La fourchette d'or

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

La mère avait jeté les nouilles dans le faitout empli d’eau bouillante.
La samedi soir elle faisait toujours des macaronis à la sauce tomate, dans l’espoir d’éponger tout l’alcool qu’il aurait ingurgité. Le salaire de la semaine se serait évanoui dans les vapeurs du bistro et les nouilles, ça ne coûte rien.
On a d’abord entendu Skip qui grognait. Ce chien au nom de lessive avait le pelage blanc avant de se piqueter de gris en vieillissant mais le nom était resté. Le nom, c’est pour la vie même quand on mène une vie de chien. Puis il a hurlé, une plainte rauque qui traînait de tout son long sur la douleur en s’élevant dans les aigus. Le samedi soir, ça commençait toujours par un coup de pied ferré de lourds croquenots, offert au chien en guise de bienvenue. Skip, une brave bête au regard humide, terrorisée, comme nous.
Il a monté les trois marches du perron, s’arrêtant à chaque niveau pour reprendre un souffle devenu court par les années de beuverie. A la première il hésitait puis prenait de l’aplomb sur les suivantes en s’aidant de la rampe striée de rouille, distillant la peur au compte-gouttes dans nos corps recroquevillés.
La mère en avait tellement vu que ses membres étaient enchevêtrés comme les branches d’un vieux chêne. Les blessures qu’on cache à la voisine sans parler du docteur qu’on ne connaît pas, plaies du corps et de l’âme jamais cicatrisées, soudées au gré d’une amère fantaisie, dessinant une sorte de gnome désarticulé sur une silhouette jadis avenante. Abîmée à en perdre l’instinct de protéger son unique enfant qu’un heureux destin avait privé de fratrie.
Dans l’embrasure de la porte ouverte, un coulis d’air polaire s’est invité dans la pièce. On a compris que c’était marée haute et qu’aucun glaçon n’était venu diluer la vodka poussée par la bière engloutie cul sec. J’ai pensé à Gabin dans Un singe en hiver quand il descendait le Mékong au fin fond de la Normandie en alignant les verres sur le comptoir. Nous regardions souvent la télé pour nous ressourcer entre deux corridas.
Il n’a pas vraiment parlé en s’effondrant sur sa chaise, il marmonnait entre ses dents jaunies des bredouillements empâtés, écrasant un rot en guise de ponctuation. Son œil droit qui tressautait lui donnait un air de poupée dont le ressort se serait brisé.
La mère servit les pâtes en veillant à ne pas l’éclabousser, sa main tremblait, elle tremblait toujours. Il hurla qu’elles étaient fades et versa une demi-salière dans son assiette. J’ai pensé qu’il aurait soif et qu’on n’était pas couchées.
C’était la saison des Jeux Olympiques. Sur l’écran du téléviseur, les filles couraient le deux cents mètres et je rêvais d’évasion. Sortir de cette baraque et galoper jusqu’au bout du monde sans jamais m’arrêter. La mère n’aurait pas suivi la cadence, de toutes façons elle n’aurait pas voulu démarrer, accrochée à sa vie si moche, et moi je restais accrochée à ma mère, dans l’illusion que je la protégeais, elle qui ne pouvait plus le faire. Elle avait jeté l’éponge depuis longtemps et ne voulait pas savoir ce qui se tramait dans son dos, quand il la laissait exsangue sur le carrelage, avant de me rendre visite dans la chambre du fond, s’il n’était pas trop soûl.
Il renversa la sauce tomate sur sa chemise empesée de crasse et, mimant la valse du lanceur de disque, jeta son assiette à terre, la dernière de la série achetée en solde, bleue avec des pois jaunes. Je l’aimais bien et on devrait attendre une nouvelle promotion sur la vaisselle.
A la télé, les hommes félins sautaient les haies avec grâce et je survolais la table rougie de sauce. Il avait giflé ma mère et je me concentrais sur les barrières pour ne pas voir le sang de son nez se mêler au ruissellement de la tomate.
Alors il balança les chaises, dépareillées au fil des pugilats, contre le mur, en gueulant qu’on était des bonnes à rien, surtout la vieille, et il cognait. Moi, il ne me frappait pas souvent, la chair fraîche ne se gâche pas. Je serrais mon poing droit sur la colère qui montait et le gauche sur la haine qui tombait de mon cœur.
Les spectateurs acclamaient le vainqueur luisant de bonheur. Je n’avais jamais connu ce sentiment. A l’école peut-être quand je lisais une fable où les bonnes fées se penchaient sur le berceau des fillettes, jusqu’à ce qu’il décrète que tout ça ne servait à rien et qu’il y avait de l’ouvrage à la maison. La mère avait tenté une approche en ma faveur. La dernière, celle qui l’avait laissée pour morte, un couteau sur la carotide que j’avais réussi à détourner de son fatal chemin.
