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La fourmi et la cigale

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Gilbert Spaletta

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I.

La cigale est tellement ahurie, stupéfaite, surprise, qu'elle en reste immobile. Son étonnement n'a d'égal que son incompréhension. Cette fourmi, cette gardienne lui a claqué la porte aux antennes. Elle lui a claqué la porte à lui le ténor* des herbes et des fleurs, lui qui, après ses chants, a honoré tant de femelles admiratives qu'il ne peut plus les compter. Dès que ses stridulants entraient en action, elles venaient de toutes parts et se battaient même pour être la première à ses pieds. Comment aurait-il pu, en plus, faire ses provisions pour l'hiver ? Lui, le célèbre chanteur, ne demande qu'un peu de nourriture pour la période froide et cette petite, cette insignifiante ose la lui refuser. La colère fait place à la vexation et de toute ses forces il lance à qui veut l'entendre :

— Égoïste, tu étais bien contente de m'entendre chanter. Et maintenant, pauvre minable, tu veux me faire danser ? Pour qui te prends-tu ? Restes dans ton HLM pauvre inculte.

Il se retourne et, tremblant d'énervement, marche au hasard sans même penser à s'envoler. La peur de l'avenir, de la faim, du froid l'envahit peu à peu. S'il ne trouve pas de solution, il sait qu'un matin la bise le rendra inerte. Il a d'ailleurs appris par une sauterelle que dans certains pays, à l'aube, des êtres ramassent des insectes engourdis par la fraîcheur. Ensuite, ils les font griller pour les manger où les vendre. Cette pensée le terrifie, se réveiller dans une poêle lui semble être le summum de l'enfer.

Pourtant tout s'était si bien passé, la chaleur, le soleil, des festins en permanence, les nuits étoilés pleines de chants et de folies, remplissaient sa vie. Puis insidieusement, presque méticuleusement une autre ambiance se met en place, les feuilles frissonnent et tombent, les nuits s'alanguissent et la fraîcheur s'insinue dans l'air. Les courtisanes sont parties. La nourriture se fait rare et les forces diminuent. Il n'a plus le goût ni l'énergie de chanter. La cigale ne pouvait pas imaginer que sa vie pouvait être faite d’errance, de nuits froides et longues, sans rien à manger, sans aucune femelle extasiée prête à s'offrir. La faim et la solitude sont devenues ses seules compagnes.


II.

La cigale ne comprend toujours pas. Sa vocation est de chanter, pas de faire des provisions. Mais elle ne sait pas que c'est également dans sa vocation que de finir seule, abandonnée par tous. Le monde a profité se son chant, maintenant il se calfeutre, s'enfouit, se cache, s'enterre en attendant le printemps. Il n'est plus besoin de chant pour dormir. A ce stade, le silence et le froid deviennent les maîtres des destins. Implacables, ils accomplissent leur œuvre de nettoyage. Les faibles, les vieux, les imprévoyants, les prédestinés s'éteignent et donnent leur vie au silence. Cette action qui évite les épidémies et la surpopulation est salutaire pour tous, mais aucun insecte ne la comprend. Ils voient arriver cette période avec effroi. Chacun dans sa solitude vit une angoisse inutile car il est sans emprise sur l'avenir.

La cigale imagine que sa solution est de se diriger vers le soleil. A l'aube, aveuglée, elle s'envole vers l'Est. Attirée par ce rayonnement, toujours aveuglée, elle vole éperdument. Peu à peu sa route se courbe vers le sud puis vers l'ouest. Ses forces diminuent en même temps que la clarté. Retrouvant sa vision, elle s'aperçoit, effarée, qu'elle n'a guère progressé. La lumière qu’elle avait pris comme guide l’avait éblouie au lieu de l’éclairer.

A bout de force, elle se pose au bord du chemin. Seule dans une immensité silencieuse, indifférente et glaciale, elle comprend que son heure est venue. Personne pour entendre ses plaintes ou ses appels, personne pour la voir pleurer sur son sort. Dans un tel désespoir la mort est la bienvenue. Alors, posée sur une feuille morte, frissonnante et grelottante, elle ressent sa plus grande peur, celle de l'inconnu, là où l'imagination ne peut même pas vous conduire.

