La fugue

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En compétition

« J’ai vu le jour et passé ma jeunesse dans un pays d’eau, de forêts, de landes incultes. Un pays de légendes… Dans mon village, tout semblait hors d’âge, immobile. Que faire, sinon  [+]

Image de Été 2020

Quand je suis arrivé sur le porche, je me suis arrêté un moment. J’ai levé le nez. J’ai trouvé ça incroyable ! Il n’y avait pas cinq ans, le ciel étoilé me paraissait immense. Il me tétanisait de terreur et me fascinait à la fois. Ce soir-là, il paraissait petit. Il me semblait que si j’avais tendu le bras vers lui, j’aurais pu cueillir n’importe lequel des petits lumignons qui y étaient épinglés. Je n’ai pas eu le temps de m’attarder sur cette pensée : le chien des Dalton m’a senti et il a commencé à couiner. Il allait japper pour de bon pas tard, et toutes les fenêtres du coin allaient s’allumer. Je suis descendu du porche pour me réfugier dans l’ombre de la rue. Il n’y avait qu’un réverbère qui fonctionnait depuis Douglas Street, et ce n’était pas celui qui poussait devant notre portail. Côté lumière, je ne risquais rien avant d’avoir atteint la maison de Mamy Gilda, à trois cents mètres de là.
Des badauds non plus je n’avais rien à craindre. Cette rue, le reste de l’année, c’était « Rue des Âmes Perdues », mais à cette époque – le plein janvier – c’était carrément une rue comme on en voit dans les films de Sergio Leone avant que parle la poudre. Glauque et désert au possible ! J’ai remis en place la bride de mon sac sur mon épaule. Je n’étais pas parti depuis dix minutes qu’elle avait déjà glissé deux ou trois fois le long de ma clavicule. Je regrettais de ne pas avoir « emprunté » son sac à Lou. Elle m’aurait maudit, c’est sûr, mais je n’aurais pas été là pour l’entendre. Quand j’aurais été couvert de gloire et d’argent, je lui en aurais envoyé une douzaine, en vrai cuir, avec des sangles serties de clou en or. Une manière de lui fermer son clapet, aux parents itou ! Ma guitare, elle, ne bougeait pas d’un poil. La cordelette qui lui servait de sangle avait eu des années pour faire son nid dans le creux de mon autre épaule.
J’étais arrivé devant chez Gilda. J’ai temporisé un moment encore avant d’entrer dans le halo de lumière jaunâtre créé par le réverbère. Il grésillait. Il ne tarderait pas à connaître le sort de tous ses frères de la rue, et là, ce serait le noir complet pour toutes les nuits jusqu’à la fin des temps, dans Douglas Street. J’ai jeté un coup d’œil à chacun des quatre points cardinaux pour être sûr que je n’étais suivi par aucun regard indiscret. Sans quoi ma cavale risquait de tourner court. Ici, les voisins avaient une idée de la solidarité qui ne s’appliquait que d’adulte à adulte. Si on me surprenait à crapahuter dehors après onze heures du soir, en plein hiver, on ne chercherait même pas à savoir si j’avais une bonne raison de le faire. Un coup de fil au shérif Williams — qui était l’ami de tout le monde, sauf des ados ! — et avant que pointe le soleil, je me faisais cueillir comme une fleur. Mais sans délicatesse. Le gros Williams n’était pas du genre à faire des manières avec les fugueurs. Patti m’avait parlé quelques mois plus tôt de la manière dont il l’avait ramené au bercail, façon sac à linge sale, jetée sur son épaule de camionneur. J’avais bien ri sur le coup, mais en y repensant cette nuit-là, je ne trouvais plus la chose aussi drôle. Je ne tenais pas à subir la même humiliation. Ce n’était pas compliqué : il fallait que j’atteigne la limite sud de la ville sans accrocs. Après, je n’avais plus qu’un mile à peine à parcourir avant d’être au débarcadère. Et de là, je m’envolerais sans que ni Williams ni qui que ce soit d’autre ne puisse me mettre le grappin dessus.
