avoir mis la chambre dans un désordre sans nom avant de jeter un œil sur le haut de l’armoire. Je suis monté sur le lit et j’ai découvert avec soulagement que le trésor était bien là et qu’une fois de plus je pouvais me targuer d’une organisation sans faille. Cet épisode était donc bien imputable au seul manque de place. J’avais mis la main sur mon cours et c’était le plus important. Dans la précipitation, j’ai omis le stylo qui était posé sur les feuilles et le bruit mat m’indiqua que celui-ci gisait quelque part derrière l’armoire dans la poussière. J’allais en profiter pour un faire un peu de ménage. Délicatement je poussais l’armoire en travers de la chambre. Je découvris un petit mot doux, il était signé de la main de Violaine. Mon esprit se mit à galoper. Je savais quelque chose dont ma voisine ne se doutait pas. Je n’aimais pas trop ces situations embarrassantes où votre pensée est entravée, chaque mot est pesé à cause d’un secret que l’on ne veut dévoiler. A l’époque, j’étais du genre naïf, pathétiquement naïf selon ma sœur, incapable de garder cela pour moi. Je n’allais pas non plus mener une enquête. Elle avait un passé et moi j’avais le mien, rien de plus normal. Pourtant je ne parvenais pas à me défaire du billet, simplement le déchirer et le jeter dans la corbeille.
Elle me rendit mon invitation. Une répétition générale où seuls les proches étaient admis. En souriant, elle a insisté sur le secret qu’entouraient ces filages. Je n’allais tout de même pas révéler quelques enchaînements inédits à la concurrence. D’ailleurs, lesquels ? S’en est suivi un cocktail bien garni, boisson à volonté et pas uniquement de la bière, des cigarettes et autres fumettes, enfin tout le toutim pour évacuer le stress. J’ai appris qui était ce Diaguilev, son influence sur la danse moderne, les ballets russes, ses liens avec Stravinsky, le « Sacre du Printemps » ou encore l’une de leurs idoles nommée Nijinski. Celui-là était surtout réputé pour ses bonds athlétiques. J’ai fait la connaissance d’une blonde sculpturale, une walkyrie au nez proéminent. Samantha je crois. « Avec elle, tu ne crains rien, avais-je entendu susurrer derrière mon épaule ». J’avoue ne pas avoir immédiatement saisi le sens de ce propos. Pour un parisien, habitué à des sous-entendus, ces mots auraient suffi pour éclairer la situation, mais pour un provincial mal dégrossi... Il aurait fallu que je puisse poser une question un peu directe à la bonne personne. Je me suis juré d’en parler à Violaine. Il fallait être patient, ne pas donner l’impression de s’intéresser à une autre, et guetter le moment opportun.
J’ai tenté d’adopter leurs codes vestimentaires, veste à galons, genre tenue de pilote, chemise cintrée et pantalon en tuyau de poêle, taillé un peu court juste ce qu’il faut pour montrer le bas du mollet et chaussures anglaises, le tout acquis chez des fripiers, rien que de la seconde main mais de très bonne qualité et quel succès j’ai eu ! J’étais ravi de l’effet produit sur mes camarades, surtout ceux de l’école. Bon je ne mettrais pas cela pour retourner voir les parents. Pas tout de suite.
Le vendredi soir, c’était devenu une habitude, Violaine toquait. Elle voulait savoir si je serais là. « Oui, je buche. » Ah, fit-elle soulagée. Elle m’offrait le thé. Je la voyais consulter le Pariscope à la recherche d’un film. J’acceptai tout de bonne grâce. J’ai ajouté : « Demain, nous irons faire les courses ensemble et je vous aiderais à gravir les étages. ». Je ne sais ce qui m’a pris mais cela m’a fait du bien de le dire.
Elle venait de plus en plus souvent et nous passions nos soirées ensemble, elle à lire et moi à réviser. Elle assise sur le lit, moi à mon bureau le nez dans les exercices que je répétais montre en main, pour être capable de faire les plus simples le plus rapidement possible de manière à me laisser le plus de temps pour le problème. Elle préparait le thé et je lui offrais un biscuit. Elle pouvait s’assoupir que cela ne me dérangeait point. Je travaillais. Jamais je n’avais pas imaginé mes études ainsi. Elles avaient débuté dans les larmes et la douleur, celle de la séparation d’avec ma sœur, l’éloignement des parents, cette résidence universitaire un peu trop glauque à mon goût. Avec le temps, je suis devenu son garde du corps. C’est ainsi qu’elle m’a désigné. J’avais pour mission de l’attendre à la sortie du théâtre. Je faisais le chemin de retour en lui posant des questions sur sa journée et elle me racontait ses joies et ses peines. Je l’écoutais. Je connaissais ses rivales mais aussi ses admirateurs. Elle ne se privait pas de donner un avis. Elle n’a pas compris que je puisse prendre du plaisir à jouer au rugby et à me vautrer, comme elle disait, dans la gadoue du parc de Bagatelle. Elle n’est jamais venue m’attendre à la sortie de l’école. C’était une relation à sens unique mais je dois avouer que je l’admirais.
Je me souviens d’une réflexion de ma mère. « Tu te plais tant à Paris que tu en oublies l’anniversaire de ta maman ». Et oui, j’avais oublié cette date. Et pour cause, les vraies bonnes surprises venaient de l’autre côté du mur et je les guettais avec plus d’impatience que celles que pouvaient me réserver les parents. Mes parents ont toujours vécu chichement. J’éprouvais de la peine parfois à les voir se débattre avec des factures qui trainaient scotchées sur le frigidaire et qu’ils tardaient à payer. Alors par solidarité, je coupais le chauffage. J’avais le sentiment d’être avec eux. J’ai découvert ce pouvait être le luxe en fréquentant une élève dont le père occupait un poste de directeur dans une banque. Je me suis éloigné d’elle lorsque j’ai compris que je ne pourrais jamais la gâter de la sorte même si j’en eus un jour les moyens, le souvenir des privations de ma vie antérieure m’interdirait à tout jamais ce genre d’excès.