Avant un dernier tressautement, un dernier soupir, elle revoit son parcours et réalise qu'elle avait vécu comme si elle était éternelle, sans même se rendre compte, sans avoir conscience que chaque seconde, chaque minute étaient en fait un morceau de vie. Ses chants, ses conquêtes avaient meublé son existence mais qu'en reste-t'il maintenant ? Elle donnerait tout son passé pour un peu de chaleur et de nourriture.


III.

La cigale ressent une tiédeur l'entourer. Elle reste les yeux fermés et pense :

— Que la mort est douce !

Mais bizarrement, plus cette sensation augmente, plus elle se sent vivre. De plus, elle est secouée dans tous les sens. Elle ose ouvrir les yeux et n'aperçoit rien, que du noir. Comme elle ne peut pratiquement pas bouger, elle se demande qu'elle est cette prison si agitée ? Une folle angoisse l'envahit, elle va être grillée pour être manger. L'enfer absolu, celui qui suit l'insouciance.

Ce n'est pas l'intention de l'enfant qui court vers sa maison, tout heureux de sa prise. Le hasard a guidé son regard vers l'insecte qu'il a cru mort. Après une courte hésitation, le jeune garçon prend la cigale dans le creux de sa main qu'il referme avec précaution. Son intention est de la mettre dans une boîte à chaussures, lui faire un nid avec du coton, mettre une coupelle d'eau, des mies de pain et faire des trous dans le couvercle pour que l'air et la lumière puisse passer.

Enfermée, prisonnière dans sa cellule percée de trois petites ouvertures, la cigale a le temps de réfléchir et de méditer. Privée de liberté, elle lui semble n'avoir jamais autant connu de joie que maintenant. Bien plus que pendant ses folles soirées, bien plus que pendant ses nuits de délire, elle se rend compte avec ivresse qu'elle vit. Jamais elle n'aurait imaginé qu'une telle sensation pouvait être aussi forte. Elle découvre, avec étonnement, le bonheur en prison. Mais cette sensation est vite troublée par des interrogations sur l'avenir. La peur de l'inconnu s'installe à nouveau et détruit son moment présent. Par sa seule imagination, la cigale crée ses propres frayeurs, loin des réalités, elle se brode une existence faite d'hypothèses. Elle ne peut apprécier la chance qu'elle a de pouvoir manger et boire, d'être au chaud, elle tremble d'inquiétude.

L'enfant est curieux, il décide de faire des expériences avec l'insecte. Après l'avoir laissé longtemps dans sa boîte, un jour, il veut connaître les effets de son souffle sur la cigale. Il la prend par les pattes et expire dessus pour voir comment fonctionne ses ailes ou il la prend pour jouer à l'avion en tournoyant sur lui-même. Une autrefois, il lui verse de l'eau sur le corps pour observer sa réaction. La cigale qui connaît le mistral et les pluies d'orage passe ses épreuves sans trop de dommage. A chaque ouverture du couvercle une montagne d'angoisse l'envahit, mais une fois l'initiation terminée, l'épreuve n'apparaît pas si terrible. Cependant, l'enfant désire lui faire subir une autre épreuve. Celle-ci sera la dernière. Comme un rituel il s'installe confortablement sur le lit, met la boîte sur ses genoux, l'ouvre prend l'insecte d'une main et de l'autre le briquet dont il vérifie plusieurs fois la longueur de la flamme. La cigale pense avec horreur :

— Le feu, il va me griller. On m'avait bien dit que les êtres mangeaient des insectes.

Folle de terreur, elle agite ses ailes de toutes ses forces. L'enfant regarde avec attention les effets de la panique quand il approche la flamme. Par jeux il l'éloigne, puis la rapproche et s'amuse à prolonger le supplice. Moins la cigale réagit plus il insiste. Ne pouvant pas supporter une situation aussi atroce que terrible, pour la deuxième fois, elle souhaite la mort. Plutôt mourir que vivre cet enfer. C'est au moment où la cigale atteint la résignation que la porte de la chambre s'ouvre et elle entend comme un grondement de tonnerre. La mère de l'enfant, en colère, crie et reprend le briquet puis part en claquant la porte.