Le programme diffusait les épreuves de la veille. Les escrimeurs jouaient à d’Artagnan, le geste arrondi, la jambe souple, une détermination dans le regard caché sous la voilette du masque. Je commençais à fomenter un impossible projet. De mon bras armé, me dérobant à l’ennemi, je portais le coup sous les vivats de mon maître d’armes.
Pour l’instant il fallait patienter, user le bestiau avant l’assaut final. Cette bête qui semblait se ressourcer dans l’effort, puisant un regain d’énergie dans le combat, se délectant du chaos. Il avait fracassé les étagères et quelques dents de ma mère, me bousculant au passage sans plus de dommages. Le héros réservait son trophée pour plus tard.
A ma grande surprise il ne s’en était pas encore pris au téléviseur, un vieux poste discret qui émettait un son assourdi, pour ne pas déranger. Les seules images suffisaient à m’embarquer dans de lointaines et oniriques pérégrinations.
Un nouveau concurrent prit son élan. Pas moins de quarante mètres de course étirée en élégantes foulées avant de se retourner dans une spire gracieuse au-dessus de la barre, à six mètres du sol. Une distinction jusque dans la cambrure du dos lors de la réception.
Dans la salle à manger, l’animal semblait ralentir la cadence. Ramassant ses ultimes forces, il bondit vers le poste mais le geste manquait de classe et il s’écroula à terre, masse informe empestant la sueur et le mauvais vin.
Tandis que le lanceur de javelot déportait vers l’arrière son bras droit hypertrophié de muscles, le membre de gauche paraissant une pâle copie de son acolyte, l’homme catapulta la flèche qui se ficha dans l’arène sablonneuse. Un goût métallique de sang baignait ma bouche sèche.
La retransmission touchait à sa fin. Le lanceur de poids tournoya comme un derviche avant de lâcher le projectile, au bord de l’orgasme, dans un cri de soulagement.
Tous ces athlètes me donnaient la nausée. La migraine tenaillait mes tempes et des papillotes fielleuses dansaient devant mes yeux fatigués.
La bête se releva, elle titubait.
Je saisis une fourchette épargnée dans la tourmente, plantée au milieu des nouilles froides. Une arme insolite entre le fleuret et le trident du diable.
Mon bras droit me sembla plus épais que le gauche. Plus fort aussi. Je m’élançais avec grâce au milieu du champ de bataille, sautant les obstacles éparpillés dans la pièce. Pas besoin d’entraîneur ni de coach, la vie avait suffi à me préparer.
L’adversaire tentait de se relever, il chancelait. Je savais où trouver la carotide sur son cou raviné.
Une seule estocade suffit.
Je rayonnais, juchée sur la plus haute marche du podium, la main agrippée à ma fourchette d’or.

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MameT · il y a
Un texte poignant qui touche au plus profond, je vote
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Michel Potherat · il y a
Quelle écriture prenante et subtilement architecturée... Bravo!
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Liam Azerio · il y a
Mes voix à nouveau pour ce texte touchant :)
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Champo Lion · il y a
Le va et vient quasi hypnotique entre les images des Jeux et la lente montée de la violence chez la jeune fille,est un modèle du genre.
Mes voix
Champolion

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R.J.P.Prin · il y a
Un récit glaçant, d'une triste réalité malheureusement. Très bien écrit !
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Mapie Soller · il y a
Très dur et j'espérais cette fin!! mes voix
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Pherton Casimir · il y a
Bonne chance à vous. Je vote...
Allez me supporter (Friendzone) très intéressanthttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone
Merci

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Chantal Sourire · il y a
Déjà voté !
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Françoise Mornas · il y a
Mon soutien Chantal, bonne chance pour cette finale !
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Marcel Prout · il y a
" Vous avez le vin triste et la cuite mesquine, dans le fond, vous méritez pas de boire !" Jean Gabin dans Un singe en hiver, mon film préféré.
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Chantal Sourire · il y a
Quelle érudition, bonne journée Marcel !

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