J’ai eu un jour une idée saugrenue, une qui ne peut germer que dans la tête d’un naïf. Violaine m’avait présenté ses parents. Je les avais trouvés charmants. « Un ingénieur, voilà une profession rassurante » avait dit sa mère. Avec un danseur, il faut être patient, on ne devient pas grands-parents avant qu’une carrière ne s’achève. Je lui ai proposé de m’accompagner, un week-end à Compiègne. Sa réaction m’a décontenancé. Elle a ri aux éclats. J’ai même pensé qu’elle se moquait. « Tu ne comprends pas » a-t-elle dit. « Mais ces présentations n’ont pas du tout le même sens que ce soit mes parents ou les tiens. Les miens ne se font aucune illusion. Ils ont vu défiler des hommes qu’ils ont toujours pris pour des prétendants éconduits. Je suis certaine que tu n’as jamais présenté qui que ce soit aux tiens. Tes parents me verraient immédiatement comme une fiancée. Et je ne souhaite pas les décevoir. ». J’étais scotché. Enfin, c’est ainsi que j’imaginais une compagne, la langue bien pendue, un miroir révélateur de vos propres défauts.
Au début de la quatrième année, l’école nous confia l’encadrement des jeunes recrues. Il fallait les guider dans les démarches administratives, leur faire comprendre l’institution, ses rythmes, ses principes, les assister dans leurs révisions, parcourir la ville, dénicher des bons plans et surtout éviter les endroits peu recommandables. Ils nous ont appelé les buddy, ça sonnait bien. Je fus désigné pour accompagner une jeune élève ingénieur fraichement débarquée de son Auvergne natale. C’était une gamine enjouée, un peu plus audacieuse que la plupart de ses semblables. Elle avait manqué un cours de mathématiques et je lui ai proposé de l’aide. J’étais son buddy désigné, alors cela semblait naturel d’accepter une invitation ainsi alors que nous connaissions depuis peu. Elle se prénommait « Charlotte ». Je ne savais plus où donner de la tête. Charlotte était le genre un peu fofolle, à vous faire tourner en bourrique. On avait convenu de faire ceci, ou non, plutôt cela. Ok. Ah non, elle avait déjà changé d’avis. Ce soir je vais me coucher, on révisera demain. Mais demain, ça ne colle pas. Bof, peu importe. Elle était passée à autre chose.
Un soir Charlotte s’est imposée. Elle avait décidé de venir faire ses devoirs chez moi puis elle rentrerait sagement chez elle dès les corrections faites. « Ça ne m’arrange pas ce soir. J’ai des exos à faire aussi». Elle faisait la sourde oreille. En passant devant la loge, la gardienne m’a remis un mot rédigé de la main de Violaine. Elle avait été enfin retenue pour faire partie d’une tournée. Son vœu le plus cher devenait réalité. Je dois dire que j’ai ressenti de la joie pour elle mais aussi un pincement comme je perdais une bonne amie. Le mot disait qu’elle passerait dans la soirée prendre ses affaires et me faire ses adieux. Parvenu au septième étage, je la vis devant sa porte, une valise à la main. Sur un ton déplaisant, elle me demanda quelle était cette personne. J’ai compris que j’avais commis un impair, que la situation que j’aurais dû éviter à tout prix était en train de se produire. Elle haussa la voix me traitant de goujat, de malotru. Je me suis approché pour tenter de la calmer et je fus accueilli par une gifle magistrale. J’étais le gamin que la maîtresse sermonnait en public. Sans se démonter, elle m’a tendu sa valise et je l’ai aidé à descendre les marches. « Tu aurais pu attendre que je sois partie. ». Voilà les mots qu’elle a répétés sans arrêt, « J’aurais voulu garder un autre souvenir de toi. Et surtout ne m’explique rien. Je vous connais vous les hommes, à peine sortis d’une aventure, vous n’avez aucun scrupule à vous engager dans la suivante, aucun respect pour la personne délaissée, si vite oubliée ». Elle exagérait. Il y avait un peu de cinéma dans le ton. Mais impossible de dire cela maintenant. Elle renchérissait : « Jamais je n’aurais imaginé que l’on se sépare ainsi. ». En sortant de l’immeuble, une voiture l’attendait, un homme est venu à ma rencontre, m’a déchargé de la valise en me dévisageant. « Alors c’est vous l’ingénieur » a-t-il dit. « Je suis ravi de vous rencontrer ». « Ne te donne pas cette peine » a-t-elle répliqué. J’ai tout de même trouvé le courage de l’attraper par le bras et de la retenir. J’étais sûr de moi, trop sûr peut-être. Et je lui ai tendu le billet, celui signé de sa main que j’avais trouvé sous l’armoire. « Et lui, est-ce l’occupant de ma chambre à qui ce billet était destiné ? » Elle a jeté un œil au mot et s’est mise à rire. « Mais non, bougre d’imbécile, on voit bien que tu ne comprends rien. Ce mot était destiné à Samantha ».
La voiture a démarré emportant ma première conquête. J’aurais voulu être capable de lui faire la même scène à cause de Samantha ou de cet homme. J’aurais aimé avoir son aplomb. J’ai posé la main sur ma joue encore chaude et j’ai pensé qu’il y avait bien deux poids, deux mesures selon que je juge son abandon, ou qu’elle se sente délaissée au profit de Charlotte.
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