La gaine qui gratte

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Avant de pénétrer dans l’isoloir, Madame Rigouste rajusta sa gaine.
C’était un geste incontrôlé, une sorte de tic nerveux, qui revenait plusieurs fois dans la journée et, particulièrement, lorsqu’elle devait effectuer une action inhabituelle, quand bien même celle-ci revêtait un caractère anodin.
Au bureau par exemple, si le téléphone sonnait, alors qu’elle était profondément absorbée dans l’élaboration d’un dossier, elle ne sursautait pas, ce qui est fréquent chez les femmes, non, elle rajustait sa gaine.

Cette fâcheuse habitude lui était venue, il y a plusieurs années. Au tout début, elle en avait eu conscience et était restée vigilante à ne pas s’adonner, inopinément, à ce curieux vice. Mais cette attention était vite devenue un effort insurmontable. Non seulement, son esprit était envahi par l’obsessionnelle pensée de « surtout ne pas toucher sa gaine en public » mais, la censure qu’elle imposait à l’élan spontané du geste compulsif créait une démangeaison si cruelle, qu’elle devait courir se réfugier aux toilettes pour se gratter furieusement le ventre et les hanches.

La catastrophe eut lieu lors d’une cérémonie officielle où elle était en représentation au milieu de clients, financeurs, et personnalités politiques.
La soirée, donnée en célébration de la récente alliance de leurs deux établissements, se déroulait dans les nouveaux locaux de l’entreprise Rondouillet.
L’entreprise Rondouillet fabriquait des sous-vêtements pour hommes, femmes et enfants. L’entreprise Veuve Rigouste travaillait à l’élaboration de nouvelles fibres, rafraîchissantes, anti-odeur, anti-fatigue. Ensemble, les deux entreprises allaient lancer sur le marché un produit moderne qui les propulserait, à n‘en pas douter, en première ligne.

Adeline Rigouste, rayonnante, jouait les vestales. Circulant entre les invités, elle présentait un plateau de mini gougères au fromage, et chacun y allait d’un compliment quant à la réussite de la fête. Comme s’il la découvrait pour la première fois, Edouard Rondouillet, qu’elle connaissait pourtant depuis toujours, la suivait avec empressement, parlant bénéfices, projets, collaboration, jusqu’à glisser subtilement dans un registre plus personnel. Prise de bouffée de chaleur, rougissante, madame Rigouste sentie la démangeaison la gagner. Elle respira profondément. Tenta une diversion en posant une question stupide sur la température du champagne. Rien n’y fit, les baleines de la gaine lui mordaient la peau. Soudain, n’y tenant plus, elle colla plateau et verre dans les bras de Rondouillet pour se précipiter sur la première issue qui se présenta à elle. Là, prenant à peine le temps de refermer la porte d’un coup de pied, elle arracha sa robe. Puis avec la même frénésie, elle dégrafa gaine et soutien-gorge pour se labourer le corps avec rage et volupté.
Rondouillet, qui ne l’avait pas lâchée d’une semelle, s’était pris la porte en pleine figure. Interloqué, il resta planté là, l’oreille collée à la paroi.

Un étrange râle montait de l’autre côté. A l’idée que quelqu’un se trouva en compagnie d’Adeline, l’imagination de Rondouillet l’entraînait sur des chemins scabreux. Tout de même il devait en avoir le cœur net ! Il se pencha sur le côté de la porte pour glisser un œil derrière la vitre.

Adeline Rigouste était seule. Emergeant d’une curieuse extase, enfin soulagée, elle reprenait son souffle et ses esprits. Levant la tête, elle réalisa qu’elle n’était pas dans les toilettes comme elle l’avait cru.
Elle se trouvait au beau milieu du grand hall, dans ce bureau vitré qu’on appelait le bocal !