J’avais arrangé une combine avec le matelot d’un navire qui venait charger tous les deux jours à Independence. Notre rivière n’était pas le Mississippi, mais il y avait un trafic fluvial régulier tout de même. Les bateaux arrivaient chez nous, emplissaient leurs soutes du minerai que les hommes d’ici extrayaient de la terre, chaque jour de leur pauvre vie, puis ils descendaient les déverser dans les villes de l’est. Ils venaient la nuit, toujours. Je n’ai jamais su pourquoi. Quand je lui demandais, mon père me répondait qu’il n’en savait foutrement rien, qu’il était payé pour sortir le minerai de terre et qu’il se fichait pas mal de ce qui se passait la nuit. La nuit, il dormait. Ça, ce n’est rien de le dire ! Abruti de travail et de désespoir, il ronflait comme un sonneur. On ne l’aurait pas réveillé, même en lui hurlant dans les oreilles.
En tout cas, moi, c’était dans ces villes de l’est que je voulais commencer ma vie. Je veux dire : commencer vraiment. Parce que, soyons clair, ce que j’avais fait ici, à Independence, pendant les seize premières années de ma vie n’était pas vivre ! Dans ce trou du diable, il n’y avait rien à faire d’autre que s’asseoir sur son perron et regarder passer les gens, si toutefois il en passait. La chose était valable qu’on fût vieux, jeune, ou entre-deux. À ce tarif, à dix-sept ans, j’avais le derrière plus cramoisi que celui d’un babouin.
Maintenant, j’avais bien rodé mes chansons, à l’abri des autres membres du groupe que nous avions fondé trois ans plus tôt avec Jay Lewis. Mon jeu de guitare était de mieux en mieux. J’avais usé mes doigts jour et nuit pour en arriver là. Mes vinyles de Josh White et Hank Williams, aussi. J’avais assimilé la plupart de leurs trucs, mais j’avais arrangé tout ça à ma sauce. Ça ne pouvait pas capoter. J’avais le potentiel et l’envie. Ne restait plus que la chance, mais pour la saisir, il fallait décoller de Douglas Street. Aller se frotter aux autres, là-bas, du côté de New York. C’était l’endroit où se jouait la course. Parce que la musique en est une, et du genre sans pitié !
Juste au moment où j’avais cette idée en tête, j’ai entendu le ronronnement d’un moteur dans le lointain. Pour le coup, j’ai détalé pour de bon. La voiture venait dans mon dos et son conducteur m’aurait bientôt en point de mire. Je me suis trouvé à la hauteur de la propriété des Grant — ceux qui dirigeaient les mines d’extraction de fer où travaillait mon père. Il y avait un terrain vague, juste à côté, ceinturé d’une palissade. Elle était haute une fois et demie comme moi, mais les panneaux de tôle dont elle était constituée étaient disjoints par endroits, tordus ou partiellement arrachés. J’ai cherché des yeux une faille assez large pour que je puisse m’y faufiler. Quand je l’ai trouvée, je me suis débarrassé de mon barda et je l’ai fait passer par le trou. Ensuite, j’ai suivi. De l’autre côté, on n’y voyait pas grand-chose. Et pour tout dire, je ne me suis pas trop occupé du paysage. Je me suis collé à la paroi, près d’un trou, et j’ai observé la rue. J’ai vu arriver la voiture. C’était celle du shérif. Il m’avait vu, sans le moindre doute, parce qu’il a ralenti l’allure de sa voiture. Elle avançait au pas, maintenant. Mes tripes se sont recroquevillées ; mes poumons et mon cœur ont cessé toute activité. J’étais en apnée. Bon sang ! Qu’est-ce que Williams fichait dehors à une telle heure ? Les rues d’Independence n’étaient pas le Bronx ; les rondes de nuit n’étaient pas utiles ! On avait dû découvrir mon absence à la maison, ce n’était pas possible autrement. Le shérif avait été appelé et c’était moi qu’il recherchait. La voiture était passée, mais j’en entendais encore le moteur. Je ne pouvais pas ressortir et continuer de remonter la rue comme j’avais prévu de le faire pour gagner le débarcadère. Je commençais à me geler sérieusement, assis dans l’herbe humide. Une vague odeur de pisse m’arrivait aux narines. Preuve on ne peut plus tangible que je reprenais pied dans la réalité. J’ai réfléchi un moment. Il fallait que je trouve un chemin pour sortir de la ville que la voiture de Williams ne pouvait pas emprunter. J’ai pensé à l’ancienne voie ferrée qui était utilisée aux premiers temps d’Independence pour charrier le fer depuis les mines jusqu’au débarcadère. On ne l’utilisait plus depuis que les camions avaient pris la relève. Je ne pouvais pas dire que je n’avais pas pris en compte cette solution quand j’avais réfléchi à ma fuite, les mois précédents. Seulement, j’avais choisi le plus confortable, parce que je ne m’imaginais pas suivre les rails, au milieu de la végétation et dans le noir complet. Comment aurais-je pu penser que l’autre cow-boy aurait décidé de sortir de son lit pour jouer les vigiles de nuit ?
