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La gerboise n'était pas bleue

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Dan Mézenc

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Du bout du pied, tu fais quelques dessins dans le sable, l’aridité du Tanezrouft t’émerveille. Ton regard peine à soutenir l’éblouissement du soleil malgré tes lunettes noires. C’est dans le véhicule tout-terrain qui t’a emmenée hier depuis Alger jusqu’à cette base située à soixante-dix kilomètres au sud de Reggane que tu as découvert le désert algérien. Tu ne vois qu’une immensité de sable fin, parfaitement plate, quelques pierres anguleuses disséminées, strictement aucune végétation. Peut-être, par endroits, les traces d’un scorpion ou d’une gerboise, mais tu n’en es pas sûre. Tu penses qu’il est impossible de vivre ici, que seules quelques caravanes marchandes de touaregs peuvent faire la traversée de ce désert sans vie. La chaleur est agréable et tu te dis qu’il n’est pas encore sept heures du matin mais qu’il fait sans doute déjà plus de vingt degrés à l’ombre et tu penses qu’à Paris il neige peut-être en ce 13 février 1960.
Tu exerces la profession de photographe. Depuis deux semaines, tu travailles pour un magazine américain de reportages. Tu en es très fière, une telle opportunité était inespérée, ton expérience est si limitée. Tu as signé un contrat d’un mois ; le magazine, outre ton salaire, paie l’ensemble de tes frais de voyage et de logement. C’est la première fois que tu voyages aussi loin de ta ville natale. Tu es heureuse car tu as choisi la profession de photographe pour l’amour des images mais aussi parce que tu souhaitais voyager.

Tu ne sais pas encore que ton corps sera bientôt ravagé.

Le correspondant à Paris du magazine américain t’as dit que tu serais accompagnée tout le long de ton périple par Moktar, qu’il était doux et attentionné. Moktar est avec toi, il a une trentaine d’années et a été particulièrement doux et attentionné depuis ton arrivée à l’aéroport jusqu’à votre transfert à Reggane. Il parle parfaitement français et a été étudiant à l’Université à Paris au début des années cinquante où il a fait une thèse de physique des matériaux. Tu te dis que c’est étrange qu’un homme aussi cultivé qu’il te semble l’être, ne soit dévolu qu’à une simple tâche de guide ou de porte-faix. Un autre homme est avec vous, il te semble avoir un cinquantaine d’années mais tu te dis qu’il est difficile de deviner l’âge d’un homme dont le visage est ainsi buriné par les tempêtes de sable et le soleil incessant de ce pays. Il est habillé de la façon traditionnelle dont les touaregs ont l’habitude de se vêtir, il porte en bandoulière un fusil automatique, et n’a pas prononcé un mot depuis ton arrivée. Il est calme et semble s’ennuyer. Tu te dis qu’il ne doit pas parler français car il ne réagit à aucun des propos que toi et Moktar avez échangé même lorsque vous avez évoqué ensemble son mutisme et l’usage qu’il pourrait faire de son arme. Tu t’interroges et te dis qu’il a sûrement comme mission de te surveiller et tu te demandes s’il serait amené à tirer sur toi si ton comportement n’était pas conforme aux consignes que tu imagines qu’il a reçues.

Tu ne sais pas encore que les corps de Moktar et du touareg seront également bientôt ravagés comme le sera le tien.

Le correspondant à Paris du magazine américain t’a précisé quel genre de photos il attendait de toi et t’a rappelé que, dans ton contrat était stipulé une prime exceptionnelle qui représente un triplement de ton salaire, si les photos que tu ramenais étaient particulièrement réussies et il a ajouté : « N’oubliez pas, vous faites un métier où il faut savoir prendre des risques et franchir les interdits ». Dans les petites poches prévues à cet effet de ton gilet de photographe, tu as consciencieusement rangé les pellicules prêtes à être chargées dans l’appareil photo que tu supportes précieusement de ta main droite, malgré la bandoulière de cuir qui entoure ton cou. Tu es venue ici avec l’Hasselblad 500C à objectif Zeiss de format 6x6, que ton père t’a offert en 1958 à l’occasion de ton anniversaire. Tu as hésité longuement avant de l’amener ici mais le correspondant a été très insistant sur la qualité des photos. Tu t’y es donc résignée.

Tu te situes au point géographique dont les coordonnées sont 23°19’N 0°4’W. Dans quelques minutes, l’air que tu respires sera saturé d’un poison aux conséquences irrémédiables. Et tu ne le sais pas.