L'enfant remet la cigale dans sa boîte. Celle-ci n'en revient pas, du plus profond des désespoirs la voilà de retour dans sa prison, une prison qui devient alors un refuge et même un temple, un temple avec trois petites fenêtres.


IV.

Dans un carton, là-bas, dans une petite ville de province, sur l'armoire d'une chambre d'enfant, la cigale attend. Jouet oublié, elle se contente des mies de pain séchées pour survivre. Plutôt être oubliée que de se retrouver dans les mains de ce gamin, celui-là même qui lui avait sauvé la vie et qui était devenu son bourreau. Toutes ces épreuves transforment ses méditations en haine, haine contre les fourmis sans qui tout cela ne serait pas arrivé, haine contre ces êtres qui font ce qu'aucun animal n'oserait, haine contre ses femelles qui l'ont laissé tombé. Ses pensées sont des murs de verre déformant, prison invisible dans laquelle elle s'enferme progressivement. Prisonnière des ses ressentiments elle se crée sa propre réalité. Elle s'imagine revenant devant la fourmi pour lui dire :

— Alors, pauvre minable, tu croyais que je ne m'en sortirais pas ! Regarde qui est là devant toi ! Pauvre cloche. Eh bien ! désormais vous n'aurez plus de chant, vous serez, été comme hiver, dans le silence.

Ou alors, elle se voit l'attrapant par surprise et d'un coup de mandibules lui broyer la tête. Elle rêve, également, après avoir chanté, de renvoyer les soupirantes avec mépris, de les humilier en les refusant. Que de vengeances en perspective ? Elle dessine son avenir en fonction de son sentiment pour son passé. Elle avait existé par sa gloire, maintenant elle existerait par ses vengeances.

Parfois, lucide, elle se rend compte du ridicule de ses pensées, car avant tout, il faut sortir de cette boîte qui, selon les circonstances, les émotions, devient prison, refuge ou temple. Gonflée de rancœur, elle attend.

Une atmosphère anormale perturbe la maison, c'est le printemps. Les fenêtres restent ouvertes, des pas en tous sens résonnent dans la cloison, le bruit de vaisselle qui s'entrechoque, de cartons que l'on plie, de meubles que l'on démonte, tout cela accompagné de cri, de rires et de jurons. Le déménagement arrive dans la chambre. L'angoisse de l'insecte augmente au même rythme que le tumulte. Brusquement le carton à chaussures est pris, secoué, ouvert et pendant un court instant tenu immobile avant que la cigale se sente projetée par la fenêtre. Elle commence par tomber, puis les réflexes reviennent vite et les ailes s'agitent frénétiquement. Elle vole. En pleine exaltation elle ressent cette délivrance comme une deuxième naissance. Tout est radieux, magnifique.

— C'est formidable, géniale, c'est le paradis pense-t-elle.

Elle réalise, étonnée, au même moment que ce paradis elle l'avait déjà connu il n'y a pas si longtemps sans en avoir conscience. Elle est tellement troublée qu'elle ne pas voit une coccinelle arrivée sur sa droite.

— Attention ! Lui crie la coccinelle, vos pensées vous égarent !

La cigale vire brutalement à gauche. Une abeille lui avait dit que la rencontre avec une coccinelle pouvait changer votre vie et c'est avec précaution qu'elle s'excuse :

— Pardon, je ne vous avais pas vu.

Le petit insecte rouge et noir ne semble pas entendre et il l'accompagne dans sa courbe.

— Vous semblez bien distraite, où allez-vous de cette façon ?
— Dire deux mots aux fourmis.
— Dire deux mots aux fourmis !? Mais que vous ont-elles fait ?
— Elles ont voulu me faire mourir de faim.
— En effet, il y a de quoi être en colère.

Il n'en fallait pas plus pour que la cigale raconte toute son histoire et termine en disant :

— Si je suis là, c'est un véritable miracle.
— En effet, mais dans ce cas vous devriez remercier les fourmis de vous avoir permis de connaître cette sensation, cela n'arrive pas à tout le monde.
— Vous plaisantez...

Sans que la cigale ait le temps de finir sa phrase, la coccinelle disparaît.


V.