J’ai passé la tête par l’ouverture de la palissade. Par la même occasion, je me suis entaillé la joue sur une des tôles qui la constituaient. Cela m’a fait salement mal, mais je me suis retenu de jurer. Il n’y avait plus personne d’un bout à l’autre de la rue. J’ai sorti mes petites affaires, et, les portant à la sauvage, j’ai traversé fissa la route. Je n’ai remis mon sac et ma guitare en bandoulières qu’une fois regagnée l’ombre. J’ai pris un moment pour m’essuyer la joue. Ça ne saignait pas des masses et j’ai pensé « Tu devrais survivre, gars ! À moins que le tétanos ne s’en mêle ». Mais ça, je savais que ce n’était pas possible, parce que la gloire m’attendait et que j’en voyais briller l’étoile depuis bien longtemps. Ça paraît bizarre, quand c’est énoncé ainsi, pourtant, je n’étais pas du genre imbu de moi-même ou quoi que ce soit. Je sentais juste un truc en moi depuis toujours. Je n’étais pas fait comme tout le monde. Déjà, je ne voyais pas les choses pareilles. Et puis j’allais toujours plus loin que le bonhomme lambda, dans tout ce que je faisais — dans le meilleur comme dans le pire, je vous dirais.
En tout cas, appel de la gloire ou pas, la demi-heure qui a suivi, j’ai franchement regretté de ne pas avoir mis les bouts par une nuit de pleine lune. Oui, une demi-heure ! Avec un éclairage décent, il ne m’aurait fallu marcher que la moitié de ça pour atteindre ma destination. J’ai dû me ramasser par terre une bonne dizaine de fois, sans compter les sueurs froides que j’ai endurées à cause des bruits pas catholiques que faisaient je ne sais quelles créatures dans le fatras d’herbes et d’arbustes bordant la voie. Au bout d’une trotte, j’ai quand même commencé à distinguer les lueurs du débarcadère et à en percevoir les bruits. Des éclats de voix lointains, des bruits de machines dont le volume sonore augmentait progressivement, me réchauffant l’âme.
Quand j’ai atteint le bout de la voie ferrée, il m’a fallu enjamber la barrière sur laquelle venaient s’échouer les rails. À ce point de mes aventures, je commençais déjà à trouver que le balluchon et la guitare pesaient plus lourd qu’à mon départ. En plus, mon passage dans le terrain vague et mes chutes sur les rails m’avaient pas mal amoché. J’avais un trou au genou du pantalon et dans l’ensemble, mes fringues n’auraient pas été contre un petit tour à la laverie. Je sentais que je devais avoir des bleus et des égratignures à droite et à gauche. Mais le lieu ne se prêtait pas vraiment à un strip-tease. Il me tardait franchement d’être à fond de cale dans mon rafiot pour la liberté. Je pourrais y faire l’examen de mon corps dans le détail et piquer un roupillon sans problème avant d’atteindre ma destination. Carter, mon « passeur », m’avait informé qu’il y en avait pour quatre heures de trajet, au bas mot.
Vous pensez bien que je n’ai pas débarqué comme une fleur sur les quais où travaillaient les dockers ! Je suis resté un moment caché dans la broussaille. Rien ne prouvait que le shérif n’avait pas décidé de pousser son inspection jusque-là. Connaissant sa flemme, je m’étonnais que quelqu’un eût réussi à le convaincre de sortir de son lit pour aller patrouiller dans les rues d’Independence après vingt et une heures. J’aurai parié gros qu’à ce moment, il devait déjà être retourné au bercail en bougonnant. Malgré tout, je ne tenais pas à ce que mon expédition avorte avant d’avoir commencé pour de bon, tout ça à cause d’un manque de jugeote. J’ai décidé que je resterais dans l’ombre jusqu’à ce que le bateau soit à quai. J’ai jeté mon sac par terre et je me suis assis dessus, histoire de ne pas me geler mon derrière de babouin.