Tu appuies ton dos contre le mur de la casemate auprès de laquelle le véhicule tout terrain de l’armée vous a laissés. Tu inspectes le paysage avec attention et tu vois devant toi un pylône construit en profilés d’acier soudés en treillis et d’une centaine de mètres de haut, il est surmonté d’une étrange construction, de forme parallélépipédique et semblant fermée sur chacun de ses côtés par des tôles métalliques. Le pylône est tenu au sol par douze haubans orientés par groupe de trois selon un angle de quatre-vingt-dix degrés et attachés à chaque tiers de sa hauteur. Au pied du pylône, une sorte de blockhaus, et alentours, des chars et des jeeps, des avions planqués derrière des buttes de terre, d’autres pylônes – tu en comptes trois – dont un te semble en construction. Tu remarques plusieurs casemates comme la tienne où tu distingues des mouvements d’êtres humains. Tu aperçois également des antennes radars, des instruments de mesures et des hublots d’observation qui semblent surgir du sol. Tu imagines qu’ils sont reliés entre eux par un réseau de souterrains creusés dans le sous-sol. Toutes ces installations sont disposées en arc de cercle autour du pylône principal. Moktar t’explique que le Centre Saharien d’Expérimentation Militaire est très fier de la réalisation de cette base qui est opérationnelle pour la première fois et en avance sur le plan de marche initialement prévu tel que l’avait demandé le pouvoir à Paris du fait des troubles dans le Nord du pays.

Tu as vingt-deux ans, tu es belle, ton corps est athlétique et ferme et tu plais aux garçons, ce que tu sais. Tes lèvres sont asséchées par le vent brûlant qui commence à se lever et soulève tes longs cheveux blonds. Tu laisses le soleil t’envahir. Tu aimes cette douce chaleur matinale et tu respires profondément l’air sec du Tanezrouft. Le pylône situé à deux kilomètres de ta casemate va bien bientôt lâcher son poison mortifère. Bientôt ton corps ne sera plus qu’un nœud d’atroces douleurs. Tu le ne sais pas.

Moktar t’enjoint d’entrer dans la casemate. Il en ferme la porte et d’interdit de sortir. C’est pour ton bien, te dit-il. Le touareg semble dormir, assis sur une caisse à munitions. L’intérieur de la casemate est spartiate, quelques caisses, trois chaises, une table et quelques provisions. Un appareil de radio de couleur vert kaki et de marque C.S.F. est posé sur la table. L’atmosphère y est très sèche et l’air irrespirable. Moktar te demandes de t’asseoir au sol, le dos tourné au pylône, les bras repliés devant les yeux et les yeux protégés d’une paire de lunettes de protection que le touareg te tend. Moktar et le touareg adoptent la même posture. Tu as obtempéré mais tu étouffes et imagines que tu vas devoir désobéir à Moktar et sortir de la casemate surchauffée pour respirer et prendre des photos. Tu entends le poste de radio grésiller et annoncer : mise à feu dans dix minutes. Puis commence un compte-à-rebours. A quelques minutes de la mise à feu, tu te précipites sur la porte, l’ouvres et te jettes à l’extérieur. Moktar et le touareg, chacun dans sa langue, hurlent. Ils veulent que tu rentres et que tu renonces à ton geste de folie, leurs yeux sont pleins de frayeur. Tu hésites et tergiverses pendant quelques secondes : leur obéir et se laisser convaincre par leurs gestes suppliants ou céder à tes désirs. Tu veux leur obéir, rentrer dans la casemate, mais trop tard, ils sont derrière la porte, lourdement entravée par leurs corps effrayés et t’empêchent de revenir à l’abri. Ils t’ont sacrifiée et tu ne le sais pas. Tu te résignes en te disant que cette décision n’était finalement pas si définitive et tu fais quelques pas vers le pylône. Tu ajustes ton appareil photo. Une gerboise au pelage roux s’éloigne en bondissant. Tu vois nettement une fusée rouge que l’on vient de tirer. Puis une minute après, à exactement 7h04, le pylône tremble fortement, la construction en acier qui le surmonte vole en morceaux et dans une lumière aveuglante, tu assistes à l’explosion assourdissante d’une bombe à fission nucléaire et à la formation d’un champignon atomique de plusieurs kilomètres d’altitude qui s’élève majestueusement au-dessus du désert et qui doucement se déforme et disparaît au gré des vents. Le spectacle est époustouflant et effrayant. Tu es sous le choc provoqué par la beauté de ce que tu viens de voir. Tu as pris des dizaines de photos. Tu en es sûre, le correspondant à Paris du magazine américain sera parfaitement satisfait. Les clichés seront superbes, tu es impatiente que les pellicules soient maintenant développées et les photos tirées.

Tu viens d’assister à l’explosion d’une bombe atomique de soixante-dix kilotonnes, soit quatre fois la puissance de la bombe larguée par l’armée américaine au-dessus d’Hiroshima. En France, on se réjouit de cette belle réussite. Tu mourras dans moins de deux ans, le corps irradié, déformé et mangé par les cancers, les lésions provoqueront des douleurs insoutenables. Nul ne se souviendra de toi, ton contrat stipulait que tu renonçais à la propriété de tes photos dont les pellicules n’ont pu être développées tant la radioactivité avait fait son œuvre.

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Image de Automne 2013
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Image de Philippe Ribaud
Philippe Ribaud · il y a
j'aurais tant à dire, mais... secret défense...
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