Il faut trouver la fourmilière. Cette idée hante l'esprit de la cigale. Elle ne profite pas de sa liberté retrouvée, elle vit son obsession de vengeance. Le désir impétueux de montrer son existence et le plaisir d'avoir le dernier mot la hantent. A chaque fois qu'elle repense à ses angoisses, ses souffrances, la colère la gagne et du même coup, s'énerve de ne pas trouver la bonne direction.

Elle aperçoit au loin un papillon aux ailes multicolores qui s'agite frénétiquement au sommet d'un bouton d'or. En s'approchant, elle réalise qu'il bat des ailes plus que nécessaire pour tenir en équilibre et comprend que c'est plus pour attirer l'attention sur lui. Il est beau et veut le montrer. Il va peut-être lui indiquer son chemin, la cigale se pose alors juste à côté sur une autre fleur.

— Dites-moi, je cherche une fourmilière.

Le papillon semble ne pas entendre, son but est de maintenir l'attention sur lui. La cigale comprend et reprend sa question.

— Excusez-moi, beau papillon, je cherche la direction de la fourmilière.

Cette fois le compliment fait « mouche », le papillon se calme et commence à répondre avec dédain.

— La fourmilière ? Vous voulez voir ces insectes grotesques dans leur ghetto ? Vous avez, si je puis dire, le « ramage » et moi le « plumage », qu'allez-vous faire dans cette cité sordide ?

La cigale n'a pas envie de répondre à ce vaniteux qui utilise les circonstances pour se montrer sous tous les angles en tournant sur lui-même. Sans réponse il reprend :

— J'en connais une qui se trouve au pied du...

Au même moment, en un quart de seconde, juste le temps d'apercevoir une ombre, le papillon disparaît dans le bec d'un oiseau. Affolée la cigale se laisse pratiquement tomber en bas de la tige pour se dissimuler dans les herbes le cœur battant.

— Quel idiot, voilà ce qui arrive quand on veut se faire remarquer, et paraître. A vouloir être au premier plan on s'attire des ennuis, et en plus je n'ai même pas ma réponse.

La cigale patiente un peu avant de reprendre son envol et se demande comment elle va pouvoir trouver cette fourmilière. Soudainement une pensée traverse son esprit :

— Si je chantais ? Je trouverais bien des copines qui sauront m'aider.

Malgré son engagement de ne plus faire de vocalise, elle décide d'attendre le crépuscule. Elle choisit ce moment un peu trouble, pour mettre son plan à exécution. Alors que le soleil hésite encore à se dissimuler derrière les herbes, n'y tenant plus, la cigale lance son chant. Le silence qui le suit est impressionnant, toute la nature semble surprise de l'entendre à nouveau, puis une immense rumeur parcourt les champs. Elle se faufile entre les herbes, glisse sur les flaques, rebondit sur les taupinières, monte le long des troncs d'arbre et finit par se cacher dans une haie : la cigale est de retour !

Les quelques rares femelles présentes n'en croient pas leurs oreilles, un mâle dans le secteur ! Chacune s'informe, du mieux qu'elle peut, de l'origine du chant et d'information en indication elles se rapprochent de leur but jusqu'au moment où elles entendent elles-mêmes l'envoûtant concert. Prises de frénésie elles s'élancent au maximum de leur puissance pour trouver leur idole.


VI.

Une jeune, fraîche et fringante cigale arrive la première. Par sa précipitation, son excitation elle atterrit maladroitement, presque sur le dos du chanteur. Elle rêve d'être honorée la première et de pouvoir ainsi accomplir sa mission. L'accueil est d'abord glacial :

— Vous ne pouvez pas faire attention.

Contrite et déçue, elle essaie de retourner la situation en sa faveur :

— Excusez-moi, j'avais tellement hâte de vous rencontrer.

Le ténor retrouve son ton hautain et réplique agacé :

— Pour ça vous êtes là, mais quand j'ai besoin de vous il n'y a plus personne.