Maintenant que j’étais tout près du débarcadère, le bruit et la lumière m’agressaient. Les machines de levage faisaient un raffut de tous les diables, et les hommes leur rendaient la pareille sans problème. Leurs voix rauques et puissantes s’appelaient, se répondaient, proféraient des jurons ou de grands éclats de rire. Aujourd’hui encore, je me demande bien comment j’avais fait pour ne pas entendre leur tintamarre depuis Douglas Street, les soirs où je m’en grillais une à la fenêtre de ma chambre ou sous l’auvent du porche. J’ai regardé ma montre. J’avais bien une demi-heure devant moi avant l’arrivée du bateau. J’avais prévu large, et j’avais bien fait, compte tenu des péripéties que j’avais rencontrées. Je regardais les bonshommes aller et venir sur le béton dont étaient recouverts les quais. C’était marrant de les voir. On ne pouvait rien comprendre à ce qu’ils fichaient ! Ils étaient comme une foule d’insectes dont les buts nous échappent. Pourtant, chacun d’entre eux allait exactement où il devait, faisant exactement ce qu’il savait. J’étais pareil à eux, cette nuit-là, poussé dans le dos par une force à laquelle je ne pouvais pas résister. Mais sa puissance était autrement plus forte et positive. Elle m’emmenait vers une lumière à vous brûler les yeux, vers un Destin. Pour ces pauvres bougres, on ne pouvait pas en dire autant, bien entendu. Ils ne faisaient qu’aller d’une heure de peine à une autre. Des bêtes de somme, je vous dis ! Ils étaient de la race des accablés, comme mon père. Il fallait les voir traîner les pieds sur ce quai. Ils n’avaient pas le boulet à la cheville, pourtant, c’était tout comme. Chacun d’eux avait eu autrefois l’énergie de dix hommes. Qu’en avaient-ils fait ? Il n’avait pas su se rebeller contre l’ordre établi. Nés dans une famille de crève-la-faim et d’esclaves, ils avaient estimé que c’était le sort auquel ils étaient promis naturellement. Ils avaient pensé qu’il n’était pas en leur pouvoir d’y changer la moindre chose. Leur esprit n’avait jamais imaginé une vie au-delà des faubourgs de cette ville grise et minable. Moi, je l’avais fait, et maintenant, je m’apprêtais à m’envoler. Pour aller loin, très loin.
J’ai fini par arrêter de m’intéresser au travail des dockers. J’ai regardé du côté du fleuve. Je me suis aperçu qu’un petit point dansait dans l’ombre, là-bas. Rien qu’un petit point, pas plus gros qu’une luciole, pas plus brillant. Il vacillait et paraissait sur le point de s’éteindre d’un moment à l’autre. Pourtant, c’était tout le contraire, et, tandis que je le fixais, je voyais bien qu’il grossissait progressivement. Sa lumière jaunâtre devenait plus vive, aussi. C’était le fanal du Colossus. Bientôt, sa silhouette est sortie de la nuit. Mon heure était arrivée ! Je sentais des papillons partout dans mon ventre. Excité comme un soir de premier bal, le Samuel !
Sur le quai aussi, ça s’affolait. Le rafiot n’était pas sitôt arrivé que des grues pivotaient vers lui pour aller déverser du minerai dans ses soutes. Pas d’erreur, ces gars-là étaient payés au rendement. Chaque minute comptait. Je n’avais pas intérêt à lambiner si je ne voulais pas rater mon aller simple pour la gloire. J’ai ramassé sac et guitare et je suis entré dans la lumière des réverbères du débarcadère. Je n’en menais pas large, en vérité. Je m’attendais à ce qu’on me mette la main sur l’épaule et qu’on m’emmène dans le bureau du chef, s’il y en avait un. Mais en vérité, seuls un ou deux dockers m’ont lancé des regards surpris. Les autres n’ont pas plus fait attention au freluquet qui se frayait un chemin parmi la cohue que s’il avait été une bitte d’amarrage ou un réverbère. J’ai avancé un peu plus léger vers la passerelle du Colossus.
