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LA GARDE A VUE DU BANDIT CORSE QUI AIMAIT LES MALABARS par Vincent Ricouleau

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Vincent Graham

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C’était il y a quelques années à La Baule, lors d’une permanence de garde à vue. Tout le monde sait que tout avocat est astreint à assurer des permanences de garde à vue, dans les commissariats, les gendarmeries. Je me souviens d’une garde à vue vers 4 h du matin dans une gendarmerie de campagne où certains gendarmes ne buvaient pas que de l’eau à en juger leur comportement et leur debit verbal. Au passage, les avocats qui criaient à la dictature lorsque les permanences n’étaient pas organisées, n’étaient pas les plus enthousiastes ensuite à donner “de leur disponibilité”. Heureusement, que les collaborateurs souvent corvéables à merci répondaient présents ! Moi, j'étais patron, et bien patron, jeune créateur de cabinet, et j'étais une vraie comète. C’était un soir de juin, dans une belle lumière côtière. Dans cette ville légèrement baroque en avant-saison, lors des beaux week-ends, cette ville de residences secondaires et de casinos, légèrement factice et désuète aussi, qu’est La Baule. Je déboule au commissariat. Là, un lieutenant, jeune, parfait lors de l’accueil, me mène au gardé à vue. Stupéfaction. En ce samedi soir, à l’horizon orangé, par mer calme, je ne me retrouve pas en face d’un rejeton parisien de bonne famille, arrêté pour ivresse sur la voie publique, excès de vitesse répétés, voire cocaine dans la poche. L’homme, d’une soixantaine d’année, au visage buriné, se lève pour me serrer la main. Il me dit “Désolé de vous déranger mais ils ont insisté” ! en inclinant la tête vers l’officier de police. Celui-ci prend congé, avec un sourire. Je ne peux pas dévoiler le patronyme du gardé à vue. Cela ne se fait pas pour plein de raisons. Par contre, son prénom est Jo. Toutefois, le nom fleure allègrement la Corse. Alors, je me présente. “C’est bien, vous êtes jeune.” Il soupire. “Bon, je ne vais pas vous faire perdre votre temps.” Il me regarde, les sourcils broussailleux, le regard sombre mais pas du tout agressif. “J’ai été contrôlé pour un problème d’alcoolémie. Mais ils ont trouvé un Beretta chargé dans la boite à gants de ma Volvo.” « Bon ! » lui dis-je. « C’était quoi le but ? Braquer quelqu’un, vous défendre ? » L’homme fait une moue. Il sort un Malabar rose de sa poche. « Vous aimez les Malabars ? » Il coupe le Malabar et me donne « une bouteille », c’est-à-dire la moitié. Je faisais cela lorsque j’étais petit. Je me souviens encore de ma joie et de celle de mes potes lorsque les Malabars à la menthe et à l’orange sont sortis sur le marché. Je réfléchis très vite. Le gardé à vue m’offre quelque chose. Est-ce déontologique ou non ? Compromission ? Corruption ? Trafic d’influence (s) ? Que sais-je encore ? Certains confrères ou consoeurs, vicieux à ravir dans leur absolutisme et leur insuffisance, doublés d’un ennui sidéral, sont capables de m’épingler pour un tel acte. Je laisse la « bouteille » du Malabar sur la table. Je ne connais pas le lascar. C’’est peut-être le genre à écrire au Bâtonnier pour se plaindre. J’enchaîne les questions précises, d’où il vient, ce qu’il fait, où il va, son parcours, son casier, son état de santé, si quelqu’un sait qu’il est là, l’origine des armes. Il m’écoute attentivement. Il prépare bien sa réponse en fronçant les sourcils, en sifflotant, et en respirant avidement. « Je suis dans les machines à sous, mais sur Bordeaux, pas ailleurs. » Je hoche la tête. « Et cette arme ? » Il regarde la porte et chuchote « J’ai toujours au-moins un pétard sur moi. Cela fait partie de mes fringues. Une arme, ça donne la confiance. Mais je ne m’en sers jamais. » Je