La jeune femelle n'a pas le temps de répondre qu'une autre cigale, beaucoup plus âgée arrive, et crie :

— J'ai tout entendu, et pour nous, que crois-tu qu'il se passe ? Si tu nous acceptes, c'est pour ton plaisir, pour satisfaire ton ego, pour pavaner. Tu n'es même pas responsable du don que tu as reçu pour chanter, tu n'y es pour rien. Alors que nous, après avoir subi ta suffisance, nous devons trouver, seules, notre nourriture pour survivre jusqu'à la ponte des œufs et cela tu ne t'en soucies pas trop. Alors accepte-nous comme nous sommes, fait ce que tu as à faire, mais ne te crois pas supérieur car ce que nous faisons est aussi important que ta musique.

Lui parler comme ça, à lui le géniteur, il en a les ailes coupées. Il est surpris par ce qu'il vient d'apprendre et n'avait jamais envisagé la réalité sous cet angle. Du coup le mépris qui voilait son regard se change et se transforme.

— En fait, elles sont finalement bien sympathiques et courageuses pense-t-il.

Prenant sur son orgueil, il leur répond :

— Excusez-moi, je suis énervé car je cherche une fourmilière et je ne la trouve pas.
— Il y en a une, répond d'un ton adouci la plus âgée, au pied du grand chêne, celui qui est seul au milieu du champ.
— Merci, il se fait tard, j'irais demain, mais je vais chanter en votre honneur.

Bien installé il met en route ses stridulants et le chant résonne de nouveau dans l'air. La jeune femelle est ravie, d'autant plus qu'elle se retrouve seule, l'autre compagne s'est éclipsée discrètement. La nuit est merveilleuse, il ne chante pas seulement pour lui, pour se mettre en avant, mais aussi pour faire plaisir à toutes ses compagnes. Un mur de sa prison de verre vient de se casser, son regard sur ses compagnes s'est transformé. Une autre vérité les a rendues plus belles.


VII.

Doucement, la brume matinale se lève et le contour du chêne se précise. La rosée étincelle dans les premiers rayons du soleil. Comme un diamant, la nature s'offre à la lumière. Un très léger souffle fait murmurer les feuilles et tout le monde entend :

— Quelle belle journée nous allons avoir !
— Pour une belle journée, cela va être une belle journée, pense la cigale, les fourmis vont s'en souvenir.

Alors qu'elle étend ses ailes pour prendre son envol elle entend :

— Alors toujours en colère ?

Elle tourne la tête et voit, accrochée à une herbe, la coccinelle qui la regarde un peu amusée.

— Bien sûr, que croyez-vous, je vais leur chanter une chanson dont elles se rappelleront. Nuits et jours, elles vont m'entendre et pour que je me taise il me faudra des excuses et de la nourriture.
— Faites attention, elles peuvent devenir dangereuses et vous attaquer.
— Je sais, je sais, je serais hors d'atteinte.

Sans plus attendre, la cigale prend son envol pour atteindre le chêne. Plus elle approche, plus il devient majestueux. Si son ombre apporte de la fraîcheur, elle attriste les couleurs et rend l'atmosphère plus mystérieuse. La cigale fait un tour à ras du sol pour repérer la fourmilière. Elle l'aperçoit cachée entre deux racines. Elle se pose sur le tronc de l'arbre. Les fourmis, imperturbables accomplissent leurs missions, nourrir, surveiller, protéger, élever, se développer tout cela, guidées par un mystérieux instinct.

— Regarde-moi ça ! Pense la cigale en observant l'étrange procession des ouvrières qui tirent, poussent toutes sortes de nourritures jusqu'à l'entrée. Regarde moi ça, elles sont ridicules. C'est affligeant d'être programmé ainsi, faire toujours la même chose, au même endroit, de la même façon, au même moment et tout cela pour quoi ? Pour finir comme tout le monde. Moi, au moins, je vis, je m'amuse, je vois du paysage, on m'admire, elles me feraient pitié si je n'étais pas en colère. Elles sont aussi mesquines qu'elles sont stupides. Il faut que je leur chante une chanson à ma façon.

Pendant un moment la cigale compose, elle choisit ses mots, ses rimes pour que tout le monde puisse rire au dépend des fourmis. Satisfaite de son imagination elle choisit de se poser sur une branche qui domine la fourmilière.