Carter était sur le pont du rafiot, mais il ne m’avait pas vu. Je n’ai pas osé lui faire de signes, ni m’engager sur la passerelle avant qu’il m’y invite. Je suis resté comme un grand niais à attendre que ses yeux tombent sur moi. Mais rien à faire, il ne regardait pas dans ma direction. Il m’a même carrément tourné le dos au bout d’un moment ! Il a eu l’air de parler à un type qui passait près de lui, puis il lui a donné une petite tape sur l’omoplate, l’air de dire : « Allez ! Te fais pas de bile… ». Ensuite, le type a commencé de descendre vers moi. Je pouvais le voir sans problème maintenant. Ses fringues étaient du genre miteux. Son pantalon, en particulier, avait une pièce au genou, et il avait dû être taillé pour un type plus court de dix bons centimètres, car on voyait les chevilles du gars. Il ne portait pas de chaussettes. Les godasses, je ne vous raconte même pas ! Charlot aurait trouvé mieux ! Je ne pouvais pas détacher mes yeux de ce type. Bon Dieu ! Quel âge pouvait-il avoir ? Sa silhouette était celle d’un type plutôt jeune, ses cheveux étaient d’un brun profond, sans une trace neige, même pas aux tempes. Les traits de son visage étaient fins et réguliers, ceux d’un jeune adulte, j’aurais dit. Pourtant, le bonhomme avançait un peu voûté, d’un pas morne. Il était accablé, lui aussi. C’est ça : il était accablé ! Mais, à côté de lui, les dockers et mon père n’étaient que des rigolos. Ce zigue-là était le maître suprême de la morosité. Plus il avançait et plus précise était son image. Maintenant, je voyais chacune des marques qui détérioraient son visage : des creux dans les joues, des cernes noirâtres sous ses yeux de chien battu, des sillons tracés profonds dans la chair, un peu partout. J’ai frissonné – il y avait de quoi, je vous jure – et je me suis dit : « Soit ce type est salement malade, soit on vient tout juste de lui retirer sa dernière raison de vivre ».
Et puis le type a posé le pied sur la terre ferme. Alors, j’ai vu la guitare que le garde-fou de la passerelle m’avait cachée, jusqu’à ce moment. Il ne la portait pas à l’épaule comme moi. D’ailleurs, la pauvresse – qui soit dit en passant n’était pas non plus au meilleur de sa forme – n’avait pas de sangle. J’imagine que le bonhomme était tellement dans la dèche qu’il avait dû la revendre un jour où il n’avait plus une thune pour becqueter. Il tenait la guitare par le manche, très bas, et c’était tout juste si elle ne traînait pas par terre. On aurait dit que ça lui coûtait de la trimballer, mais qu’il n’avait pas le choix. Elle était sa croix, son boulet, et elle devait peser à son bras autant qu’un cheval mort.
Quand le bonhomme est arrivé à ma hauteur, il ne m’a pas jeté un regard. Il a continué de glisser dans la lumière jaunâtre, en bon zombie. Il se dirigeait vers l’épaisseur noire qui enserrait les docks, toujours du même pas résigné. Je l’ai regardé et regardé, jusqu’à ce que je ne puisse plus rien percevoir de lui. L’ombre a fini par le bouffer complètement. Mais, même à ce moment, mes yeux sont restés un moment fixés sur l’endroit où il avait disparu.

« Gamin ! Eh ! Gamin ! ». Un aboiement rauque m’a ramené au solide. Je me suis retourné. C’était Carter qui m’appelait depuis le pont, en faisant de grands gestes du bras pour me faire comprendre qu’il fallait que je monte le rejoindre. Un quart d’heure plus tôt, j’aurai bondi pour le retrouver, mais là, après ma rencontre avec ce type… Je ne sais pas, j’avais comme des semelles de plomb à la place de mes semelles de vent. J’ai baissé les yeux vers mes pieds. J’ai vu la crasse sur mes souliers, si propres le matin même. J’ai vu mon pantalon troué et taché de boue, mes mains esquintées. J’ai fermé les yeux un instant et l’image du clochard à la guitare, celui qui était descendu du bateau il n’y avait pas cinq minutes était imprimée bien claire au revers de mes paupières. Je me suis trouvé beaucoup trop de points communs avec lui, dans mes vêtements dépenaillés. Un frisson est passé de la pointe de mes orteils à celle de mes cheveux. Qui savait si ce type-là n’était pas parti d’ici même, quelques années auparavant, quelques mois peut-être ? Avait-il eu comme moi la révélation qu’un destin l’attendait quelque part, loin d’Independence ?