Edouard Rondouillet, venant de prendre la mesure du désastre, s ‘agitait dans tous les sens en essayant de masquer la scène.
Tout autour, c’était la consternation. Nul n’osait bouger. Quelques-uns même fermèrent les yeux. D’autres, émirent des sons gutturaux plus proches de la plainte que du plaisir. Un sombre murmure annonçait le déferlement des commentaires qui, la stupeur passée, allait fracasser le silence oppressant.

Hirsute, entièrement nue, Madame Rigouste offrait à l’assistance un spectacle accablant eut égard à sa mise d’ordinaire impeccable.
_ « m...r...m » Elle tenta un gracieux sourire et se raclant la gorge attaqua:
_ « Et bien chers amis, c’est vrai, la démonstration est quelque peu cavalière mais quoi de plus probant qu’une observation réaliste ? »
Sa prise de parole redoubla l’effet de stupeur et fit barrage à l’explosion des émotions. Adeline passa, négligemment, une main dans ses cheveux pour prendre de l’assurance et poursuivit:
_ « Désormais, ce genre de problème ne se posera plus. Plus jamais mesdames vous ne serez gênées par votre lingerie. Quant à vous messieurs, vos cols de chemises, vos ceintures de caleçon, plus rien ne viendra vous agacer. Atout de la réussite de vos projets, la fibre « Sérénité » vous permettra, en toutes circonstances, de garder votre calme. Elle rend vos vêtements si légers, souples et soyeux à votre peau qu’il vous semblera secrètement être nus comme moi ici ce soir.
J’espère, chers amis, que je vous aurais convaincus de l’aspect révolutionnaire de notre produit. Et je suis très heureuse que notre plus fidèle client, Edouard Rondouillet, soit aujourd’hui un associé résolument engagé à mes côtés. »

Attrapant un micro, Rondouillet, écarlate, inondé de sueur, afficha un sourire de vainqueur pour se donner une contenance et laissa libre cours à son imagination.
_ «  Mesdames et Messieurs, plus que des mots et des discours il nous fallait des images fortes pour montrer l’évolution de nos entreprises. Nous prenons un virage fantastique en nous engageant dans la voie de la modernité avec une lingerie libératrice. Madame Rigouste a eu l’audace de vous offrir ce « happening » peu conventionnel, n’hésitant à payer de sa personne. Car je vous laisse imaginer, chers amis, le supplice qu’Adeline a enduré depuis le début de la soirée en supportant cette lingerie carcan. Mesdames et Messieurs, je vous propose de porter un toast... »
Et cette soirée mémorable se termina par une ovation fantastique.

Rondouillet, bien qu’il n’en eut rien laissé paraître, s’était senti dépassé par la situation. Jamais il n’avait soupçonné chez Adeline Rigouste une personnalité aussi originale et déterminée. Il tenta encore quelques approches flatteuses mais le cœur n’y était plus. Il ne savait plus désormais comment la courtiser.
Quant à madame veuve Rigouste, elle s’était spectaculairement révélée à elle-même ce soir là. Dès lors, sa vie en fut transformée.
De modeste et réservée elle devint piquante et, disons le, sexy. En affaires elle trouva vite des associés plus à sa taille que le fade Rondouillet.
Le tic disparut.
Enfin, pas tout à fait. Il subsistait secrètement. Chaque fois qu’elle entrait dans un lieu apparemment clos, une cabine d’essayage, des toilettes d’autoroute, ou comme aujourd’hui un isoloir...
C’était plus fort qu’elle, Madame Rigouste rajustait sa gaine.

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Sophie Stansfield · il y a
C'est divertissant et j'avoue avoir passé un bon moment en compagnie de Madame Rigouste !! Celle-ci m'a arraché quelques bons fou-rires !!! La situation est vraiment caucasse !! Merci pour ce moment et bonne continuation !!!!
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Élodie Lécrit · il y a
Avec la gaine Rondouillette, c'est la fête! Merci, c'est une histoire rondement menée ;).
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Ohcaro Verchera · il y a
une sacrée coquine, cette madame Rigouste....

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