La fourmi qui lui avait fermé la porte, prévenue par la rumeur, surveille cette revenante. Elle est à la fois soulagée et inquiète par cette apparition et se demande quelles sont ses intentions. Toutes les gardiennes sont en alerte et la communauté est prête à se mobiliser. Brusquement le chant s'élève, trouant la sérénité de ce matin printanier.

« Voyez ces fourmis amasser
Elles n'en ont jamais assez
Elles ont voulu m'affamer
Elles ont voulu me tuer

Voyez ces fourmis entasser
Elles veulent aussi vous manger
Elles méritent d'être lapidées
Pour tant de méchanceté »

A la fin de l'interprétation c'est l'arrêt brutal de toutes activités. Le papillon n'agite plus ses ailes, le scarabée s'immobilise. Le pince-oreille, cette bête du diable, est tellement stupéfait qu'il s'en pince les oreilles et se réjouit de cette provocation. Les mouches se posent sur l'arbre pour attendre la suite des événements. Les fourmis se sont également arrêtées, consternées par tant de mauvaise foi. Jamais de mémoire de hanneton on n'avait vu cela. Les commentaires circulent d'herbes en herbes qu'un vent indiscret colporte bien au-delà du champ. Certains prennent partie pour les fourmis, les autres pour la cigale. Les rumeurs énervées s'élèvent jusqu'à la cigale qui, fière d'elle, reprend son chant. Une réunion exceptionnelle est organisée dans la fourmilière, les guerrières qui préconisent l'attaque affrontent celles qui préconisent de patienter. Et le chant reprend, de l'orée du bois, des limites du champ tous les insectes volent ou accourent pour assister à la conclusion d'une telle offense. Chacun devisant sur la réaction des fourmis. Celles-ci sont tellement divisées sur la politique à suivre, qu'elles sont prêtes à se battre entre elles. Et le chant reprend, encouragé par certains, sifflé par d'autres.

De plus en plus énervées, les guerrières se jettent sur la reine, la tue et nomme une remplaçante qui donne son accord pour laver l'affront. Et la cigale, heureuse de l'effet produit, reprend son chant le plus fort possible.


VIII.

L'attaque est imminente. Les guerrières, en file indienne, commencent l'ascension vers la branche. Discrètement, sur le tronc, entre les plis de l'écorce, elles se faufilent, s'agrippent, s'accrochent, se hissent vers l'objectif. La montée est rude, certaines tombent, mais peu à peu elles s'approchent de leur cible. La première, sans attendre de renfort, saute sur patte de la cigale. Celle-ci, d'un coup de mandibules, lui tranche la tête. Une autre fourmi arrive, recommence la même erreur et subit le même sort. Nombreuses sont les guerrières qui finissent ainsi. Mais elles l'assaillent de plus en plus nombreuses, de plus en plus acharnées.

Tous regardent cette scène avec effroi. Il n'y a plus de vent, les herbes sont immobiles, les insectes statufiés. Il n'y a plus rien que cette scène dantesque et morbide à la fois. La cigale a plusieurs fourmis sur elle qui cherchent à percer son abdomen. Submergée, elle ne sait plus où donner de la tête, les fourmis la recouvrent presque entièrement, sentant le danger, elle décide de fuir, de s'envoler.

Certaines attaquantes, surprises, tombent, mais d'autres oublient leur agression pour se maintenir accrochées à la cigale. D'en bas, les spectateurs observent, ahuris, la cigale voler avec des fourmis pendues à ses pattes et sur son dos.

— Elles vont me dévorer en vol ces idiotes.

Une peur panique envahit la provocatrice qui ne voit son salut que dans un plongeon vertigineux. Quelques guerrières lâchent prise, mais il en reste encore. Jamais une fourmi n'a ressenti de sensations aussi grisantes, jamais une fourmi n'a vu la nature d'une telle hauteur, cette impression d'immensité sont pour elles un autre univers. Le chêne où elles vivent, au lieu de paraître immense, n'est plus qu'un point. Elles sont tellement étonnées de voir que le monde où elles vivent peut être si différent, quelles en oublient leur mission. Au moment ou la cigale redresse sa trajectoire, l'une d'elle ose prendre l'initiative du dialogue :

— Cigale, arrête de fuir, nous n'avons plus l'intention de te tuer car tu viens de nous faire connaître un monde extraordinaire, que jamais nous n'aurions pu imaginer. Ramène-nous près du chêne et si tu arrêtes ta chanson, nous te laisserons en paix.