prends quelques notes sur une feuille jaune. « Une feuille jaune ? » me dit-il. Je le regarde, un peu amusé. « En fait, c’est mon habitude. Les notes de garde à vue, je les prends sur des feuilles jaunes ». Je reprends : « Vous avez déclaré quoi aux policiers ? » Il rit et dit « La vérité, je suis un ex-bandit corse, que j’ai été longtemps un second couteau et que j’ai connu la taule, plein de taules d’ailleurs, les rats, le froid, les mecs pendus, et les matons qui nous défonçaient. Bien sûr, je plaisante. Je leur ai dit que je suis en retraite». L’homme garde le silence quelques secondes. « Par contre, les flics d’aujourd’hui sont sympas. J’ai connu l’Antigang, et eux, je peux vous dire qu’ils cognaient vachement dur. » Je veux bien le croire. « Et que veniez-vous faire à la Baule ? » L’homme se redresse un peu. « Je suis venu voir un ami, que j’ai connu en Indochine. » Là, mon instinct et ma curiosité prennent le dessus. « Mais quel âge avez-vous ? » Il répond « Sur mon passeport, celui que les policiers ont, j’ai 68 ans. Mais il est faux. C’est celui-ci d’un pote, un vrai frère, qui est mort à l’étranger... » L’homme sait que je suis lié par le secret professionnel. Il sait naviguer, le bougre. Il enchaîne. « Mais en réalité, j’approche des 80 ans. J’ai très peu bu d’alcool, et je ne fume pas. J’ai un seul défaut, les femmes. » Le silence. Un peu long. On entend les policiers marcher dans le couloir. On entend des éclats de voix. Des motards partir toute sirène hurlante. L’homme reprend « En fait, si ils trouvent mon nom, je suis cuit. Je suis recherché depuis quelques années pour des braquages. Jamais pris, jamais jugé.» L’homme lève le doigt, délicatement. « Attention, jamais de morts, jamais de blessés. » J’arrête d’écrire. Jo mâche son Malabar délicatement. La « bouteille » est là, au milieu de la table, dans son petit papier. « Vous n’avez pas peur des empreintes génétiques ? » La porte s’ouvre. L’officier me demande si tout va bien. Je réponds oui. Jo dit « Jamais, mon pote n’a été fiché, et moi, je n’ai jamais donné mes empreintes génétiques. Qu’en pensez-vous, Maître, de mon affaire ? » Je joue avec mon crayon. Un bic bleu. « Rien ! » Jo éclate de rire. « Si vous voulez bosser, vous pouvez rester en contact avec moi, j’ai beaucoup d’amis ». Je souris à mon tour. « Les amis de ceux qui ne sont pas mes amis, ne sont pas mes amis. » Jo feint la surprise mais il acquièce. Il se lève, et me raccompagne à la porte, comme s’il était chez lui. Le lieutenant me dit « Ce type est un oiseau migrateur. On va le relâcher avec une citation à comparaître pour port d’arme prohibée, on n’a que cela. Le parquet est sur les dents, le substitut sent le gros gibier, mais il n’a rien en mains... » Avant de sortir, le lieutenant tamponne mon attestation de mission pour me faire généreusement payer. Je lance au lieutenant « C’est l’ancienne génération. Celle qui aime les Malabars ! Bon courage lieutenant ! » Le lieutenant m’observe démarrer ma voiture, garée sur un emplacement police. Et il me fait un petit geste amical.

Je traverse la ville pour repartir à Nantes, lorsque je vois la devanture d'une boulangerie patisserie. Je stoppe la voiture. La vendeuse est sympa, en blouse rose, et s'amuse lorsque je lui demande si elle a des Malabars à la menthe. Quand notre enfance surgit, c'est qu'elle était tapie, aux aguets.

C’était un samedi soir, à la Baule, avec Jo qui aimait les Malabars.
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Zurglub · il y a
Encore très bon !
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Yasmina Sénane · il y a
Votre récit ne manque pas d'humour !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en finale du prix Saint-Valentin ? Ce n'est pas le même style !

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