* * *

Samuel E. Jones n’aime pas les anniversaires. Il ne comprend pas que l’on donne plus de poids à un jour qu’à un autre, à une personne qu’à une autre. Il se prête au jeu par affection pour ceux qui le célèbrent. Un jeu, c’est bien cela… Toute la vie ne serait qu’un jeu, aux multiples possibilités. Une partie plus ou moins longue suivant les individus, durant laquelle s’enchaînent les coups du sort avec plus ou moins de chance. « On croit choisir, on ne choisit jamais… », se répète Samuel pour dédramatiser, les jours de galère. « 24 ans », est-il écrit sur le gâteau qui fait les yeux doux aux convives. Des bougies, de la crème et de l’amour. Rien de trop écœurant, finalement, pour le fugueur devenu grand.
Samuel lance un coup d’œil au fauteuil du père. Vide, cette année, comme les deux précédentes. À jamais déserté ! Le sommeil de Jones senior est plus lourd qu’il ne le fut jamais, désormais. Et plus long. Sans fin. Samuel pense au mineur un instant. Le jeune homme est satisfait d’être parvenu à dire à son père qu’il l’aimait, avant que le cancer croquât l’ultime bouchée de poumon restant dans sa poitrine. Satisfait de ne pas avoir pris le bateau sept ans plutôt.
Cette nuit-là, en somme, il avait fait un aller-retour jusqu’au débarcadère sans que personne ne sût jamais qu’il avait quitté le bercail. Une fugue de courte haleine… Ces quelques heures de sa dix-septième année avaient été le tournant décisif de son existence, mais il n’y eut que lui pour le savoir.
Patti approche de Samuel par-derrière, sur la pointe des pieds. Elle se penche et l’embrasse dans le cou. Un baiser coquin, subtilement juteux. Puis, elle dépose le paquet entre les mains de son homme, passant les bras autour de lui. Samuel sait qu’il n’a pas fait erreur, en faisant le choix de rester à Independence. Il le sut dès le jour qui suivit son escapade, à l’instant même où sa mère acheva de lui raconter comment Patti avait été ramenée par le shérif pour la seconde fois, la nuit précédente. Pour lui, son histoire et celle de Patti devaient désormais se poursuivre sur une même page. C’était l’enseignement de toute l’aventure. Et quand la jeune femme revint de la maison de redressement dans laquelle on l’avait expédiée, il découvrit qu’elle avait tiré les mêmes conclusions que lui.
Samuel débarrasse la boîte de son emballage coloré avec toute la lenteur dont il est capable. Elle est petite, sombre et estampillée d’un large logo doré à chaud : « Good times roll ». Le nom du magasin est accompagné d’une image d’instrument stylisé. Samuel connaît ce magasin, mais ce n’est pas celui dans lequel il a ses habitudes. Il écarte les pans du papier de soie qui contient son cadeau. C’est une sangle en cuir, couleur d’ébène et… sertie de clous dorés !
Samuel E. Jones sourit.
Il ferme les paupières. Lorsqu’il les garde serrées un long instant comme ceci, il peut encore percevoir l’image du clochard rencontré sur le débarcadère autrefois. Mais de moins en moins nette. De moins en moins…

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette histoire bien écrite, troublante et déconcertante ! Mon soutien ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en lice pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Bruant d'Almeval · il y a
Merci à vous !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit très intimiste centré sur les tourments qu'impose un choix . Un cheminement spirituel qui trouve son dénouement dans la prise de conscience que le destin de chacun n'est peut-être pas plus loin que chez soi .
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Bruant d'Almeval · il y a
Merci Ginette ! C'est une belle analyse. En effet, le renoncement dépasse parfois de très loin le succès. Mon estime a toujours tendance a s'attacher plutôt à la personne qui a fait le choix d'un destin à hauteur d'être humain.
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Felix Culpa · il y a
Merci pour ce beau moment de lecture ! Dès les premières lignes, vous m'embarquez dans votre univers pour une aventure humaine palpitante. J'aime votre écriture, vous me plongez en immersion totale, votre récit prend vie à chaque mot. Je m'abonne à votre page et j'espère vous lire à nouveau bientôt ! Merci Bruant.
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Bruant d'Almeval · il y a
Merci à vous Felix Culpa ! Je suis très touché de cette appréciation extrêmement positive, et surtout, d'être parvenu à vous emmener dans les pas de ce jeune homme en phase de réalisation.

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