La cigale réfléchit, elle hésite à croire à cette proposition :

— Comment te faire confiance ?
— Je suis sur ton dos et je peux t'agresser sans que tu ne puisses rien faire, veux-tu que je commence ?
— Non, non, ce n'est pas la peine, mais je choisis mon lieu d'atterrissage.
— Si tu veux, mais continue à nous faire connaître des sensations, continue à nous montrer le royaume dans lequel nous vivons

La cigale décide de revenir vers le chêne par un large détour. Sur elle, quelques fourmis en pleine extase profitent de cet instant fabuleux. A chaque fois qu'elle amorce une descente, les fourmis protestent et insistent pour qu'elle prolonge le vol.
— Fais les montagnes russes, fais un tonneau, fais un looping.

Les fourmis, toutes grisées de vitesse et de sensations, rient.

Peu à peu la cigale se prend au jeu et force son talent, se surprend à sourire en entendant ses passagères s'esclaffer.

— Va vers la fourmilière.

Tant que je suis en l'air, je ne risque rien pense la cigale, elle amorce son approche et c'est en vol plané qu'elle survole le pied du chêne. Depuis la création, jamais de mémoire d'insecte on avait vu cela. Toutes les fourmis sont sorties, hallucinées et regardent cet incroyable spectacle : des guerrières hilares chevauchant une cigale souriante.

La fatigue commence à se faire sentir et la cigale obtient l'autorisation d'atterrir. Elle choisit une autre petite branche que celle de l'attaque et se pose toute essoufflée. Mais au lieu de descendre, les fourmis entament un conciliabule inaudible pour leur pilote, puis l'une d'entre elles engage le dialogue :

— Nous avons vécu un moment extraordinaire grâce à toi et nous t'en remercions. Mais pourquoi cette haine ? Pourquoi cette chanson ?
— Vous le savez très bien, au début de l'hiver, vous m'avez refusé la moindre pitance et j'ai failli en mourir.
— Sais-tu combien nous sommes à manger dans cette fourmilière, sais-tu combien de voyages doit faire une ouvrière pour nourrir tout le monde ? Sais-tu combien de voyages représente un seul de tes repas ? En fait que sais-tu de nous, de notre vie ? Sais-tu que si nous t'avions donné à manger, c'était la mort assurée pour un grand nombre d'entre nous ?

En écoutant cela, la cigale reste silencieuse, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas répondre à aucune des questions. Profitant, de son avantage la fourmi poursuit :
— Nous n'avons rien contre toi, mais nous ne pouvions pas accepter l’idée de te nourrir. Maintenant tu es en colère car nous n'avons pas correspondu à tes attentes, parce que la réalité n’a pas été celle que tu voulais.
— C'est parfaitement exact, reprend la coccinelle que personne n'avait vu venir, quand la réalité est différente de l'image que l'on se fait de soi, de nos relations, alors nos illusions s'écroulent et la peur que cela entraîne déclenche la colère.

La cigale s'apprête à se justifier, mais au lieu de cela, vaincue par les émotions et la fatigue elle s'endort.

Avec précaution, les fourmis rejoignent leurs compagnes, pressées de raconter leur merveilleux voyage. Quant à la coccinelle, patiemment, attend le réveil de sa protégée.

Dans la nature, bien au-delà du grand chêne chacun commente l'événement, satisfait de voir qu'il n'y a ni vainqueur, ni vaincu.


IX.

— Alors, bien dormi ?

La cigale a du mal à reprendre ses esprits. Tout lui revient en vrac dans la tête, son chant, la lutte avec les fourmis et les derniers mots entendus.

— Je suis un peu perdu, je voulais me venger, en fait j'ai dû fuir complètement ridiculisée et j'ai fini par pactiser avec mes ennemies.
— Tes ennemies ? A cause de ton chant, de l'idée que tu avais de toi tu t'imaginais qu'elles ne devaient rien te refuser. Elles l'ont fait, et à ce moment-là, l'image que tu avais de toi, tes illusions se sont écroulées car tu n'étais plus l'insecte que tu croyais être. Il était plus facile pour toi de te mettre en colère contre les fourmis, plutôt que de te voir telle que tu es. Imagine que tu aies demandé de l'aide en supposant un refus de leur part, tu n'aurais pas été déçue et tu ne te serais pas mise en colère.

Son attitude vers les fourmis se brise en éclats, comme le carreau d'une prison invisible. La cigale reste perplexe un moment puis réplique :

— Alors comment expliquer mon succès, mes admiratrices ?
— C'est aussi à cause de l'image qu'elles se font de toi car elles pensent que tu ressembles à tes chants. On peut être un grand ténor et être égoïste et prétentieux.

La cigale comprend que ses illusions sur elle et sur les autres l'a rendait fragile et dépendante.

— Mais alors comment faire ?
— « Connais-toi, toi-même » est un bon début. Décape-toi au vitriol et acceptes-toi, acceptes les autres tels qu'ils sont, la réalité telle qu'elle est, alors tu pourras devenir beaucoup plus sereine.

La cigale réalise l'immensité de sa tâche. Elle est tellement perturbée, qu'elle s'envole sans même penser à dire au revoir.

Le même soir, chacun se demande pourquoi la cigale reste silencieuse.



Épilogue

Depuis ces événements, l'ambiance dans le champ a bien changé. Si un jour, dans un coin perdu de Provence, vos pas vous amènent près d'un chêne, en étant attentif vous entendrez une cigale chanter. Mais en vous approchant doucement, vous remarquerez qu'elle aura la particularité de le faire en faisant ses provisions.

Et si vous êtes encore plus attentif, peut-être, pourrez-vous la regarder voler.
Avec le sens de l'observation, vous la verrez faire des loopings, des piqués, des virages serrés. Dans ce cas elle a, certainement, sur son dos quelques fourmis hilares et en dessous d'elles, tous les insectes qui contemplent la scène en riant.

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* Seule la cigale de sexe mâle chante

PRIX

Image de Automne 2018
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Un petit mot pour l'auteur ?

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Sarah Watkins · il y a
Vous donnez des sentiments et des réflexions humaines à ces insectes, j'ai adoré vôtre façon d'écrire, moi qui pensais que j'allais m'ennuyer sous prétexte que « dure de faire une l'excellente histoire avec des insectes » et bien je fus captivé par l'histoire bravo !!
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Aëlle · il y a
Une magnifique suite à la fable de La Fontaine et une très belle leçon de vie.
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Image de Aëlle
Aëlle · il y a
Une magnifique suite à la fable de L
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Ginette Vijaya · il y a
Merci pour ce moment plein de fraîcheur . ! Vous revisitez la fable de bien belle façon !
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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Ayant fait du théâtre depuis ma tendre enfance, La Fontaine a toujours été chez moi une source d'inspiration et je ne peux qu'apprécier votre histoire! Vous avez mes 5 voix dans votre poche!
Je vous invite également à découvrir ma derniere peinture : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Keith Simmonds · il y a
Evidemment on pense aussitôt à la Fontaine pour ce conte philosophique si bien écrit et plein d'humour ! Un grand bravo, Gilbert ! Merci de venir découvrir “Sanglante Justice” qui est en Finale pour le Court et le Noir 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
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Jennyfer Miara · il y a
C'est une belle suite à l'œuvre de La Fontaine! Vous avez mes votes!
Si vous aimez les polars, peut-être aimerez-vous découvrir "Le crime parfait", en lice pour le prix Court et Noir?

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Zouzou · il y a
comme j'adore La Fontaine , forcément j'aime votre texte , sans que jamais vous le plagiez ! +5
si vous aimez ' À la ravigote ' Eté et ' Adieu léthargie ' Automne

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Gilbert Spaletta · il y a
Merci. Une ravigote qui ne manque pas de poids !
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Zouzou · il y a
bien dit , merci à vous !
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Shahfali · il y a
Un texte qui remet en question notre façon de voire, de juger
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Benjamin Sibille · il y a
Un épilogue sympathique et tout en happy end

Je confesse que les souffrances m ont plus parlé
Si vous voulez passer https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche#_=_

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